Le président Emmanuel Macron et Vladimir Poutine au fort de Brégançon, en août 2019. Photo : kremlin.ru

Le président Emmanuel Macron et Vladimir Poutine au fort de Brégançon, en août 2019. Photo : kremlin.ru

L’Occident face à Poutine : entre naïveté, cynisme et légèreté
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Une forme de stupeur généralisée s’est emparée de l’Occident depuis l’invasion de l’Ukraine. Alors que « tout le monde » pensait que la voie diplomatique allait triompher, que le président Macron était aux manettes et que les mises en garde américano-britanniques étaient excessives, Vladimir Poutine, lui, a simplement décidé d’exécuter son plan après avoir massé près de 200 000 soldats aux frontières ukrainiennes.

A l’heure où les chars russes ont envahi un territoire tiers et que la guerre est véritablement revenue aux portes de l’Europe, la surprise occidentale est en réalité le miroir d’un manque constant de lucidité devant les ambitions brutales et belliqueuses d’un autocrate qui n’avait pourtant jamais caché ses ambitions.

Ainsi, l’Occident vient de connaître son énième « étrange défaite » de la pensée, au sens de Marc Bloch, qui avait expliqué que la défaite française de 1940 était d’abord le résultat d’une faillite intellectuelle, qui n’avait pas vu venir, ou simplement pas voulu voir, la montée du nazisme et de ses capacités opérationnelles.

Néanmoins, ce manque de clairvoyance n’est pas qu’une succession d’erreurs fatales ou le fruit d’une cécité passive, il est le résultat d’un discours construit et structurellement relativiste qui s’est doucement propagé dans l’esprit des Occidentaux : un discours véhiculé par des populistes et des extrêmes jusqu’aux partis de gouvernement, des chaînes de propagande comme Russia Today jusqu’aux média les plus traditionnels, des « bots » facilement identifiables sur internet jusqu’aux relais d’influence de la cause du Kremlin sur les réseaux sociaux…

Écartons tout de suite les accusations de corruption ou de financements déguisés de certaines élites par le régime de Moscou. D’une part, ce sont des accusations graves et, d’autre part, elles conduisent souvent à minimiser la force d’une réalité bien plus importante : la diffusion à bas bruit mais à grande échelle des thèses poutiniennes, légitimées par un argumentaire prétendument intelligent, cherchant à se réconcilier avec une Russie largement fantasmée, tout cela enrobé d’une réflexion civilisationnelle, voire religieuse, aux contours bien brumeux.

Écartons également les considérations morales ou les condamnations de façade. Poutine n’est pas un démocrate mais ne l’a jamais été. Poutine n’est pas un fou, encore moins un être irrationnel ou un paranoïaque contrairement à ce qu’a prétendu l’Élysée. Poutine ne dérive pas : au contraire, ses actions sont réfléchies, calculées et parfaitement en cohérence avec ce qu’il déclare depuis 2005 au sujet de l’effondrement de l’URSS : « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle dernier », selon lui. Enfin, Poutine n’est pas seul, il a des soutiens intérieurs comme extérieurs qui lui permettent de poursuivre ses objectifs et de tester toujours plus loin les limites des Occidentaux.

La stupeur qui frappe l’Occident est d’abord la conséquence d’une naïveté consternante qui devient alors coupable lorsque celle-ci justifie son apathie.

Affirmer comme certains l’ont fait qu’il était absolument impossible que la Russie envahisse l’Ukraine, tout en dénigrant ceux qui prétendaient le contraire, c’était d’abord fermer les yeux sur tous les discours et toutes les actions de Vladimir Poutine depuis maintenant plusieurs années. Que ce soit en Tchétchénie, en Géorgie, en Libye, en Syrie, dans le Sud Caucase, au Mali, en Centrafrique… L’interventionnisme et la brutalité de la Russie n’ont fait que s’accroître dans toutes leurs formes, par la force des armées, des milices privées ou simplement téléguidées par des États satellites sous son influence, comme en Arménie ou en Biélorussie.

Quant à sa relation spéciale avec l’Ukraine, il faut se rappeler que la colère de Poutine n’a pas commencé en 2014 avec le Maïdan, ni après 2015 avec les accords de Minsk et encore moins en 2022 avec Zelensky, mais dès 2004 avec la Révolution Orange et l’empoisonnement de son leader emblématique pro-européen, Viktor Iouchtchenko. Sujet sensible et stratégique, l’Ukraine n’est pas juste la cousine d’une Russie mythifiant la Rus de Kiev comme son berceau historique, elle est également, de manière plus pragmatique, l’ancienne deuxième puissance économique de l’URSS, qui concentrait une très grande partie de son industrie lourde.

