Ivan Safronov. Photo : Ivan Zhdanov, Kommersant

Ivan Safronov. Photo : Ivan Zhdanov, Kommersant

Comment le pouvoir russe fait taire les journalistes pendant qu’il prépare la guerre
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Le 4 avril, un procès sans précédent s’ouvrira au tribunal de la ville de Moscou. Le journaliste Ivan Safronov, ancien chroniqueur des journaux Kommersant et Vedomosti et conseiller du directeur de la société d’État Roscosmos, sera jugé en vertu d’un article sur la trahison d’État.

Selon l’acte d’accusation, « l’enquête a permis d’établir et de documenter les faits relatifs à la recherche et à la collecte à long terme, au cours de la période 2015-2019, d’informations secrètes et ultra-secrètes par Safronov, notamment sur la coopération militaire et technique de la Russie avec les États membres de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), ainsi qu’avec les pays du Moyen-Orient, de l’Afrique et de la péninsule balkanique. [Safronov] a systématiquement transmis les informations qu’il avait recueillies aux représentants des services de renseignements étrangers, sachant que ces informations pouvaient être utilisées par les États membres de l’OTAN contre la sécurité de la Fédération de Russie. Il a été documenté que Safronov a commis des actions illégales à titre onéreux, et qu’il a utilisé des méthodes de cryptage ».

Ivan Safronov est âgé de 31 ans. Il a été arrêté le 7 juillet 2020, trois mois après avoir quitté son dernier emploi de journaliste pour devenir conseiller auprès de Dmitri Rogozine, le chef de la société d’État Roscosmos [agence spatiale russe, NDLR].

Ivan Safronov est l’un des journalistes russes les plus connus, spécialisé dans les affaires militaires. Il a « hérité » de cette spécialisation de son père, Ivan Safronov, qui était correspondant de guerre pour le journal Kommersant. Ce dernier est décédé le 2 mars 2007, après être tombé d’une fenêtre dans la cage d’escalier de son immeuble. En septembre de la même année, l’affaire pénale relative à ce fait a été classée : l’enquête a conclu que le journaliste de 51 ans s’était suicidé.

La famille d’Ivan Safronov père a démenti la version du suicide, tandis que ses collègues de Kommersant soupçonnaient que sa mort était liée aux enquêtes sur lesquelles il travaillait juste avant sa mort.

Le dernier sujet auquel travaillait Ivan Safronov père concernait les contrats entre la Russie et la Syrie pour une importante livraison d’armes. Il n’a jamais publié d’article à ce sujet. Selon des collègues, Safronov père avait été prévenu que’en cas de publicité il y aurait un grand scandale international et que le FSB engagerait certainement une procédure pénale pour divulgation de secrets d’État.

Trois jours avant sa mort, Safronov père avait téléphoné à sa rédaction pour dire qu’il dicterait bientôt un article sur un schéma de livraison d’armes à la Syrie et à l’Iran via le Bélarus. Cependant, cet article n’est jamais parvenu à la rédaction. Quelqu’un avait probablement décidé de se débarrasser du journaliste…

Après la mort de son père, Ivan Safronov fils a obtenu un diplôme de journaliste et rejoint, lui aussi, le journal Kommersant. Sa carrière, qui se déroulait bien, lui a permis d’acquérir rapidement une réputation de spécialiste dans le domaine militaire. Les ennuis l’attendaient huit ans plus tard. Le 19 mars 2019, Safronov fils a écrit un article sur un contrat russe portant sur une importante livraison d’avions de combat Su-35 à l’Égypte. Cette publication a provoqué un scandale très médiatisé, et de hauts responsables américains — le secrétaire d’État Mike Pompeo et le secrétaire à la Défense Mark Esper — ont menacé l’Égypte de sanctions. Rosoboronexport [l’agence d’État russe chargée des exportations du complexe militaro-industriel, NDLR] a ensuite nié avoir conclu le contrat. Le journal Kommersant a été accusé d’avoir divulgué des informations hautement confidentielles. L’affaire a été portée devant les tribunaux, mais ceux-ci ont rapidement classé l’affaire : le propriétaire de Kommersant, Alicher Ousmanov, un oligarque proche de Poutine (sur lequel Alexeï Navalny a enquêté), a peut-être utilisé ses liens avec le pouvoir pour que son journal ne soit pas poursuivi.

