Fresque murale près du Centre Pompidou, à Paris. Œuvre de street art de Nikita Kravtsov. Photo : streetartutopia.com

Fresque murale près du Centre Pompidou, à Paris. Œuvre de street art de Nikita Kravtsov. Photo : streetartutopia.com

Voter avec la tête à l’endroit. Contre l’extrême bord qui met tout à l’envers
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Les résultats du premier tour de la présidentielle française sont un grand choc. Pas seulement parce que 55 % des suffrages exprimés (22 millions de Français) sont allés à des candidats qui ont longtemps applaudi Poutine, mais parce que ce vote s’est tenu en pleine guerre de terreur en Ukraine.

Marine Le Pen, Éric Zemmour, Jean-Luc Mélenchon, Nicolas Dupont-Aignan ont modifié leurs discours sur le régime de Poutine après l’invasion russe du 24 février, pour certains quelques jours après les premiers bombardements sur des civils ukrainiens. Valérie Pécresse, candidate malheureuse de la droite « traditionnelle », Les Républicains, tenait encore un discours de rapprochement avec la Russie début février 2022.

Dès le 14 avril, Marine Le Pen prend ses aises avec la politique étrangère et de sécurité de la France. Elle déclare sans ciller qu’elle prônera « le rapprochement entre l’OTAN et la Russie quand la guerre sera finie ». En d’autres termes, l’Ukraine sera écrasée, et la France d’extrême droite reprendra ses affaires avec Poutine et les autres. Pas un mot pour les victimes. Les porte-voix du Rassemblement national reprennent en chœur et ajoutent : « Attention ! Si nous traitons mal Moscou, la Russie se rapprochera encore plus de la Chine ! »

Marine Le Pen est redevenue elle-même, la candidate d’un hypernationalisme souverainiste, xénophone, anti-européen, anti-atlantiste. Elle assume sa grande amitié avec Viktor Orban, le démagogue europhobe hongrois, qui n’a pas lâché Poutine, même le jour des pires carnages à Boutcha et Marioupol. Elle relance ainsi, sans complexe, l’union des droites réactionnaires et anti-démocratie en Europe et dans le monde.

Le pire « populisme » n’est-il pas la violence contre les élections, les droits de l’Homme, les citoyens et leur droit de vivre en paix ? Car cette guerre criminelle est conduite par Poutine au nom du peuple russe, contre une population de 45 millions de « sauvages » puisque la « nation ukrainienne » n’existe pas. Dans son délire, le chef russe prétend aussi que tous les Ukrainiens sont en fait des Russes, et qu’ils lui appartiennent. Or, il les tue.

Le populisme décomplexé du Rassemblement national est à double tranchant. Forte d’un capital de voix élargi aux fans de Zemmour, de Dupont-Aignan, d’un tiers des électeurs de Mélenchon et de quelques dizaines de milliers de voix grapillées ici ou là, Marine Le Pen peut mettre en difficulté Emmanuel Macron. À condition que l’abstention reste élevée. En effet, ceux qui n’ont pas voté au premier tour et hésitent à aller aux urnes le 24 avril ne voteront pas pour le RN s’ils se décident. Par ailleurs, les nouveaux abstentionnistes, notamment des électeurs de Mélenchon refusant de choisir entre les deux finalistes, sont un avantage pour Le Pen face à Macron. Cependant, face à la possible victoire de la « femme d’État » autoritaire et pro-Russie, les électeurs réfléchiront et garderont la tête froide. On ne badine pas avec le second tour de la présidentielle.

Dès 2018, le président Macron a repris l’habitude française d’une drôle d’amitié avec l’autocrate du Kremlin. Une relation dont on tire très peu, mais qui bénéficie au chef russe. Une relation où l’on se nourrit de promesses venant d’un régime qui manie mieux le mensonge et la subversion que le droit et la justice. Un dialogue têtu avec une personnalité toxique qui n’écoute pas la voix de la raison, mais qui sait utiliser notre intense besoin de dialogue.

En décembre dernier, le président sortant et son gouvernement, ses conseillers, ses parlementaires, ont hésité à prendre la mesure de l’urgence en Ukraine, et ont laissé s’installer un climat d’émotion et de gesticulation sur la scène politique et électorale. Il aurait fallu mener une campagne tambour battant dès début janvier. Car déjà, à l’automne 2021, le Kremlin avait crié ses menaces d’intervention militaire. Le ton était de plus en plus agressif, les médias poutiniens étaient déchaînés comme jamais.

