Jules Michelet, photographie de Nadar, vers 1855-1856. // Domaine public

Jules Michelet, photographie de Nadar, vers 1855-1856. // Domaine public

Les intuitions de Jules Michelet, une sélection de Françoise Thom
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Dans les Légendes démocratiques du Nord (1854), l’historien Jules Michelet relate le martyre de la Pologne après la disparition de l’État polonais. Il évoque l’insurrection polonaise qui commence en novembre 1830 et se termine par la chute de Varsovie en septembre 1831, après une guerre de huit mois opposant l’armée russe à l’armée polonaise. La défaite des Polonais est suivie d’une sévère répression et d’une réduction drastique de l’autonomie du royaume de Pologne. Plusieurs milliers de Polonais sont alors poussés à l’exil ; cet exode massif est connu sous le nom de « Grande Émigration ». En France, les comités en faveur du soutien à l’insurrection se transforment en comités de soutien aux réfugiés : une allocation journalière est versée à tous les réfugiés polonais et leur hébergement est organisé. Il ne reste qu’à remplacer « Pologne » par « Ukraine » et la Russie de Nicolas Ier par celle de Poutine, en admirant la prodigieuse intuition de l’historien, qui traverse les siècles.

On ne tue pas une nation

L’ignorance, la préoccupation excessive de ce qui est près de nous, la profonde attention qu’on donne à des objets minimes, en négligeant toute grande chose, ont seules empêché, jusqu’ici, d’observer les conséquences effroyables qu’a eues le meurtre de la Pologne… On en a caché une partie à force de mensonges. C’est un fait prodigieux, et pour humilier à jamais l’esprit humain, que le monde des Lumières et de la civilisation ait pu, depuis un demi-siècle, se laisser tromper là-dessus. […] En ces profondes ténèbres qu’ils avaient faites, les meurtriers sont venus et ils ont bravement juré sur le corps de la victime : « Il n’y pas eu de Pologne: elle n’existait pas. Nous n’avons tué que le néant. » Puis, voyant la stupéfaction de l’Europe, son silence, et que plusieurs semblaient les croire, ils ont ajouté froidement : « Du reste, existât-elle, elle a mérité de périr. S’il y a eu une Pologne, c’était une puissance du Moyen Àge, un État rétrograde, voué (c’est là ce qui nous blesse) aux institutions aristocratiques. » […] Il n’est pas de mensonges hardis par lesquels les amis des Russes n’aient insulté, depuis vingt ans surtout, au bon sens de l’Europe. […] Un mot donc, un seul mot aux menteurs patentés, aux calomniateurs gagés, qui ont perverti le sens du public et créé ces ténèbres, mot simple, mot vengeur, qui sera clair, du moins. S’ils ont éteint le jour, qu’ils soient éclairés de la foudre.

La foudre, c’est la vérité. Et la vérité est ceci. […] « La Pologne que vous voyez en lambeaux et sanglante, muette, sans pouls ni souffle, elle vit. Et elle vit de plus en plus ; toute sa vie, retirée de ses membres, portée à la tête et au cœur, n’en est que plus puissante. Ce n’est pas tout. Elle vit seule dans le Nord, et nulle autre. La Russie ne vit pas. » […]

Monstrueux crime du gouvernement russe ! Vaste crime, meurtre immense de cinquante millions d’hommes ! Il n’a fait que diviser la Pologne en lui donnant une vie plus forte, mais, en réalité, il a supprimé la Russie. Sous lui, par lui, elle a descendu la pente d’un effroyable néant moral, elle a marché tout au rebours du monde, reculé dans la barbarie. Elle subit dans ce moment une opération atroce que nul martyre de peuple ne présente dans l’histoire… Du servage, elle retourne à l’esclavage antique. L’esprit russe, faussé par la torture d’une inquisition vile et basse (qui n’a pas, comme celle d’Espagne, l’excuse au moins d’un dogme), l’esprit russe descend dans la dégradation, dans l’asphyxie morale. […] Phénomène terrible pour le monde, mais surtout pour la Russie elle-même. L’idée russe a faibli en elle, et elle n’a pas pris l’idée de l’Europe ; elle a perdu son rêve, qui était une autorité paternelle, et elle ignore la loi, cette mère des nations. […] Sans elle, sans cette infortunée Pologne qu’on croit morte, la Russie n’aurait aucune chance de résurrection. Elle pourrait troubler l’Europe, l’ensanglantant encore, mais cela ne l’empêcherait pas de s’enfoncer elle-même dans le néant et dans le rien, dans les profondeurs des boues d’une dissolution définitive. Au reste, la Russie le sent. Malgré son atroce gouvernement, malgré le maître fou [Nicolas Ier, NDLR] qui l’enfonce aux abîmes, elle sent bien que tout son espoir est dans cette pauvre Pologne. Elle le sent ; elle se souvient de la fraternité. Ce souvenir et ce sentiment sont à elle, Russie, sa légitimité, et c’est pourquoi Dieu la sauvera.

