Un chasseur français Rafale se prépare à décoller pour une mission de patrouille aérienne de combat au-dessus de la Pologne le 4 mars 2022. Photo: nato.int

Un chasseur français Rafale se prépare à décoller pour une mission de patrouille aérienne de combat au-dessus de la Pologne le 4 mars 2022. Photo: nato.int

Quel est le meilleur moment pour se battre contre la Russie ?
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Nous devons combattre Poutine aujourd’hui. Nous devons tout faire pour protéger l’Ukraine, y compris, si nécessaire, entrer dans un conflit militaire direct avec la Russie. Aujourd’hui, Poutine est désorienté. Ses plans de blitzkrieg ont échoué. Son armée est dans un état lamentable. Ses généraux, ses espions et ses ministres lui ont menti pendant tout ce temps. Il ne peut être sûr de rien. Si nous lui laissons le temps de se remettre, dans un an, deux ans ou trois ans, il sera en mesure de nous faire plus de mal qu’aujourd’hui.

Le 16 mars 2022, une frappe aérienne russe touche le théâtre de Marioupol qui sert d’abri à des centaines de civils. Une image satellite du 14 mars 2022 montre le mot « ENFANTS » (en russe : ДЕТИ), écrit sur le sol à l’avant et à l’arrière du théâtre, en très grandes lettres. Cela n’a pas arrêté les pilotes russes. Les sauveteurs n’ont pas pu atteindre immédiatement le théâtre car les Russes continuaient à le bombarder. Dans les deux jours qui ont suivi, environ 130 survivants ont été sauvés. Le nombre de victimes est encore inconnu mais il y en a des centaines.

Peu après, la Maison-Blanche s’est refusée une nouvelle fois à autoriser la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de l’Ukraine. Jen Psaki [porte-parole de la Maison-Blanche, NDLR] a déclaré : « Commencer la Troisième Guerre mondiale n’est pas dans notre intérêt. »

Aucune personne saine d’esprit n’a intérêt à commencer la Troisième Guerre mondiale. Le problème, c’est que Poutine ne nous demandera pas si nous voulons nous résoudre à cette extrémité ou non. Il nous y entraînera et nous n’avons aucun moyen de nous y soustraire. La vraie question n’est pas de savoir si nous voulons la Troisième Guerre mondiale. La vraie question est de savoir quand nous préférons la faire.

Tous ceux qui ont lu les articles récents de Poutine, tous ceux qui ont regardé ses discours, tous ceux qui l’ont suivi depuis 2007 au moins devraient savoir que, même s’il déteste ne serait-ce que l’idée d’une nation ukrainienne indépendante, sa plus grande revendication n’est pas l’Ukraine. Elle n’est dans son esprit qu’une marionnette aux mains des principaux ennemis de la Russie : l’OTAN et les États-Unis.

Les objectifs à long terme de Poutine ressortent clairement de son ultimatum d’avant la guerre en Ukraine, quand les Russes exigeaient le retour des infrastructures militaires de l’OTAN dans l’état où elles se trouvaient en 1997. En clair, l’OTAN devait se retirer de tous les anciens États satellites soviétiques, à savoir de Pologne, République tchèque, Hongrie, Lituanie, Roumanie, etc.

Pourquoi 1997, si l’on se souvient que la Pologne, la République tchèque et la Hongrie ont intégré l’OTAN en 1999 ? Sans doute pour les deux raisons suivantes :

Premièrement, parce qu’au sommet de mai 1997 à Paris, la Russie et l’OTAN ont signé l’acte fondateur OTAN-Russie qui contient ces mots : « Les États membres de l’OTAN réitèrent qu’ils n’ont aucune intention, aucun projet et aucune raison de déployer des armes nucléaires sur le territoire de nouveaux membres. » Dans ce document, la Russie acceptait implicitement le futur élargissement de l’OTAN.

Deuxièmement, parce que deux mois plus tard, en juillet 1997, lors du second sommet de l’OTAN à Madrid, trois pays d’Europe orientale ont été officiellement invités à rejoindre l’Alliance.