Les services de renseignements de plusieurs pays de l’OTAN ont sonné l’alarme il y a un an. Le premier chantage à la guerre a eu lieu en mars-avril 2021, quand plus de 100 000 militaires russes ont été massés à la frontière orientale de l’Ukraine, c’est-à-dire à proximité de deux « Républiques » autoproclamées déjà occupées par des proxys russes. Cette menace d’intervention armée s’inscrivait dans une chronologie noire et violente : répression de toute opposition en Russie pour anéantir la Constitution russe en juin 2020, soutien au dictateur bélarusse Loukachenko après son échec à la présidentielle le 9 août, tentative d’assassinat d’Alexeï Navalny le 20 août, abandon des Arméniens du Haut-Karabakh devant l’agression turco-azerbaïdjanaise à l’automne 2020. En 2021, la dictature russe a accéléré le rythme de la répression interne et des menaces contre des pays étrangers, et contre l’Europe. Relativement bien protégés dans nos démocraties, nous avons observé l’accumulation des drames, la spirale de la violence extrême, l’exaspération de la paranoïa au Kremlin, sans prendre la mesure d’une escalade incontrôlable.

En Russie, le grand dérapage a commencé dès 1999, avec la seconde guerre en Tchétchénie déclenchée par Vladimir Poutine et son ascension fulgurante au sommet du pouvoir. Puis d’autres conflits armés ont été engagés : Géorgie en 2008, Crimée et Donbass en 2014, Syrie en 2015, Ukraine en 2022. Dictature et conflit vont ensemble.

Ainsi, depuis vingt-deux ans, nous connaissons les faits, nous avons accès à des analyses fondées et pertinentes, mais nombreux sont ceux en France qui ont voulu interpréter les faits autrement : « La Russie est particulière », « nous avons besoin de commercer », « il faut s’entendre avec Poutine », « l’opposition est minuscule », « les Russes aiment l’autocratie ». Ces affirmations sans fondement excusent l’autocratie, l’absence de libertés, la répression et les assassinats, l’impunité des dirigeants et magnats, la constante violation du droit et de la justice. L’intérêt n’est pas seulement d’acheter le gaz naturel, le pétrole, la bauxite, le nickel russes. Il est tentant de s’imaginer grande puissance sur le grand continent européen, de tenir à distance l’impérialisme américain, la domination économique des États-Unis et de la Chine par une « bonne relation » avec Moscou. Il est tentant aussi de ne pas s’occuper des pays de l’entre-deux, livrés à l’arbitraire du Kremlin : Ukraine, Bélarus, Moldavie, Géorgie, Arménie. Des responsables français ont pris l’habitude de traiter avec un certain mépris les analyses des collègues baltes, polonais, tchèques, suédois, finlandais, qui ont toujours rappelé le danger du régime poutinien et l’absence de démocratie.

Nos élites indulgentes envers Poutine, résolument ou tacitement, se sont comportées en nationalistes souverainistes d’une façon inacceptable dans une nation démocratique qui a fait l’Europe et en a tant bénéficié. Une partie importante de la classe politique et des milieux d’affaires français se sont repliés sur des intérêts particuliers, des postulats commodes, en jouant sur plusieurs registres. Et ils ont entraîné de plus en plus de Français dans leur discours biaisé, et surtout dans des comportements éthiquement et politiquement incorrects. Si tout est possible, alors rien n’est vrai, rien n’est vérifiable, et on peut croire ce que l’on veut. Ceci est la plus sûre marque de la démagogie contre l’État de droit et la confiance du citoyen dans ses institutions publiques. Car, en France, chacun a accès à une information honnête et vérifiée, à la justice, à la liberté de s’exprimer et de voter. Chacun a aussi accès aux services publics et à la protection de l’État quels que soient son statut et sa trajectoire de vie.

Dans un tel contexte, il n’est guère étonnant qu’une majorité de Français aient suivi les tenants d’un nationalisme anti-européen, anti-atlantique, anti-échanges mondiaux, anti-migrations et pro-Poutine. La responsabilité des élites est grande. Que Poutine ait pu aller jusqu’à la destruction d’un grand pays voisin et à des crimes contre l’humanité, alors qu’il participait encore la veille à nombre de nos institutions, échangeait avec nos dirigeants, pèsera longtemps sur nos démocraties. Le déni de la nature violente et criminelle du régime de Poutine a eu un effet sur la montée des extrêmes en France, en rendant « admissible » la pensée d’un pouvoir extrémiste.

Nous, universitaires et intellectuels responsables et engagés dans la vie de la cité, n’avons pas réussi à convaincre. Même les ONG qui travaillent au cœur du réacteur, en France ou à l’étranger, tout comme les meilleurs journalistes et reporters, ont échoué à entraîner les élus et les gouvernants français vers une politique plus critique, anticipatrice et surtout européenne.

Cependant, notre travail porte un peu ses fruits aujourd’hui, à retardement. Comme si ce que nous expliquions depuis longtemps avait fait son chemin dans les esprits. Tout à coup, le 24 février dernier, la vérité explosait. Nos gouvernements, nos parlements, l’Union européenne ont réagi vite et bien. Grâce à la puissante mobilisation des Ukrainiens, au soutien de la majorité des États de la planète, à la résistance de millions de Russes et de Bélarusses contre leur dictature, la sortie du cauchemar est possible, à court et à long terme.

C’est l’une des clés pour une défaite incontestable de Marine Le Pen. Car la force du rejet, pendant la terreur en Ukraine, vaut démonstration de la dangerosité du Rassemblement national et de la confiance dans les institutions et l’État de droit.


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