Image : page Facebook de Ioulia Galiamina

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À Moscou, le discours anti-guerre de l’opposante Ioulia Galiamina devant les juges : « Les gens m’entendront. Je n’ai pas peur »
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Le 5 mars, le tribunal du district Savelovsky de Moscou a condamné l’opposante et ancienne députée municipale de Moscou, Ioulia Galiamina, à trente jours de prison, en l’accusant d’avoir enfreint les règles relatives à la tenue d’un rassemblement. La raison des accusations portées contre Galiamina était son appel à un rassemblement anti-guerre. En guise de son dernier mot au tribunal, la politicienne a prononcé un discours contre l’invasion de l’Ukraine par la Russie - malgré le fait que la juge ait tenté de l’en empêcher et ait demandé à son avocat de le faire. La traduction a été faite à partir de l’enregistrement vidéo et de sa transcription.

[Ioulia Galiamina, ci-après : I.G.] : Maintenant, je vais faire un discours, attendez. C’est ma dernière chance. Je vais le prononcer, vous pouvez ne pas écouter, vous n’êtes toujours pas intéressée. Mais mes collègues, mes amis, les gens en Russie m’entendront. Je n’ai pas peur d’être mise en cellule. J’ai déjà été en prison pour mon droit à moi et à nous tous à nous réunir pacifiquement et sans armes. J’ai déjà été en prison pour mon droit à moi et à nous tous de se présenter à des élections et d’être élus.

[La juge, ci-après : J.] : Écoutez-moi, cela n’a rien à voir avec le fond de l’affaire. Racontez l’essentiel.
[I.G] : Cela a à voir ! Je parle de l’essentiel.
[J.] : Non.
[I.G] : Le droit de se réunir pacifiquement et sans armes est au cœur de la question. Donc, j’ai été incarcérée pour le droit… de créer des associations horizontales. [J.] : Arrêtez, s’il vous plaît… Aline, appelle l’huissier !
[I.G] : Aujourd’hui, les peines sont relevées…
[J.] : Je déclare une pause !
[I.G] : J’ai été incarcérée pour défendre notre droit à une vie en paix.
[J.] : L’avocat !
[I.G] : Pour notre droit d’appeler cette guerre la guerre et d’appeler la paix la paix.
[J.] : Avocat, arrangez-vous avec votre… expliquez ce qui doit être respecté !
[Maria Eismont, avocate, ci-après : M.E] : Elle veut juste exprimer son opinion.
[J.] : Appelez l’huissier, s’il vous plaît !
[I.G] : Je serai incarcérée pour notre droit de vivre dans un pays normal, humain et non fasciste.
[J.] : La citoyenne ne m’entend pas, le tribunal ne m’entend pas…
[I.G] : On nous dit qu’on peut bombarder les places centrales des villes…
[J.] : Ça va trop loin !
[I.G] : …faire sauter des centrales électriques, tuer des enfants.
[J.] : Avocat !
[I.G] : Mais qu’on ne peut dire : « non à la guerre ».
[J.] : Pouvez-vous influencer votre client ?
[I.G] : On nous dit que nous pouvons jeter des soldats non entraînés…
[M.E] : Elle veut parler…
[I.G] : …dans un territoire…
[J.] : Pouvez-vous ne pas m’interrompre quand je parle ? Elle ne m’entend pas ! Pouvez-vous la rappeler à l’ordre ?
[M.E] : Je peux.
[J.] : Êtes-vous avocat ?
[M.E] : Je le suis. J’explique le droit de ma cliente de pouvoir exprimer sa position. C’est vous qui le lui avez demandé.
[J.] : Oui, elle l’a exprimée…
[I.G] : Je n’ai pas encore dit ma position.
[J.] : C’est pour ça que je le lui dis, parlez d’après les pièces du dossier !
[I.G] : C’est ce que je fais.
[J.] : Vous vous contredites ! Vous avez commencé par dire que vous ne lanciez pas un appel…
[I.G] : J’ai le droit de me contredire.
[J.] : Vous avez dit vous-même que vous ne lanciez pas un appel !

[I.G] : Et alors ? J’exprime ma position sur cette affaire. Et si je me contredis, c’est mon droit. Ensuite, vous pourrez juger de ce que j’aurai dit. Mais le fait de parler est mon droit. Ne me privez pas de mes droits fondamentaux. Ainsi, nous dit-on, nous pouvons jeter des soldats non formés sur le territoire d’un autre pays, les transformer en chair à canon, les jeter sur le champ de bataille et ne rien dire à nos proches. Mais vous ne pouvez pas exiger que le pouvoir réponde à la question des mères : « Où est mon fils ? »

[I.G] : Vous pouvez mettre des enfants en prison pour un bouquet de fleurs. Ou une icône. Vous pouvez jeter des enfants de sept ans dans des fourgons de police. Vous pouvez interpeller des grands-mères rescapées du blocus [de Leningrad,NDLR] ou tabasser de grands scientifiques sortis pour protester. Mais on nous informe que le fascisme n’est pas dans notre pays, mais dans le pays voisin !

[I.G] : Tous ceux qui ont soutenu l’opération spéciale aujourd’hui, pas seulement soutenu, mais soutenu par des actes, ces policiers qui m’ont arrêtée, sans se présenter, comme des bandits, sans me signifier aucune exigence légale ; ces agents du département de la police qui ont délibérément rédigé un faux procès-verbal et gardé à vue dans une cellule une personne notoirement innocente ; eh bien, tous ceux qui soutiennent les crimes de guerre devront être jugés. Aujourd’hui, ce ne sont pas que des mots, car le tribunal de La Haye s’est déjà mis au travail. Il a commencé son enquête sur des crimes contre l’humanité.

[J.] : Qui devra être jugé, s’il vous plaît, répétez ?

[I.G] : Tous ceux qui ont soutenu les crimes de guerre. Et je suis sûr que le tribunal ira jusqu’au bout. Et je crois que tôt ou tard le pays, notre pays la Russie, dont je suis une patriote, deviendra un pays d’humanité. Une Russie humaine. Je suis prête à tout faire pour que cela se réalise. Merci beaucoup !

Traduit du russe par Yves Hamant


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