Ludmila Oulitskaïa : « Je rentrerai en Russie quand cette guerre folle sera terminée »

Propos recueillis par Nadine Citrine

Dans cet entretien exclusif accordé à Desk Russie, la célèbre écrivaine russe Ludmila Oulitskaïa explique pourquoi elle a quitté la Russie, pourquoi il n’existe pas de mécanisme de « feed-back » entre la société et les autorités et pourquoi elle ne perd pas l’espoir de revenir un jour à une vie normale.


Dans les années 1970 et 1980, beaucoup de gens ont émigré pour s’installer en Europe, aux États-Unis et en Israël. Vous êtes restée à l’époque. Pourquoi partir maintenant ?

Jusqu’à ces dernières années, je gérais ma vie, je choisissais ma propre voie et ne me sentais généralement pas prisonnière des circonstances. En réalité, j’ai été relativement indépendante même sous les Soviets. Dans le passé, je n’ai pas quitté la Russie, car je me sens profondément chez moi : c’est ma terre et ma langue. En fait, la langue est ma patrie. Le départ actuel a été spontané : mon fils aîné est venu et m’a dit de faire vite mes bagages. Il nous a simplement évacués, mon mari et moi. Je n’avais ni les arguments ni la force d’objecter. C’est arrivé à la vitesse de l’éclair.

S’agit-il d’une émigration temporaire, ou êtes-vous partie POUR TOUJOURS, comme on disait à l’époque soviétique ?

Je ne sais pas. Bien sûr, j’aimerais retourner en Russie. Je ne veux même pas prononcer le mot « émigration ».

Que devrait-il se passer en Russie pour que vous et votre mari puissiez y retourner ?

Cette guerre folle doit prendre fin.

Avez-vous jamais imaginé, même dans votre pire cauchemar, que la Russie bombarderait des villes paisibles en Ukraine ?

Je ne connais personne qui aurait pu l’imaginer. Pourtant, j’ai lu que le VTsIOM (Centre d’études de l’opinion publique) a publié les résultats d’un sondage où plus de 60 % de la population approuvaient l’invasion. J’ai été horrifiée.

Comment expliquer que les autorités russes soient devenues totalement « ingouvernables », à savoir capables de déclencher une guerre contre l’Ukraine et de serrer immodérément la vis à l’intérieur, en fermant la chaîne de télévision indépendante Dojd, la radio Ekho Moskvy (Écho de Moscou) et d’autres médias ?

De quoi parlons-nous ? Chez nous, le pouvoir est désormais entre les mains d’une personne ou d’un groupe de personnes qui se tiennent derrière elle. Il n’existe aucun « feed-back » entre la société et le pouvoir. D’ailleurs, en Russie, ce lien n’a pratiquement jamais existé.

Avec quelle période de l’histoire russe pouvez-vous comparer la situation actuelle — la terreur stalinienne, la stagnation brejnévienne — ou s’agit-il d’une réalité totalement nouvelle ?

Bien sûr, il s’agit d’une réalité différente qui doit être étudiée et analysée par des sociologues et des politologues.

En quoi placez-vous votre espoir pour que la Russie ne s’effondre pas définitivement ni ne se transforme en un État totalitaire ?

La Russie va subir un effondrement économique aux conséquences imprévisibles.

En qui placez-vous votre espoir pour qu’ait lieu un changement positif ?

Nous ne connaissons pas encore leurs noms, car ces gens sont très jeunes.

Nous constatons que le vieux slogan « L’Occident nous aidera » ne fonctionne pas aujourd’hui. Les sanctions n’ont pas encore l’effet escompté : les autorités russes n’arrêtent pas la guerre et les gens ne descendent pas en masse dans la rue pour protester contre la mort de leurs fils en Ukraine, contre la hausse des prix des denrées alimentaires et l’inflation. Qu’est-ce qui peut aider ?

Les prix du sarrasin et d’autres produits sont en hausse. L’impact du « frigo vide » se produira inévitablement.

Les croyants comparent les événements récents dans le monde et en Russie à l’Apocalypse — d’abord le Covid, maintenant la guerre. Qu’en pensez-vous ? Est-ce l’Apocalypse ?

Non. Pas l’Apocalypse, juste une petite répétition.

Comme souvent, les événements en Russie se sont révélés plus intenses que n’importe quel roman ou n’importe quelle série télévisée. Si vous écriviez un nouveau livre maintenant, quel serait votre sujet ?

Le sujet est assez évident : Russie 1922 — Russie 2022. Je viens de lire quelque part, mais la source n’est pas très fiable, qu’environ un million de personnes auraient quitté la Russie depuis le 24 février. Cette fuite entre en résonance avec l’exode qui a eu lieu après la révolution. On pense naturellement au phénomène des cinq « bateaux des philosophes », à bord desquels des centaines de membres de l’élite scientifique et artistique russe quittèrent Petrograd en 1922. Ce fut une grande perte pour le pays. Après la fuite actuelle, la Russie restera avec son chef et ses hommes en uniforme, et personne ne sait qui prendra en charge la recherche scientifique, l’éducation et la médecine. Pour eux il n’y aura qu’un moyen, bien rodé, de s’en sortir : le rideau de fer et la répression. Que Dieu nous en préserve.

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Nadine Citrine est un pseudonyme.

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