Char russe détruit dans la région de Tchernihiv. // Chaîne Telegram Kyiv Operative

Char russe détruit dans la région de Tchernihiv. // Chaîne Telegram Kyiv Operative

Pensée et conçue comme une « opération spéciale » supposée produire ses effets en trois ou quatre jours, l’offensive russe sur l’Ukraine n’a pas encore atteint ses objectifs politico-militaires. Menée sur d’autres ordres de grandeur que ceux de la Géorgie et du Donbass, le commandement russe rencontre des difficultés à mener des opérations sur un aussi vaste théâtre, face à un peuple qui, dans cette guerre, s’éprouve comme nation.

Faut-il se laisser transporter par l’émotion et d’ores et déjà crier victoire ? Non pas. La guerre de mouvement initialement prévue se transforme en une guerre de siège, rappelant la manière dont les opérations furent menées en Tchétchénie puis en Syrie. Et la progression des troupes russes au sud menace bientôt Odessa et la Moldavie toute proche. Le pire pourrait donc advenir et il faut anticiper les développements de la situation militaire, sans ciller face aux périls de l’heure. Ne jetons pas le manche après la cognée.

Une guerre d’agression voulue par Poutine

Il est désormais évident que la guerre ouverte par Vladimir Poutine, loin d’être une simple option stratégique parmi d’autres, était voulue et planifiée dès le départ. Au vrai, la seule considération de l’impressionnant dispositif militaire accumulé au fil des mois aurait dû suffire (voir la théorie du « fusil de Tchékhov »). La Russie a déployé de 120 000 à 150 000 hommes sur les confins orientaux de l’Ukraine, environ 30 000 au nord, en Biélorussie, et autant au sud, en Crimée et sur la flotte de la mer Noire, renforcée par des bâtiments amphibies dépêchés depuis la mer Baltique. Soit un « carcan » d’environ 200 000 hommes, 1 200 chars de combat et 500 avions. Les satellites et « grandes oreilles » des Etats-Unis et pays membres de l’OTAN, épaulés par le renseignement ukrainien, ont révélé au grand jour l’impressionnant déploiement de tous les équipements militaires possibles.

En toile de fond de ce dispositif, un puissant appareil militaire sans équivalent quantitatif en Europe. L’armée russe a bénéficié d’un important plan de modernisation lancé après que la guerre en Géorgie a révélé les insuffisances du corps de bataille. Au total, l’effectif est de près de deux millions d’hommes (1,9 million), dont un million en uniformes, largement professionnalisé et équipé de matériels neufs. Quantitativement parlant, cette masse de manœuvre excède largement les effectifs de l’armée ukrainienne, forte d’environ 210 000 hommes (145 000 pour l’armée de Terre), dont les équipements sont majoritairement russo-soviétiques et donc datés. Encore importe-t-il de prendre en compte la dotation en missiles anti-chars “Javelin” et “NLAW (Next Generation Light Antitank Weapon)” ainsi qu’en missiles antiaériens “Stinger”. Sur ce point, les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Pologne et les Etats baltes ont mieux anticipé les événements que la France ou l’Allemagne. Celles-ci ont depuis réagi et l’Union européenne en tant que telle financera en partie la fourniture d’armes à l’Ukraine. Les Etats-Unis en sont à organiser le transfert d’avions de conception russo-soviétique au bénéfice de l’armée de l’Air ukrainienne.