Vivez, Pologne, vivez. Le monde vous en prie ; toutes les nations ; nul n’en n’a plus besoin que l’infortuné peuple russe. Le salut de ce peuple et sa rénovation sont pour vous une glorieuse raison d’être. Plus il descend, ce peuple, plus votre droit de vivre augmente, plus vous devenez sacrée, nécessaire et fatale.

Dans le tsar est le faux du faux, le mensonge suprême qui couronne tous les mensonges. […] Ce pouvoir immense, terrible, qu’il transmet aux agents de ses volontés, que devient-il en route ? À chaque degré, il y a corruption, vénalité, et, par suite, incertitude absolue dans les résultats. […] Si l’empereur était toujours trompé, si sa volonté restait toujours impuissante, il prendrait ses mesures et s’arrangerait là-dessus. Il n’en est pas ainsi. Le grand défaut de la machine, c’est qu’elle est incertaine, capricieuse dans son action. Parfois les volontés les plus absolues de l’autocrate n’aboutissent à rien. Parfois un mot qui lui échappe par hasard a des effets immenses, et les plus désastreux. […]

Wojciech Kossak, « La Nuit de novembre » (combat dans le parc Łazienki, à Varsovie, le 29 novembre 1830). // Domaine public

Politique mensongère de la Russie. Comment elle a dissous la Pologne

La Russie, dans sa nature, dans sa vie propre, étant le mensonge même, sa politique extérieure et son arme contre l’Europe sont nécessairement le mensonge. […]

Cela commence doucement. C’est un regard d’intérêt d’abord, une attention de bon voisinage, l’inquiétude fraternelle que donnent à la Russie les dissensions de la Pologne. Et elle aime tant cette Pologne, qu’elle ne peut souffrir qu’aucun Polonais soit opprimé par les autres. Philosophe, enthousiaste de la tolérance, elle s’intéresse particulièrement aux dissidents ; elle vient au secours de la liberté religieuse (qui n’est pas opprimée).

C’est le premier moyen de dissolution, la première opération de la Russie sur la Pologne.

Catherine […] imagina de lancer la Russie dans une guerre religieuse, de faire croire aux paysans qu’il s’agissait de défendre leurs frères du rite grec persécutés en Pologne par les hommes du rite latin. La guerre prit un caractère de barbarie effroyable. Sous l’impulsion de cette femme athée, qui prêchait la croisade, on vit des populations, des villages entiers torturés, brûlés vifs, au nom de la tolérance. Tout cela uniquement par amitié pour la Pologne, pour la protection des Polonais dissidents. Ce n’est pas tout, l’impératrice ne protège pas moins les Polonais fidèles à leurs anciennes lois barbares, à leur vieille anarchie.

C’est le second moyen de dissolution.

Admiratrice de l’antique Constitution de la Pologne, elle ne souffrira pas que le pays se transforme ni que le gouvernement y prenne aucune force. Dans ce second travail, la Russie s’attache surtout à créer une Pologne contre la Pologne, comme un médecin perfide qui, se chargeant de guérir un malade malgré lui, saurait habilement, dans ce corps vivant, susciter d’autres corps vivants, y faire naître des vers. […]

Troisième moyen de dissolution.

Ce n’est pas l’épée des Russes qui a vaincu la Pologne ; c’est leur langue qui a opéré la dissolution. Ils ont vaincu par trois mensonges. Que serait-ce si nous pouvions montrer ici tous les arts par lesquels la Russie, en même temps, travaillait le monde contre la Pologne, […] mettant ainsi le doute dans la pensée européenne, jetant dans l’Occident un premier germe de dissolution. Une définition profonde, admirable, a été donnée de la Russie, de cette force dissolvante, de ce froid poison qu’elle fait circuler peu à peu, qui détend le nerf de la vie, démoralise ses futures victimes, les livre sans défense : « La Russie, c’est le choléra. » […]

Ainsi se forme entre Polonais, par le bienfait de la Russie, un lien très fort que peut-être ils n’auraient jamais eu sans elle, et qu’on pourrait appeler la fraternité de la douleur et l’égalité du martyr. La nationalité polonaise, languissante à d’autres époques, est devenue, grâce à Dieu, prodigieusement forte et vivace. […] Si la Russie avait eu l’intention de raviver et fortifier la nationalité polonaise, elle aurait fait précisément ce qu’elle a fait pour la détruire. […]

C’est ce qui rendit le partage si facile : la Russie était un gouvernement, avec ou sans nation, et la Pologne une nation sans gouvernement. Celle-ci était restée à peu près au point des États du XVIe siècle, avant la centralisation. Elle avait beaucoup de vie, mais dispersée sur son territoire. Cette vie n’étant pas centralisée, en tuant ce qu’elle avait de central, on n’a rien tué du tout. […]