Cette naïveté devient néanmoins coupable dès lors qu’elle explique en partie l’inaction des pays occidentaux devant une guerre qui était prévisible et même prévue par certains. Il fallait évidemment prendre ces alertes au sérieux et protéger l’Ukraine en conséquence au lieu de gesticuler autour de la possibilité d’une « troisième voie européenne » totalement chimérique face aux velléités du Kremlin dans la région.

Les Européens n’ont pas simplement mal jugé la situation, ils se sont également lié les mains à Vladimir Poutine depuis trop longtemps. En laissant l’Allemagne construire sa dépendance énergétique avec la Russie, l’Union européenne a tout simplement garanti l’assurance-vie du dirigeant russe. La construction du gazoduc Nord Stream II qui s’est achevée en 2021 en est le parfait exemple. En effet, il ne fallait pas être spécialement géographe pour comprendre que le principal objectif de la Russie était de réduire son transit de gaz par l’Ukraine, à destination de l’Europe.

Pourtant, les pays européens étaient si amorphes qu’il a fallu attendre que Joe Biden l’annonce en conférence de presse pour que l’Allemagne suspende le processus de certification du gazoduc quelques semaines plus tard, en plein cœur de la crise ukrainienne. Un camouflet de plus, non pas pour les Allemands, mais pour leurs partenaires européens, dont la France au premier rang, qui n’ont pas su faire ce que l’administration américaine a réussi, elle qui combat la construction de ce gazoduc depuis son lancement en 2018.

A quoi sert donc cette Union qui n’a pas su voir, ou refusé de voir, un piège si grossier tendu par le maître du Kremlin ? Les incantations de défense européenne ou de capacités communes ne valent finalement pas grand-chose lorsque les intérêts des uns et des autres sont à ce point corsetés.

Un contre-récit empreint de beaucoup de cynisme et d’arrogance a également trouvé sa place pour justifier les ambitions de Poutine dans les anciens pays soviétiques.

Parallèlement, certains analystes ont développé des postures intellectuelles d’une puissance cynique assez impressionnante.

On peut ainsi entendre que la Russie aurait été « menacée » voire « humiliée » par l’OTAN depuis la fin de l’URSS, ce qui justifierait, par exemple, son agressivité à l’égard de l’Ukraine ou de la Géorgie. Ici, la géopolitique et la complexité d’un monde en mouvement sont convoqués pour chercher à convaincre que la Russie pourrait avoir des « raisons objectives », voire même de « bonnes raisons » de bafouer les principes cardinaux de la charte de San Francisco, en violant tout simplement l’intégrité territoriale d’un autre État.

Pourtant, l’OTAN n’est pas, par nature, un empire ou une fédération, mais un accord de défense basé sur un traité international. Il faut alors rappeler que personne ne peut obliger un État souverain à signer un traité, qui plus est de défense. Une adhésion à l’OTAN ne peut avoir lieu que si un État européen en fait la demande et qu’il obtient l’accord unanime des autres membres, dans les conditions de l’article 10 du traité de l’Atlantique nord.

Par ailleurs, c’est bien l’État ukrainien qui a choisi, souverainement, d’inscrire l’objectif d’adhésion à l’OTAN et à l’Union européenne dans sa propre Constitution, après un vote au Parlement en 2019, soit au plus haut niveau de sa hiérarchie des normes.

Le problème n’est donc pas que l’Ukraine ait demandé à rejoindre l’OTAN et l’UE, mais inversement, que ce processus ait été bloqué par la France et l’Allemagne, sous prétexte que cela déclencherait une guerre avec la Russie. Les faits étant parfois têtus, la guerre a bien eu lieu mais dans une Ukraine démunie, sans accord de défense formel pour la protéger.

Un autre argument consiste à présenter les pays issus de l’ex-URSS comme étant la chasse gardée d’un nouvel empire post-soviétique. Au cours d’un rendez-vous au Kremlin en février 1990, le secrétaire d’État américain de l’époque, James Baker, aurait alors promis à Gorbatchev que l’OTAN ne progresserait pas à l’est, au-delà de l’Allemagne réunifiée. La « trahison » de cette soi-disant promesse aurait nourri la fureur du pouvoir russe au fil du temps. Même si cette promesse était réelle et la trahison actée, elle n’en serait pas moins humiliante pour les nations concernées. De quel droit l’avenir des Etats baltes et de l’Europe orientale, qui ont connu les horreurs du nazisme et du communisme au cours du même siècle, pourrait-il être figé au cours d’une discussion bilatérale, sans leur présence et sans leur accord ?