La puissance militaire déployée par la Russie est à la mesure des buts de guerre définis par le Kremlin. Il ne s’agit pas seulement d’agrandir la partie du Donbass déjà sous la coupe des milices paramilitaires de Louhansk et Donetsk, affiliées à Moscou qui les soutient depuis 2014. Dans bien des capitales occidentales, un tel objectif aurait suscité un lâche soupir de soulagement et des variations sur le thème de la stratégie millimétrée et la rationalité politique de Poutine, campé en personnalité raisonnable en quelque sorte. Ce dernier entend s’emparer de la totalité du territoire ukrainien, se réservant certes la possibilité de maintenir après la victoire militaire un « Etat croupion » en Ukraine occidentale, soit une entité privée de légitimité et satellisée, désarmée et profondément affaiblie, à la merci des oukases et foucades du Kremlin. Les territoires à l’est du Dniepr ainsi que le « pont terrestre » entre le Donbass, la Crimée et la Moldavie passeraient quant à eux sous le contrôle direct de la Russie, privant l’« Etat-croupion » ukrainien d’accès à la mer Noire, transformée en « lac russe », et donc à la Méditerranée. Encore faut-il insister sur le fait que Poutine, au fil de sa « communication de crise » va plus loin : il menace de priver l’Ukraine de son « statut d’Etat ». Prévoierait-il d’instaurer une simple « province du Dniepr »1 ?

En vérité, ces sempiternelles interrogations sur ce qu’il y a dans la tête de Poutine et les discussions sur le statut futur de l’Ukraine constituent une distraction géopolitique. Si l’on va à l’essentiel, celui-ci considère que les Ukrainiens sont de « petits Russes » dont l’Etat n’a aucune raison d’être : l’Ukraine doit être effacée de la carte politique de l’Europe et absorbée par une « Russie-Eurasie » partie à l’assaut de l’hégémonie occidentale ; les modalités concrètes de cette absorption sont secondaires. Surtout, l’objectif plus large d’une domination sur l’Europe, considérée comme l’un des théâtres de l’Eurasie, ne saurait être négligé. Un texte publié un bref temps sur le site de Ria Novosti témoigne de l’envergure du projet géopolitique global. Mégalomanie ? Et quand bien même… « Les idées ont des conséquences ». Malheureusement, bien des esprits pèchent par matérialisme et n’ont que le terme d’« intérêt » à la bouche. Ainsi pensent-ils congédier le tragique tout en se disant « réalistes ».

Il est vrai que sur le théâtre des opérations, les choses ne se passent pas comme prévu. L’« opération spéciale » planifiée pour décapiter en quelques heures la direction politico-militaire ukrainienne et paralyser le pays — soit la version russe du « shock and awe » de l’armée américaine en Afghanistan et en Irak au début des années 2000 —, se heurte à la force des choses, à la réalité de l’Etat national ukrainien et à l’amour de la liberté. D’une part, l’Ukraine est un pays plus vaste que la France, alors que les précédentes expéditions armées russes avaient été pensées et conçues pour des espaces de taille plus restreinte. D’autre part, la fraternité slave-orthodoxe à coups de bombes provoque en retour un nationalisme défensif qui force l’admiration et invalide la vision poutinienne de l’Ukraine comme pur artifice géopolitique. Assurément, le maître du Kremlin a sous-estimé ce pays et ses habitants : le mépris conduit à la méprise.

Sur le terrain, l’« idée de manœuvre », comme disent les militaires, était de conduire une « offensive à grande vitesse », en conformité avec une culture stratégique soviétique, imprégnée de dynamisme et de volontarisme bolchevik2. De violents bombardements sur les centres de décision politico-militaires, les défenses anti-aériennes et les aérodromes militaires devaient précéder une offensive terrestre dont la progression fulgurante serait préparée par l’action des Spetsnaz dans la profondeur stratégique du théâtre ukrainien. Manque de munitions de précisions (400 missiles lancés en « ouverture de théâtre ») ou erreurs de tir ? Il apparaît que les frappes russes n’ont pas suffi à éliminer les S-300 et autres systèmes de défense anti-aérienne, ni l’aviation ukrainienne, celle-ci continuant à voler. Ainsi les Russes n’ont-ils pas encore acquis la pleine maîtrise de l’air, même s’ils dominent cet élément (d’où l’importance des livraisons d’avions). Les communications et les moyens de guerre électronique (brouillage des communications ennemies) se révèlent également insuffisants. Cela affaiblit le processus décisionnel, les capacités de commandement et le suivi opérationnel de l’état-major russe (le « command and control »).