En face de cette propagande hideuse que font l’Autriche et la Russie au sein de la Pologne, […] il faudrait en montrer une autre. Je parle de l’action étrange, mystérieuse, que la Pologne, sans le savoir ni le vouloir, par le fait seul de ses souffrances et de son héroïsme, exerce sur la Russie. La vengeance qu’elle tire de son ennemie, c’est de la démoraliser, d’y développer une force inouïe de dissolution. Sans parler, sans agir, il semble qu’elle ait troublé son cœur, dévoyé son esprit, l’ait affaibli et égaré. La facilité étonnante avec laquelle la Pologne a magnétisé la Russie tient à un bien triste mystère qu’il nous faut expliquer, au vide immense que la Russie avait en elle, à la destruction intérieure qu’elle a subie, surtout depuis un siècle. La douleur polonaise, traversant l’âme russe, n’y a rencontré que néant. […]

Que la Russie disparaisse, quel monument restera d’elle ? C’est une tente dressée aujourd’hui au milieu du désert, qui peut se replier demain. […]

Le gouvernement russe produit en ce moment une chose terrible. En maintenant une séparation absolue et comme un cordon sanitaire entre les populations russes et le reste du monde, il n’empêche nullement ces populations de perdre leur ancienne idée morale, et il les empêche de recevoir l’idée occidentale, qui les replacerait sur une base nouvelle. Il les tient vides et nulles moralement, sans défense contre les suggestions du mauvais esprit et la tentation du désert. […] Qui sauvera la Russie de cette infernale perdition, et l’Europe de la nécessité d’exterminer ce géant ivre et fou ? C’est surtout la pauvre Pologne.

Ce que la Russie a de meilleur en ce moment, ce qui la rattache à l’humanité et à Dieu, c’est le mouvement de cœur que la Pologne a suscité en elle.

Aux officiers russes

Messieurs,

Nous n’ignorons pas l’épouvantable terreur qui pèse sur vous. Une main de fer vous rive à ces affreux jugements et vous fait signer ces arrêts. Plus d’un briserait son épée, s’il ne risquait que de mourir. Nous vous connaissons, nous savons que, quand vous êtes loin des regards, vous hasardez d’être humains. […] Désolante fatalité, d’aller à travers l’Europe combattant ou condamnant les complices de vos pensées, les martyrs de votre foi, ceux dont vous enviez la mort !

Vous admiriez ces Hongrois que brisa en 1849 l’intervention russe. […] Ainsi donc, vous avancez, muets, pâles, l’arme au bras, pour exécuter malgré vous l’arrêt d’une fatalité ennemie. Vous avancez, tête basse, sans regarder derrière vous ni devant vous. […] Ayez pitié de vous-mêmes. Et que risquez-vous enfin, sinon de mourir ? Mais ne mourez-vous pas déjà ? Cette vie, n’est-ce pas une mort ?

Plusieurs, dans cette situation désolante, essayent de se tromper eux-mêmes. Ils s’efforcent d’être ambitieux pour la grandeur de la Russie. Distinguons, messieurs, distinguons. Ce mot a deux sens bien divers, l’empire et la nation. Or, l’empire n’a pas fait un pas, […] qui n’ait été un pas aussi dans l’anéantissement de votre génie national. […] La seule bonne définition du terrible gouvernement que vous subissez, c’est la mort de la Russie.

D’autres, sans chercher à se tromper, ferment les yeux, se livrent à la fatalité ; ils s’assoient en plein scepticisme, se posent sur l’abîme même : « Qui sait où est la raison ? disent-ils. Nous sommes corrompus, c’est vrai. L’Occident ne l’est pas moins. Jouissons, et puis mourons. » […] Voilà comme vous vivez. Serrés entre deux terreurs, craignant d’en bas les révoltés, d’en haut l’écrasante idole qui chaque jour pèse davantage, vous vous réfugiez sous elle. Vous fuyez où, malheureux ? À l’autel sanglant de Moloch. Ce qu’il dévore, ce dieu terrible, ce ne sont pas seulement des individus, ce sont les facultés, les puissances, les vitalités de la Russie. […] Ainsi va cette puissance de mort, brisant, dévorant. Si elle n’avait rien à mettre dans ses mâchoires meurtrières, elle se mangerait elle-même. Vie politique ? dévorée. Vie littéraire ? dévorée. Elle en veut maintenant à la vie religieuse, en Russie et en Europe. Elle avance, gueule béante. […] Qui doit craindre ? — Vous surtout, messieurs. La machine par laquelle cette puissance agit sur le monde, elle prend son point d’appui en vous, elle pèse sur vous et vous écrase. Elle ne fait rien au-dehors, sans qu’elle ne le fasse au-dedans.

Jules Michelet, extraits des Légendes démocratiques du Nord, choisis par Françoise Thom


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