Concrètement, le « retour à 1997 » n’aurait aucun sens si la Russie avait réellement peur des infrastructures de l’OTAN en Europe orientale. Mais ce « retour » en dit long. Poutine veut remonter le temps et faire cesser l’adhésion à l’OTAN des anciens satellites russes.

Dès 2005, il a décrit la dissolution de l’URSS comme « la plus grande catastrophe géopolitique du siècle ». Tout le monde peut concevoir, depuis le 24 février 2022, qu’il veut récupérer son URSS, ce qui ne consiste pas seulement à incorporer l’Ukraine, le Bélarus, le Kazakhstan et les États baltes dans la Mère Russie. Cela veut dire retrouver la sphère d’influence soviétique. Cela veut dire couper les liens de la Pologne ou de la Roumanie avec l’Occident et les mettre au pas.

Comme le montrent ses paroles et ses actes, Poutine se voit comme un nouveau Pierre le Grand. Gorbatchev et Eltsine ont perdu des terres russes et, lui, Poutine va rendre sa grandeur à la Russie telle qu’elle était en 1984 ou en 1913, et peut-être même encore plus. Lorsqu’il aura récupéré tout ce qui a été perdu par ses prédécesseurs, peut-être tentera-t-il d’aller plus loin et de réussir ce qu’aucun dirigeant russe avant lui n’est parvenu à réussir : abattre celui qui, à ses yeux, est le plus grand ennemi russe de tous les temps, les États-Unis d’Amérique. Auquel cas, il aurait besoin d’un coup de main de la Chine — et Poutine semble être à peu près sûr que la Chine le lui donnera au bon moment.

Mais nous n’avons pas besoin de nous préoccuper du désir brûlant que Poutine a développé pour la domination mondiale. Pour l’instant, ce serait tiré par les cheveux. Un problème plus urgent se pose à nous : si nous laissons Poutine gagner la guerre en Ukraine, ses prochaines cibles seront la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie, des pays de petite taille beaucoup plus difficiles à défendre.

Boîtes à œufs remplaçant le blindage réactif des chars russes T-72 et T-80 en Ukraine. Photo : nazk.gov.ua

Nous sommes libres de nous dire que Poutine n’osera pas. Que les pays baltes sont membres de l’OTAN. Qu’il y a l’article 5 [qui stipule : « Si un pays de l’OTAN est victime d’une attaque armée, chaque membre de l’Alliance considérera cet acte de violence comme une attaque armée dirigée contre l’ensemble des membres et prendra les mesures qu’il jugera nécessaires pour venir en aide au pays attaqué », NDLR]. Que Poutine aura peur de déclencher une guerre nucléaire. Mais est-ce bien le cas ?

Pour avoir peur d’une guerre nucléaire, il faut croire la menace réelle. Ces dernières semaines, nous avons donné à Poutine toutes les raisons de penser qu’elle ne l’est pas. Biden, Stoltenberg ainsi que d’autres dirigeants américains et européens ont répété qu’ils feraient tout ce qui est possible pour éviter une Troisième Guerre mondiale. « Tout ce qui est possible » inclut la capitulation. Après pareilles déclarations, Poutine a toutes les raisons de croire que nous ne prendrons pas le risque d’entamer un conflit nucléaire et que, si lui-même ou ses commandants menacent l’Occident d’une frappe nucléaire (comme ils le font en ce moment), celui-ci aura beaucoup trop peur pour apporter un soutien militaire de poids aux Lituaniens et aux Estoniens. Il a donc toutes les raisons de croire que notre soutien à la Lettonie, puis à la Pologne et à la Roumanie, sera largement symbolique. Nous le lui montrons chaque jour qui passe.

Dans la mesure où nous devons tout faire pour éviter la Troisième Guerre mondiale, comme le disent des dizaines de politiciens et d’analystes occidentaux, Poutine n’aura même pas besoin de chars d’assaut. C’est à mains nues qu’il pourra nous cueillir en disant seulement que si nous résistons, il emploiera la force atomique.