« Tout a toujours très mal marché »

La capacité conservée par l’armée de l’air ukrainienne à frapper des cibles, notamment au moyen de drones acquis auprès de la Turquie, et celle des unités terrestres ukrainiennes à lancer des contre-offensives locales expliquent la lente progression de l’armée russe au nord et au nord-est. S’y ajoutent, semble-t-il, un manque de coordination entre armée de l’Air et armée de Terre, cette lacune ralentissant la progression au sol ; l’infanterie et les chars russes ne peuvent aller de l’avant sans couverture aérienne. D’autant plus que la destruction de ponts par l’armée ukrainienne bloque des colonnes d’assaut. Des problèmes de logistique et d’intendance (essence et ravitaillement) appellent aussi l’attention des spécialistes. La modernisation de l’armée russe serait-elle moins achevée qu’on ne l’estimait ? Enfin, le manque de combativité de certaines unités, moins aguerries ou composées de conscrits en plus grand nombre, sont également pointées.

Aussi les pertes des trois premiers jours de guerre, selon les chiffres officiellement communiqués par le ministère russe de la guerre, sont-elles significatives : 498 soldats russes tués et 1 597 blessés ; 27 avions, 26 hélicoptères, 146 chars et 706 blindés légers. A cette date, l’« opération spéciale » était censée avoir atteint ses buts ! Probablement en deçà de la réalité, ce bilan s’est notoirement aggravé depuis ; on raisonne aujourd’hui en milliers de morts de part et d’autre. A l’évidence, l’expédition punitive conçue pour atteindre l’essentiel de ses objectifs en deux ou trois jours, guère plus au vu de l’effort logistique primitivement planifié, a laissé place à une guerre de haute intensité. En regard du degré de mobilisation de la nation ukrainienne, engagée dans une lutte existentielle, et de l’effet des sanctions occidentales sur l’économie russe (non pas une guerre économique mais une « opération financière spéciale », si l’on entend rassurer Moscou), le syntagme de « guerre totale » s’impose à l’esprit.

A ce stade du conflit, on voit mal comment Poutine pourrait prétendre remporter une victoire totale, serait-ce avec quelque retard sur le calendrier opérationnel, et absorber ce qu’il considère être une « petite Russie » dans sa Russie-Eurasie. De surcroît, l’occupation et l’administration des territoires conquis, au milieu de populations civiles hostiles, seront très incertaines. Faut-il pourtant céder à une forme de romantisme quarante-huitard, célébrer la victoire morale de l’Ukraine, et même considérer que la Russie a déjà virtuellement perdu cette guerre ? Ce serait aller vite en besogne. Au fil de ses interventions et de ses conversations avec Emmanuel Macron, Poutine réaffirme sa volonté de l’emporter et accroît ses exigences, tant à l’encontre de l’Ukraine que des puissances occidentales, qui se révèlent plus unies et déterminées qu’il ne le pensait3 (voir les sanctions et les livraisons d’armes à l’Ukraine).

D’aucuns parlent d’une « fuite en avant » de la Russie, désespérée en quelque sorte. Voyons-y plutôt la révélation des objectifs géopolitiques réels de Poutine et la mise au jour d’une vision du monde empreinte de revanchisme passionnel, de révisionnisme géopolitique et de Machtpolitik (la puissance pour la puissance). Pour certains observateurs, la folie présumée du maître du Kremlin sert d’excuse à leur aveuglement ou à leur complaisance (« Il n’est plus celui que j’ai connu ! »). C’est quinze ans plus tôt, au moment du « discours de Munich » (10 février 2007), confirmé l’année suivante par l’agression militaire de la Géorgie, qu’il eût fallu identifier le mal. Sait-on l’influence des théories du Heartland et des conceptions géopolitiques de Karl Haushofer (formation d’un « bloc continental » surpuissant) sur la direction politico-militaire russe ? Les références sont incessantes4. Mais le « reset » a prévalu, l’économisme ambiant qui sévit dans les élites occidentales obviant la claire perception de la réalité du pouvoir russe et de son projet géopolitique (la politique étrangère serait réductible à un calcul coûts/bénéfices, la recherche d’un avantage matériel primant sur toute autre considération).