Le principe de souveraineté des nations et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes ne se limitent pas aux pays occidentaux ni aux États les plus puissants. Ce sont des principes intangibles, qui sont d’ailleurs souvent invoqués lorsqu’il s’agit de contester les interventions abusives de coalitions occidentales au Moyen-Orient ou en Afrique. Ce qui est alors critiquable pour les pays occidentaux devrait l’être tout autant pour les ambitions impériales de la Russie, qui n’accepte pas que d’anciennes républiques soviétiques décident souverainement de leur destin dès lors qu’elles choisissent de se rapprocher de l’Occident.

Que cela ne plaise pas à Vladimir Poutine est une chose compréhensible, mais que cette contrariété se transforme en excuse, voire en « raison objective » pour opprimer des peuples, est tout simplement le prolongement d’une vision coloniale et impérialiste de l’histoire.

Au cynisme et la naïveté, s’ajoute enfin une forme de légèreté qui alimente une curieuse fascination française pour le pouvoir du Kremlin.

Face à un ennemi si déterminé dans sa volonté de nuire à l’Occident et à ses valeurs, une partie de la classe dirigeante française a longtemps préféré le romantisme au sérieux, et les arguments alambiqués aux réalités factuelles.

Nourris aux écrits d’Hubert Védrine ou de l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse, certains ont fait abstraction de l’évidence des actions du Kremlin.

Ainsi, on peut entendre que la Russie de Poutine n’est pas l’URSS, que la Russie historique est une alliée de la France au moins depuis Alexandre III, ou que le compromis « gaullo-miterrandien » a permis à la France de s’affirmer comme une puissance d’équilibre… Tout cela est sûrement très vrai, mais malheureusement peu opérant quand il s’agit de comprendre les manœuvres actuelles des dirigeants russes, à moins de les imaginer encore en chapka et bottes cosaques.

Dans son prolongement, la crise actuelle a permis de faire ressurgir le traditionnel parallèle, conçu par le Kremlin et propagé en Europe, entre l’annexion de la Crimée en 2014 et l’indépendance du Kosovo suite à l’intervention de l’OTAN en 1999 (voir le discours de Poutine à la Douma en mars 2014 qui parle de « précédent du Kosovo » pour justifier son action). Pourtant, faire de ces événements des contraposés équivalents, c’est oublier que l’intervention au Kosovo s’est produite dans un contexte de massacres ethniques, et non pas de réponse à une révolution citoyenne comme après le Maïdan, et qu’elle n’a pas débouché, contrairement à la Crimée, à une annexion au profit d’un État mais à une séparation avec un autre, en l’occurrence la Serbie.

Apanage historique des partis populistes, la reprise de ces théories, qui plaisent beaucoup à Moscou, ne s’y limitent pas. En effet, c’est bien Emmanuel Macron qui aura tenté un étrange changement de doctrine, en rupture avec ses deux prédécesseurs, vis-à-vis de la Russie : en recevant Vladimir Poutine à Versailles puis à Brégançon, en affirmant vouloir « réarrimer la Russie à l’Europe », ou encore en critiquant à plusieurs reprises un soi-disant « État profond », à savoir le corps diplomatique jugé trop encombrant pour accepter ce pivot stratégique, qui empêcherait le rapprochement de la France avec la Russie.

Plus encore, lorsqu’Emmanuel Macron a déclaré que l’OTAN était en « état de mort cérébrale » dans The Economist en 2019, il a également soutenu que « l’ennemi initial » avait désormais disparu car la Russie n’en était plus un. « Des paroles en or » pour la porte-parole de la diplomatie russe, Maria Zakharova, qui n’en demandait pas tant.