Un mois plus tard, le 17 avril 2019, Ivan Safronov et ses collègues ont publié un article sur la possible démission de Valentina Matvienko de son poste de présidente du Conseil de la Fédération et sur la nomination, pour la remplacer, de Sergueï Narychkine, chef du SVR (le renseignement extérieur russe).

L’information a rapidement été démentie, et Ivan Safronov fils a été licencié de Kommersant, ainsi que Maxime Ivanov, le rédacteur en chef adjoint du service politique. Plusieurs autres journalistes ont démissionné du journal en signe de protestation contre leur licenciement.

Les collègues de Safronov ont affirmé que la publication sur Matvienko a déplu à Alicher Ousmanov, lequel a exigé que Safronov et les autres révèlent leurs sources.

Safronov a alors quitté Kommersant pour le journal Vedomosti, avant d’abandonner le journalisme : quelques mois avant son arrestation, il a été nommé conseiller de Dmitri Rogozine, le PDG de Roscosmos.

Safronov a été arrêté pour haute trahison le 7 juillet 2020.

Selon ses avocats, Safronov a été soumis à d’énormes pressions au cours de l’enquête pendant les deux années passées en détention provisoire dans la prison de Lefortovo, à Moscou. Il n’a jamais été autorisé à recevoir la visite de ses proches, il lui a été interdit d’appeler sa mère, sa sœur et sa fiancée. Les enquêteurs ont exigé qu’il plaide coupable, en échange d’appels et de visites de sa mère. En octobre 2021, ils ont interdit à l’administration de Lefortovo de remettre à Safronov les lettres de ses proches ou de ses amis. Il a fallu attendre janvier 2022 pour que le « blocus épistolaire » soit levé. Quelques semaines avant le début du procès, Ivan Safronov a écrit une lettre à une journaliste de Novaïa Gazeta, Zoïa Svetova.

« Un procès m’attend, je pense que la première audience aura lieu ce mois-ci. Je ne me fais pas d’illusions, mais j’espère qu’au moins un peu de bon sens se manifestera. Je suis non seulement confiant, mais aussi sûr à 100 % que mes actions ne constituent pas un crime, à moins que le journalisme soit un crime. Cependant, à en juger par la situation dans le pays, je ne sais pas quoi penser. Le journalisme serait-il déclaré activité indésirable en Russie ?

J’ai ressenti une énorme tristesse en apprenant les nouvelles concernant [la fermeture de] Ekho Moskvy et Dojd [respectivement, radio et chaîne de télévision en ligne de l’opposition, NDLR]. “Tristesse” n’est probablement pas le mot juste pour décrire tout l’éventail de mes sentiments.

[…] Lorsque j’ai enfin découvert de quoi on m’accusait, non seulement je n’ai pas perdu courage, mais je me me suis trouvé encore plus convaincu que j’avais raison et que j’ai agi correctement.

L’important pour moi, à titre personnel, c’est que j’ai la conscience tranquille. Je n’ai pas craqué, je n’ai pas calomnié qui que ce soit, je défends mes convictions, et cela vaut quelque chose.

Même maintenant. Même en Russie.

J’ai la conviction, en mon for intérieur, que tout ira bien — après tout, toute peine [de prison] se termine un jour, et j’aurai encore beaucoup de temps pour me regarder dans le miroir sans rougir. »

L’avocat Ivan Pavlov, qui a été contraint de quitter la Russie en septembre 2021 en raison de sa participation à l’affaire Safronov, décrit les conditions dans lesquelles les avocats doivent travailler. L’enquêteur Alexandre Tchabane ne les autorisait à assister à l’enquête que munis d’un simple stylo et il leur fournissait un cahier spécial dans lequel ils pouvaient écrire pendant les interrogatoires, avec l’obligation de rendre ce cahier secret à l’enquêteur.