Au demeurant, il importe de conserver à l’esprit que dans l’Histoire, militaire et autre, « tout a toujours très mal marché ». En Europe occidentale comme en Pologne quelques mois plus tôt, le Blitzkrieg hitlérien n’avait pas atteint ses objectifs en trois ou quatre jours : il y fallut plusieurs semaines. Présentement, malgré l’échec du plan originel, le système militaire russe conserve d’autres options stratégiques et procède de manière plus méthodique: la Russie masse des troupes, au nord et au nord-est, et se prépare à mener une longue et douloureuse guerre de siège. Progressivement, les armées russes encerclent Kiev (ce n’est pas encore fait) et Kharkiv, deux villes qui devraient être intensivement pilonnées par l’artillerie. « A la syrienne » ou « A la tchétchène », dit-on. Significativement, des combattants tchétchènes de Kadyrov et des mercenaires syriens accoutumés à la guérilla urbaine viennent prêter main forte aux soldats russes pour cette « sale besogne ». En France et en Europe, les prétendus défenseurs de l’Occident chrétien s’en inquiètent-ils ? Manifestement, le sort du Haut-Karabakh les préoccupe plus que celui de l’Europe centrale, des Uniates ukrainiens et des Polonais catholiques.

Au sud de l’Ukraine, si Kherson est tombée, Marioupol résiste encore. Mais la situation de ce port, situé sur la mer d’Azov, est des plus critiques. Surtout, le siège de cette ville ne saurait occulter la progression russe le long des rives septentrionales de la mer Noire. Du Donbass à la Crimée, jusqu’à Kherson, les armées russes contrôlent un espace géographique continue qui évoque la « Nouvelle Russie » conquise sous Catherine II. Peuplé d’un million d’habitants, le grand port d’Odessa serait bientôt à portée des troupes russes5. Certes, il faudra encore du temps pour prendre une telle ville mais le mouvement est amorcé. Et Odessa se trouve à 40 km de la Moldavie, affaiblie par l’existence en son sein d’une entité soviétoïde, la Transnistrie, où un gros millier de soldats russes exerce depuis l’indépendance une pression politico-militaire sur Chisinau. Le seul soutien financier à la Moldavie et l’aide humanitaire aux réfugiés qui y affluent ne suffiront pas.

Maia Sandu, l’actuelle présidente de la Moldavie (à l’époque, Première ministre), reçue par Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’OTAN, en 2019. Photo : nato.int

Le rouleau compresseur russe

Bref, le « rouleau compresseur » russe est en marche et le champ des opérations militaires s’étend. Il est en effet urgent de comprendre que les ambitions géopolitiques révisionnistes du Kremlin vont au-delà de l’Ukraine ou même de l’espace post-soviétique. La simple dynamique des événements aura des répercussions de la Baltique à la mer Noire. Au nord, la satellisation du Belarus, transformé en plateforme opérationnelle pour projeter des forces russes en Ukraine, aura des effets sur les Etats baltes et la Pologne. Déjà en cours, la guerre hybride conduite par Moscou pourrait passer à un stade supérieur (une « guerre hybride de haute intensité » ?), avec une pression navale et aérienne renforcée sur l’espace souverain de ces pays. Et l’implantation d’armes nucléaires au Belarus altèrerait plus encore la balance des forces6. Un cas de figure possible : l’exigence par Moscou d’un corridor de circulation à travers la Lituanie pour rétablir une jonction permanente avec l’enclave de Kaliningrad (l’ancienne Königsberg), suivie d’un ultimatum. Pure fiction ? Cette demande avait été faite au début des années 2000 et relayée par l’excellent Jacques Chirac.

