Manifestation à Moscou en 2015. Photo : Iouri Timofeev

Manifestation à Moscou en 2015. Photo : Iouri Timofeev

C’est fini
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Dans ce texte, le célèbre journaliste ukrainien Vitaly Portnikov décrit un peuple russe qui se laisse gouverner par un fou sanguinaire, une population qui n’est pas consciente de la profondeur de l’abîme dans lequel son dirigeant la plonge. Le mur qui se dresse entre les Russes et le reste du monde n’a, dans ses conditions, rien d’étonnant. V. Portnikov nous livre ses réflexions depuis l’Ukraine, où il se trouve.

J’écris depuis un pays en guerre. C’est une vie très différente. Quelques heures depuis que je suis sorti d’un abri anti-bombes. Je ne sais pas si mes proches pourront quitter Kyïv. Je ne sais pas si mes amis restés à Kyïv survivront. Je ne sais pas si le prochain missile russe « de haute précision » frappera un orphelinat, un hôpital, une gare ou une station pétrolière. Mais je sais que ce cauchemar va durer longtemps et qu’il faut apprendre à y vivre comme on apprend à vivre dans une prison ou un camp de concentration.

Je sais aussi que toutes mes hypothèses sur l’isolement complet de la Russie étaient plus que justifiées. La rupture avec le monde civilisé est telle qu’elle n’existait même pas à l’époque de Brejnev, ni même à celle de Staline. Le ciel autour de la Russie est inaccessible aux compagnies aériennes russes. Les oligarques sont désormais confrontés à de véritables sanctions — leurs biens sont tout simplement confisqués. Les banques russes, les bennes à ordures de la propagande russe, les athlètes russes et les personnalités culturelles « patriotiques » comme Gergiev et Netrebko [respectivement, chef d’orchestre et soprano russes, NDLR] sont tous expulsés sans la moindre hésitation. Personne ne s’intéresse au travail des personnes qui justifient ou négligent l’infanticide. Un pays dont la majorité estime que l’infanticide ne le concerne pas n’attire que le mépris ou le dédain. Tout le monde exprime son mépris. Même ceux qui, jusqu’à récemment, défendaient le « monde russe » en Ukraine même et en Occident. Les politiciens occidentaux à la retraite fuient les entreprises russes. Le métropolite Onuphre, primat de l’Église orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou, compare Poutine à Caïn. L’homme politique ukrainien Mikhaïl Dobkine, qui s’est présenté à la présidence sous des slogans pro-russes, parle d’un « cauchemar terrible », maudit les « libérateurs » qui détruisent sa ville natale, Kharkiv, et se dit fier des forces armées ukrainiennes. Il n’y a pratiquement plus personne en Ukraine qui admire encore les « frères » — sous les attaques de missiles, l’enthousiasme s’estompe rapidement.

J’ai dit à plusieurs reprises que le « monde russe » de Poutine s’effondrerait dès la première attaque de missiles sur Kyïv. Oui, je n’ai jamais douté de la possibilité d’un tel bombardement. Mais franchement, je n’aurais pas pu imaginer ce que Poutine ferait à Kharkiv, par représailles à l’encontre de cette belle ville ukrainienne qui n’est pas venue accueillir sa horde sauvage avec des fleurs. Faire exploser la place de la Liberté à Kharkiv, ça me dépasse. Pourquoi ? Pourquoi ?

Un peuple qui se laisse gouverner par un fou sanguinaire et qui n’est même pas conscient de la profondeur de l’abîme dans lequel il s’est plongé ne mérite qu’une chose : un mur entre lui et le reste du monde. Nous construisons ce mur en ce moment même. De quel côté du mur se retrouvera notre pays, cela dépend de la bravoure des Ukrainiens, du professionnalisme et du courage de leurs forces armées. Mais il semble que la première semaine de notre résistance ait montré où nous voulons être. Nous voulons être d’Oujhorod à Kharkiv, de Tchernihiv à Odessa. Et si vos bandits n’avaient pas pénétré dans Donetsk, Louhansk et en Crimée il y a huit ans, les habitants de ces régions voudraient être avec nous, pas avec vous. Ceux que vous avez privés de leur foyer, qui ont été forcés de quitter Donetsk ou Bakhtchissaraï, se battent et meurent déjà sur de nouveaux fronts afin de vous empêcher de prendre le contrôle de notre pays tout entier. Pour que, à Dieu ne plaise, nous ne nous retrouvions pas derrière ce mur que le monde entier construit autour de vous — comme autour des lépreux, comme autour des sauvages assoiffés de sang, comme autour des bourreaux indifférents à ceux que vous déclarez vous-mêmes être vos « frères ».


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