Si ce tournant russe a permis au chef de l’État d’être l’intermédiaire privilégié de Vladimir Poutine, jusqu’aux derniers instants avant le début de la guerre, il a également montré, par l’échec de ces échanges, à quel point cette analyse était fausse et surtout très dangereuse. Faire entrer le ver dans le fruit sans avoir soldé la question de la Crimée, du Donbass ou de la Géorgie, consiste à conforter les positions d’un Vladimir Poutine, qui a toujours joué des mains tendues pour mieux les tordre. Cette tentative hasardeuse frappe aussi par son degré de légèreté, faisant fi de la sécurité de l’Europe et de ses alliés, pour tenter d’obtenir un hypothétique gain politico-historique aux répercussions plus que contestables en termes stratégiques, et surtout déplorables du point de vue des droits humains.

A la croisée des chemins, l’Occident vit un réveil brutal et doit désormais adopter une nouvelle posture réaliste face à un adversaire qu’elle a trop longtemps négligé.

De la même manière qu’il n’a jamais cherché à protéger les peuples chrétiens — que ce soit en agressant les orthodoxes Ukrainiens et Géorgiens ou avec les Arméniens apostoliques qu’il a laissé mourir dans le Haut-Karabagh pour partager le contrôle de la région avec l’Azerbaïdjan — Vladimir Poutine n’a pas beaucoup plus cherché à se réconcilier avec l’Occident et ses valeurs, bien au contraire. La faute des pays occidentaux est alors de l’avoir trop longtemps laissé faire et d’avoir parfois trop réfléchi à sa place au lieu d’agir pour contrer ses ambitions à la source.

Dans un texte publié le 25 février dernier, Gary Kasparov expliquait que c’était en réalité l’inaction de l’Occident qui avait donné le feu vert à l’intervention russe en Ukraine, par son incapacité à la protéger contre une invasion que Poutine préparait pourtant devant ses yeux.

Ainsi, de la crise humanitaire en Syrie jusqu’à l’annexion de la Crimée, l’histoire récente a montré que Vladimir Poutine se nourrissait principalement de la naïveté et des faiblesses occidentales.

Si les nouvelles sanctions semblent fortes et rapides, elles ne sont cependant que de simples réactions qui pourront peut-être ralentir Poutine mais ne l’empêcheront pas de recommencer. Or il n’y a aucune raison de penser que l’appétit du dictateur se limite à l’Ukraine et qu’il ne se tournera pas ensuite vers la Moldavie, vers les Balkans et peut-être même directement contre des pays de l’UE, comme l’ont montré ses récentes menaces contre la Suède et la Finlande.

Pour véritablement sortir de ce long sommeil, les occidentaux doivent donc en finir avec la tiédeur et mettre de côté cette dualité surannée opposant les tenants d’une ligne moraliste ou « droit-de-l’hommiste » aux partisans d’une ligne dite « réaliste », qui souhaitent voir en Vladimir Poutine un partenaire. Le choix de la Realpolitik se situe en réalité au-delà de ces considérations, car c’est bien pour la préservation des valeurs et des intérêts occidentaux qu’il faut accepter le rapport de force sans pour autant tomber dans les excès des réponses mal ciblées, comme lorsqu’un ministre français parle de faire payer les conséquences de la guerre au peuple russe.

A la surréaction permanente, les pays occidentaux doivent désormais préférer une posture d’action, de prévention et de protection de leur modèle comme de leurs intérêts souverains.

La question n’est alors pas de savoir si l’Occident, l’OTAN ou les pays européens ont toujours été irréprochables, ce qui pourrait justifier que la Russie veuille prendre sa « revanche », mais de comprendre que Poutine, lui, n’a jamais cessé d’être un ennemi et qu’il fallait simplement le prendre au sérieux. En effet, l’expansionnisme russe ne se limite pas à son « étranger proche » mais frappe aussi l’Occident depuis longtemps, que ce soit sur des terrains extérieurs (Libye, Mali, relations avec la Turquie…), dans ses propres frontières lorsque d’anciens agents des services secrets réfugiés au Royaume-Uni sont empoisonnés au polonium, ou encore symboliquement par la promotion d’un contre-modèle autoritaire censé concurrencer les démocraties libérales, jugées faibles et dépassées par le Kremlin, ou par la protection de dictatures sanguinaires comme en Syrie.

C’est donc toute une grammaire qui est à repenser et tout un imaginaire qu’il faut revoir pour être véritablement crédible face à un adversaire qui désormais ne se cache plus.

Les pays occidentaux ont réussi à le faire avec le terrorisme international après le 11-Septembre, espérons désormais que l’horrible guerre en Ukraine fasse définitivement prendre conscience du véritable danger que représente Vladimir Poutine, à l’intérieur comme à l’extérieur de ses frontières.

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