Au sud, la progression russe vers Odessa, voire au-delà, aurait de graves effets sur la situation de la Moldavie. Ôtée par Staline à la Roumanie, à l’époque du Pacte germano-soviétique (23 août 1939) l’ancienne Bessarabie n’est ni membre de l’OTAN ni de l’Union européenne, ce qui, aux yeux de Poutine, équivaut à un feu vert (voir la Géorgie en 2008 et l’Ukraine dès 2014). Sans mesures conservatoires prises en amont, la neutralité autoproclamée de la Moldavie ne pèsera pas devant la « faim de terres » du maître du Kremlin. Rien de plus aisé à mener qu’une opération combinée à partir des frontières ukrainiennes, passées sous contrôle russe, de la Crimée et de l’île des Serpents7. Simultanément, la situation de la Géorgie, au fond de la mer Noire, serait plus précaire encore qu’elle ne l’est depuis la guerre des Cinq jours (août 2008) et les accords négociés par Nicolas Sarkozy, violés quelques jours plus tard (voir la pseudo-indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, de fait rattachées à la Russie). Dans la présente conjoncture stratégique, la mer Noire est quasiment une « mare clausum », verrouillée par la flotte, l’aviation, les S-400 et les systèmes antinavires russes. En l’absence de réponse occidentale, quelle marge de manœuvre pour la Géorgie dans de telles conditions ?

La possible extension géographique du conflit au-delà de l’Ukraine doit donc être envisagée avec lucidité ainsi qu’une montée aux extrêmes. D’abord pour l’emporter sur les combattants ukrainiens au moyen de longs et meurtriers bombardements, à l’instar de ce que l’aviation et l’artillerie russes ont fait à Grozny puis à Alep et sur d’autres villes syriennes : une destruction méthodique des infrastructures médicales et civiles pour briser toute volonté de résistance. Ensuite, la menace d’une ascension dans la violence est brandie pour maintenir à l’écart les Occidentaux qui appliquent des sanctions, livrent des armes légères et prévoient même de mettre des avions de guerre, de facture russo-soviétique, à la disposition de l’armée ukrainienne. Au fil des appels téléphoniques, Poutine menace donc de considérer les Occidentaux comme des cobelligérants, ce qui nous ferait entrer dans des terres inexplorées à l’époque même de la première guerre froide8 (la « Guerre de Cinquante Ans » de Georges-Henri Soutou). Il semble que les Occidentaux aient le droit pour eux, la livraison d’armes ne faisant pas de vous un « cobelligérant ». Mais quel souci Poutine a-t-il donc de la science juridique ? Ne va-t-il pas inventer un état de « cobelligérance hybride » ? En dépit des interprétations de mauvais lecteurs de Carl Schmitt, Poutine n’est certainement pas le restaurateur du Jus Publicum Europaeum, moins encore le Katechon (mot grec traduit par « Aufhalter » dans la Bible de Luther), celui qui contient les forces du chaos : il les déchaîne9.

On sait par ailleurs l’inquiétude générée par les combats autour de centrales nucléaires ensuite passées sous le contrôle de l’armée russe (voir les centrales de Tchernobyl et de Zaporijjia). N’y a-t-il pas moyen d’exercer une plus grande pression sur le Kremlin au sein de l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) ? Il y va de la sécurité de l’Europe et du monde. Les menaces voilées d’un emploi de l’arme nucléaire ne sont pas moins inquiétantes, d’autant qu’elles s’inscrivent dans le prolongement d’un débat feutré sur la doctrine nucléaire russe et la place des « armes nouvelles » dans ce dispositif. Depuis plusieurs années, les signaux nucléaires dont Poutine use et abuse pour renforcer sa main sur la scène stratégique mondiale laissent redouter la transformation de la Russie en une puissance nucléaire révisionniste qui utiliserait son arsenal pour contraindre l’adversaire et obtenir des gains stratégiques.