« Dans de telles affaires, un avocat ne peut compter que sur sa propre mémoire, explique Ivan Pavlov. Les avocats dans les affaires de trahison ne peuvent pas constituer leur dossier, que ce soit pendant l’enquête ou au tribunal. Et cela n’est pas dû au fait que le dossier de l’instruction ne contient que des secrets d’État. En règle générale, seuls quelques documents sont classés secrets. Or, il est important pour un avocat de lire les dépositions de témoins, d’en copier des extraits, mais maintenant c’est interdit. »

Le cas de Safronov serait-il lié à ses activités journalistiques ? « Bien sûr, répond Pavlov. Il est accusé de haute trahison en 2017, à l’époque où il travaillait pour le journal *Kommersant. »*

L’accusation de trahison est-elle liée à la spécificité des publications de Safronov ? Cette affaire peut-elle être comparée à celle du scientifique Igor Soutiaguine1, condamné à quinze ans pour haute trahison en 2004 et échangé en 2014 contre des espions russes aux États-Unis, Anna Chapman et d’autres ?

Le scientifique Igor Soutiaguine avait été accusé d’avoir livré des informations secrètes aux espions britanniques. En réalité, Soutiaguine avait puisé les informations dans des sources ouvertes, mais une expertise les a qualifiées de secret d’État.

Pavlov affirme que l’affaire Safronov est structurée de manière similaire. Le journaliste est également accusé d’avoir transmis des informations classifiées à des étrangers. En l’espèce, il s’agit d’un journaliste tchèque, ami de Safronov, avec qui celui-ci discutait de ses articles lors de leurs rencontres et par correspondance.

Quelle est la vraie raison de la persécution d’Ivan Safronov ?

« Ivan Safronov était un journaliste plutôt intransigeant, raconte Pavlov à propos de son ancien client (Pavlov ne le défend plus, car son statut d’avocat a été suspendu et il se trouve actuellement en Géorgie). Ses publications étaient souvent très pointues et dérangeaient pas mal de gens. Parmi les mécontents, il y avait beaucoup de fonctionnaires de haut rang. Il est assez difficile de nommer quelqu’un en particulier. »

[…] L’affaire Safronov affecte toute la communauté journalistique, poursuit Ivan Pavlov. Le but de cette affaire est de montrer aux journalistes ce qui les attend s’ils continuent à écrire sur des sujets qu’ils ne devraient pas aborder. La peur était destinée à les préparer à quelque chose. Je comprends maintenant que les autorités s’apprêtaient à déclarer la guerre. Au beau milieu de l’instruction de l’affaire Safronov, le centre Levada [organisation russe indépendante de recherches sociologiques et de sondages, déclarée « agent étranger » en 2016, NDLR] a réalisé un sondage et montré à quel point les journalistes craignaient d’être accusés de haute trahison. Je pense que l’affaire Safronov a été lancée pour effrayer les journalistes et les obliger à ne plus écrire sur des questions sensibles pour l’État. » Aux dires d’Ivan Pavlov, « après le début de la guerre, il est apparu clairement pourquoi on a voulu intimider les journalistes : s’ils couvrent ce sujet, ils seront accusés de haute trahison. Il y avait à l’évidence une volonté de l’État de lancer une série d’affaires de trahison pour préparer les gens à la guerre. C’était nécessaire pour que la communauté journalistique se taise et pour que tout le monde ait peur. Les commanditaires et les exécutants ont un objectif commun : faire taire tout le monde », a conclu l’avocat.

Ivan Safronov risque jusqu’à vingt ans de prison pour haute trahison.

  1. Pour en savoir plus sur l’affaire Soutiaguine, voir le livre de Zoïa Svetova, Les innocents seront coupables, François Bourin, 2012. 


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