Pourquoi l’Ukraine n’est-elle pas encore occupée ? Simplement parce que les Ukrainiens n’ont pas peur de la Troisième Guerre mondiale et des bombes nucléaires de Poutine. Il n’envoûte personne chez eux.

Mais ça marche sur nous. C’est pourquoi s’il gagne en Ukraine il passera à l’occupation d’un membre de l’OTAN. Très mauvaise nouvelle, qui ne nous laisse pas le choix de faire la Troisième Guerre mondiale contre lui ou de ne pas la faire.

Le seul choix qui nous reste revient à décider quand nous allons la mener : maintenant ou plus tard.

« Plus tard », disent la plupart des gens, ce qui paraît rationnel à première vue : l’Occident étouffe la Russie avec des sanctions sans précédent, nous cesserons d’acheter son pétrole et son gaz, nous la priverons d’équipement de haute technologie, ils s’affaibliront de de plus en plus au fil du temps et, dans trois ou quatre ans, il n’y aura plus personne pour se battre — l’économie de Poutine, l’armée de Poutine s’effondreront.

Cela sonne à merveille. Malheureusement, c’est une illusion.

Poutine n’a pas besoin d’armes de grande précision pour intimider l’OTAN. Il a besoin d’armes nucléaires, de beaucoup d’armes nucléaires. Plus il en a, mieux c’est. Et il les produira si on lui en laisse le temps. Pour en produire beaucoup il n’a besoin d’aucun équipement de haute technologie : l’URSS en fabriqua assez dans les années 1970 et ces armes sont aussi effrayantes de nos jours qu’elles l’étaient alors.

Mais même s’il n’en a pas besoin, il se procurera des équipements de haute technologie. Brejnev y parvint, bravant les sanctions occidentales. Ce sera bien plus simple pour Poutine, qui dispose de ce dont Brejnev ne disposait pas : une Chine moderne et puissante qui fournira le matériel manquant. Les sanctions occidentales révèlent une considérable brèche que, quels que soient nos efforts, nous ne pouvons complètement réduire.

Si Kim Jong-un arrive à se procurer des armes nucléaires et des missiles balistiques, Poutine aussi y parviendra, et à une bien plus grande échelle.

Nous ne resterons pas inactifs non plus, pouvez-vous affirmer. La plupart des pays de l’OTAN ne respectent pas l’obligation de réaliser des dépenses militaires à hauteur de 2 % de leur PIB. Ils le feront certainement après le 24 février 2022.

Peut-être le feront-ils, peut-être ne le feront-ils pas. Il a suffi du grand choc de l’annexion de la Crimée pour que les pays de l’OTAN parlent des 2 %. Mais tout a été presque oublié au bout de deux ans et pareil oubli peut se reproduire. D’ailleurs, même si ce n’est pas le cas, Poutine augmentera ses dépenses militaires de façon considérablement plus abrupte que nous ne le ferons ou ne pourrons le faire. Dans les démocraties comme les nôtres, les dirigeants tiennent compte des besoins divergents de la population et les équilibrent. Nous ne pouvons dépenser autant d’argent pour la défense que nous le souhaiterions, du moins tant que nous ne sommes pas officiellement en guerre. Il y a l’école, le système de santé, l’écologie, etc.

Poutine est un dictateur qui n’a pas à faire attention aux intérêts divergents. Il n’en a qu’un : la domination du monde. L’opposition russe a été écrasée, la population demeure loyale, la police règne, les élites sont terrorisées et il peut oublier les écoles et attribuer tous les fonds à l’armée. C’est ce que font les dictateurs et que nous ne faisons pas.

Neville Chamberlain, pense-t-on parfois, vendit la Tchécoslovaquie à l’Allemagne en 1938 pour donner du temps à la Grande-Bretagne. En fait, il en a donné à Hitler.