Certains spécialistes de ces questions se réfèrent aux documents politico-stratégiques officiels pour écarter un scénario de coercition nucléaire (voir « Les fondements de la politique d’État de la Fédération de Russie dans le domaine de la dissuasion nucléaire », Oukaze présidentiel n° 5, 2 juin 2020). Il demeure que ledit document élargit la gamme des options dans lesquelles l’emploi de l’arme nucléaire serait envisagé. Ainsi, une « escalade pour la désescalade », c’est-à-dire une frappe nucléaire tactique théoriquement destinée à interdire l’intensification d’une guerre classique, n’est-elle pas exclue. En d’autres termes, cela signifierait la volonté de vaincre en ayant recours à l’arme nucléaire (soulignons cependant que les experts occidentaux ne sont pas unanimes sur ce point). Le fait est en tout cas que la Russie met son arsenal au service d’une stratégie de « sanctuarisation agressive » : elle a lancé une offensive armée classique sur l’Ukraine, les puissances extérieures étant dissuadées de lui porter secours en les menaçant explicitement d’une escalade nucléaire (Poutine est revenu à trois reprises sur ce point et Sergueï Lavrov a également rappelé cette option stratégique).

Dès lors, que faire ? A l’âge nucléaire, on comprend la prudence des pays de l’OTAN, soucieux de ne pas s’engager directement dans cette guerre et d’inaugurer un face-à-face militaire avec la « Russie-Eurasie » de Poutine du fait du risque d’escalade (une « zone d’exclusion aérienne » ne se décrète pas mais devrait être imposée par les armes). Il reste que la seule « réassurance » des alliés les plus exposés à cette menace, sur l’isthme Baltique-mer Noire, place les puissances occidentales sur une ligne de front (l’expression de « flanc oriental » de l’OTAN est trompeuse). Nonobstant l’envoi de renforts militaires dans les Etats baltes, en Pologne et en Roumanie, l’effort occidental porte principalement sur des sanctions économiques et commerciales. Fortes et profondes, elles ne suffiront certes pas à modifier le comportement russe sur le court terme et leurs effets joueront dans la durée : l’objectif est de réduire le potentiel de puissance de la Russie et de ne plus financer son effort de guerre, autant que faire se peut (voir les achats de pétrole et de gaz russes, indispensable en l’état aux économies européennes).

De la géoéconomie à la grande stratégie

Conservons à l’esprit cependant que Poutine a pris soin ces dernières années de renforcer ses appuis en Asie. Il existe une sorte d’alliance entre la Russie et la Chine populaire, ces deux puissances cherchant à diriger un « Sud globalisé » aux limites fluctuantes, une coalition qui reposerait sur l’hostilité que les Occidentaux inspirent dans de nombreuses régions du monde, de l’Asie à l’Afrique. En l’état des choses, Pékin réaffirme son « amitié éternelle » avec Moscou et affirme que les Etats-Unis sont la cause de cette guerre10. Et pour la Russie, la Chine populaire est la grande alternative : Poutine anticipe une réorganisation des flux d’échanges à l’échelle de l’Eurasie et du monde qui lui assurerait une plus grande marge de manœuvre à l’ouest. Aussi, peut-on sérieusement croire que Pékin jouera les « honnêtes courtiers » entre la Russie et l’Occident ? Les dirigeants chinois ne voient-ils pas la Russie comme un « bélier » hâtant la destruction de ce qui reste d’hégémonie occidentale (l’« ordre international libéral » selon notre appellation), pour que le monde tourne ensuite autour d’un nouvel « Empire du milieu » ? Dans cette vision des choses, l’Europe deviendrait le « petit cap » occidental d’une vaste Eurasie sino-russe.

En somme, la géoéconomie n’est pas le destin et s’il faut louer la forte coopération occidentale à l’origine d’un important train de sanctions, ces dernières ne font pas une grande stratégie. La livraison d’armes et d’équipements à l’armée ukrainienne, peut-être même d’avions, est une ardente nécessité. Si l’on doit regretter que les uns et les autres ne se soient pas engagés plus tôt dans la formation des Ukrainiens à la techno-guérilla et n’aient pas accru leurs livraisons d’armes dans les mois précédant la guerre, le fait est que le processus est désormais enclenché. Les menaces de Poutine sur les pays du pourtour depuis lesquels ces armes et équipements sont livrés sont à prendre au sérieux mais il n’est pas question de réitérer les erreurs commises lors de la « guerre d’Hiver » (1939-1940), en Finlande, les livraisons commençant lorsque le conflit se terminait. On ne saurait céder au chantage à la guerre de Poutine et à la menace à peine voilée d’utiliser l’arme nucléaire (si le recours aux armes nucléaires stratégiques semble des plus improbables à ce stade, une frappe nucléaire tactique est malheureusement concevable).

Poutine et Xi Jinping à Tianjin en 2018. Photo : kremlin.ru

Quant au souci de rester en dehors de cette guerre (une implication sans engagement direct), soyons conscients qu’il ne suffit pas de poser un panneau OTAN à l’entrée d’un pays pour mettre fin aux ambitions de Poutine, notamment dans les trois ex-républiques soviétiques baltes ou encore dans ce que Lavrov nomme les « orphelins du Pacte de Varsovie » (une expression significative et inquiétante). D’autant que l’objectif du Kremlin est précisément de faire voler en éclats cette alliance qui, avec l’Union européenne, entrave sa volonté de dominer l’Europe. Il faut donc bien comprendre que, dans le basculement historique que nous vivons avec la guerre russe contre Ukraine, la simple appartenance nominale à l’OTAN ne suffira pas. L’Acte fondateur OTAN-Russie de 1997 et ses limitations sont caducs ; l’appareil militaire des Alliés devra encore monter en puissance à l’Est.

Enfin, les frontières se défendent à l’avant. Il ne s’agit certes pas de mettre en place une « zone d’exclusion aérienne » au-dessus du territoire ukrainien : vouloir imposer une telle interdiction conduirait à se battre dans les airs contre la flotte aérienne russe et ferait entrer l’OTAN dans une guerre aux développements redoutables. En revanche, il est nécessaire d’étudier au plus vite la possibilité de zones de sécurité en avant des frontières polonaises et roumaines, sur les franges occidentales de l’Ukraine et en Moldavie, peut-être aussi en Géorgie, si la Turquie voisine était prête à s’engager dans cette direction. En Ukraine occidentale, est-il concevable que Lviv demeure en dehors d’une telle zone de sécurité ? La ville est désormais la base de repli des ambassades occidentales et des associations humanitaires engagées dans l’accueil et le passage des réfugiés qui fuient les bombes et les troupes russes. Et si Kiev tombait, elle pourrait accueillir un gouvernement ukrainien qui animerait la résistance. L’Ukraine occidentale serait alors un « réduit » à partir duquel la lutte continuerait sur un mode insurrectionnel.

Ne pas reculer pour plus mal sauter

D’aucuns jugeront audacieuses voire imprudentes de telles considérations, mais doit-on laisser à Poutine le monopole de l’audace et de l’initiative ? Allons-nous attendre que les Russes s’emparent de ces espaces (frontières occidentales de l’Ukraine, Moldavie, Géorgie) et y déploient des « bulles anti-accès » pour le déplorer ensuite et expliquer que notre marge de manœuvre est inexistante ? Reprenons l’initiative et laissons à Poutine la responsabilité d’escalader ou non. La Russie met en alerte ses forces nucléaires ? L’OTAN est, elle aussi, une alliance nucléaire. Menacée ou atteinte dans ses œuvres vives par une puissance révisionniste qui pervertit les règles de la dissuasion, elle conserverait les moyens de représailles sans mesure commune avec la valeur de l’enjeu convoité.