En 1939, le budget militaire britannique a augmenté de seulement 1 %, passant de 284 à 287 milliards de dollars (en dollars de 1990). La même année, le budget militaire allemand a augmenté de 9,4 %, passant de 351 à 384 milliards de dollars. Par-dessus le marché, en mars 1939, l’Allemagne annexa la Bohême ainsi que son budget militaire de 77 milliards de dollars. Le budget militaire total du Troisième Reich passa, en 1939, de 351 à 461 milliards de dollars, il augmenta donc presque d’un tiers, contre 1 % d’augmentation du budget britannique.

Si Poutine gagne la guerre en Ukraine, le même phénomène risque de se produire en 2023 et 2024.

Voilà pourquoi le meilleur moment d’entrer en conflit militaire avec Poutine, c’est maintenant. Aujourd’hui, il est sous le choc et désorienté : sa guerre éclair a échoué et son armée est dans un état lamentable. Ses généraux, espions et ministres lui ont menti tout du long. Il ne peut être sûr de rien. Il ne peut même pas être certain que ses missiles nucléaires balistiques seront susceptibles de voler. Si ses généraux lui ont menti à propos de chars et d’approvisionnement, pourquoi ne l’auraient-ils pas fait à propos des armes nucléaires ? Il est probable qu’ils pourront lancer certaines d’entre elles, mais combien ? Personne ne le sait, pas même lui.

Lorsque tout ceci se sera calmé, dans un an ou deux, il fera une grande purge parmi les responsables militaires et civils, sera en mesure d’évaluer pour de bon l’état de son armée et de réduire ce qui fonctionnait mal, remplacera les missiles hors service, trouvera des substituts chinois pour les pièces détachées occidentales de ses chars et de ses avions. Il s’attellera à renforcer son armée et à améliorer sa tactique comme sa stratégie. Il est vrai que les sanctions occidentales appauvriront et affaibliront beaucoup la Russie, mais, au détriment des hôpitaux et des écoles russes, son armée sera plus riche et plus forte. Dans l’hypothèse où nous laisserions à Poutine le temps de se rétablir, il sera en mesure, dans un, deux ou trois ans, de nous faire plus de mal qu’aujourd’hui.

D’où cette mauvaise nouvelle : nous devons combattre Poutine aujourd’hui. Nous devons tout faire pour protéger l’Ukraine, y compris, si nécessaire, entrer en conflit armé direct avec la Russie.

Une bonne nouvelle : Poutine craindra probablement de s’engager contre l’OTAN, car il aime intimider et nous menacer d’apocalypse nucléaire, mais il n’aime pas se battre avec de puissants adversaires. Il n’a pas riposté quand un F-16C turc a battu un Su-24 russe près de la frontière turco-syrienne en 2015 et n’a pas exercé de représailles après que les troupes américaines ont anéanti une unité du groupe russe Wagner lors de la bataille de Khoucham (Syrie) en 2018. Il est très peu probable qu’il espère une guerre véritable avec l’Ouest.

Encore une bonne nouvelle. L’Occident n’a pas besoin de poursuivre Poutine jusqu’à Moscou pour le vaincre, car il suffira de le chasser d’Ukraine. Le peuple russe fera le reste ; la légitimité des dirigeants russes n’est pas fondée sur l’acquiescement des gouvernés, mais sur leur peur. Quand celle-ci se dissipe, la légitimité en fait autant. Si Poutine perd la guerre qu’il s’attendait à gagner en trois jours, ses sujets verront qu’il n’est pas aussi fort qu’ils le pensaient, et loin de là. Ce qui suivra pourrait ressembler à l’agitation de 1905 après l’humiliante défaite de la Russie dans la guerre russo-japonaise, que le tsar et son monde pensaient qu’elle allait facilement gagner. Il est impossible de dire si Poutine sera en mesure de conserver le pouvoir, mais sans doute sera-t-il trop occupé à y parvenir pour causer des misères au reste du monde.

Traduit de l’anglais par Clarisse Herrenschmidt


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