In fine, l’art de la prudence n’est pas un exercice fait de complaisances et d’accommodements. Dans cet « univers flottant » où les repères de l’après-Guerre Froide s’évanouissent, une certitude s’impose à l’esprit : ne pas arrêter en Ukraine l’entreprise militaire et géopolitique lancée par Poutine conduirait à de futurs désastres ; ce serait reculer pour plus mal sauter. A certaines époques dites « historiales », une situation de détresse peut exiger que l’on aille de l’avant, tout en cherchant à éviter le pire. De fait, la diplomatie est une composante essentielle de la grande stratégie qui s’impose alors, mais c’est une diplomatie « au bord du gouffre » (« brinkmanship »). Machiavel naquit les yeux ouverts, dit-on : la rupture de l’équilibre mondial doit être considérée sans ciller.

  1. Au cours du XIXe siècle, la Pologne avait été privée de tout semblant d’autonomie au sein de l’Empire russe et rebaptisée « province de la Vistule ». 

  2. Voir l’héritage intellectuel d’Alexandre Svetchine (1878-1938), représentant de l’« école militaire soviétique », éliminé lors des Grandes Purges. 

  3. Soulignons-ici que les temps ne se prêtent pas à un exercice théorique sur la « souveraineté européenne » et son « autonomie stratégique » militaire. L’alliance avec les Etats-Unis et l’OTAN, et donc l’échelon occidental, se révèlent décidément indispensables. C’est l’Atlantique Nord et la vitalité des liens entre l’ancien et le nouvel Occident (Europe/Amérique du Nord) qui assurent à l’Europe une réelle profondeur stratégique. 

  4. Au matérialisme historique de l’idéologie marxiste-léniniste a succédé une forme de matérialisme géographique censée gouverner l’histoire universelle. Cette nouvelle version des « lois de l’Histoire » assurerait à la Russie-Eurasie, leader d’un immense « bloc continental » dont le pouvoir et l’influence seraient d’envergure planétaire (« The Rest versus the West »), l’empire du monde. 

  5. Le port d’Odessa assure les quatre-cinquièmes des importations ukrainiennes. Il est encore plus vital pour la Moldavie qui est géographiquement enclavée. 

  6. A la suite d’une consultation organisée le 27 février 2022, la Constitution du Belarus sera amendée. Cet Etat ne sera plus « neutre » et pourra accueillir des armes nucléaires russes. 

  7. Sous souveraineté ukrainienne, l’île des Serpents se trouve à quelque 45 km du littoral du delta du Danube et 50 km des ports roumain de Sulina et ukrainien de Vylkove. 

  8. Voir Philippe de Lara, Sommes-nous déjà en guerre avec la Russie ?, Telos, 6 mars 2022. 

  9. Une analyse géostratégique plus complète prendrait également en compte le théâtre méditerranéen, connecté au théâtre européen dans l’esprit des stratèges russes. Songeons à l’intervention de l’armée russe en Syrie, avec le renforcement de la base navale de Tartous, et à son implantation en Libye (la Cyrénaïque et le Fezzan), ce qui ouvre des possibilités d’action en Méditerranée, d’est en ouest, sur le flanc sud de l’Europe. Aussi le porte-avions français Charles-de-Gaulle est-il déployé en Méditerranée orientale. 

  10. Le 7 mars 2022, lors d’une conférence de presse, le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, a dénoncé, lundi 7 mars, la « mentalité de guerre froide » des Etats-Unis, tout en se disant prêt à « faciliter le dialogue » dans ce qu’il nomme la « crise ukrainienne ». L’amitié entre la Chine et la Russie, a-t-il rappelé, est « éternelle » et résistante « à toute épreuve »

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