Image extraite de la page Facebook du député lituanien Emanuelis Zingeris

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Homme politique et journaliste, Vladimir Kara-Mourza se trouve en détention provisoire depuis le 12 avril, à Moscou. Il est accusé d’avoir diffusé de « fausses » informations sur les actions de l’armée russe en Ukraine devant la Chambre des représentants de l’Arizona, aux États-Unis. Cet homme qui a survécu à deux tentatives d’empoisonnement risque une lourde peine de prison.

5 mai 2022

Mes amis, je vous salue depuis la maison d’arrêt de Moscou n° 7. J’ai à peu près tout vu depuis un mois : le bureau de police, la cellule de détention provisoire, la détention administrative, l’isolement au « trou », les cellules collectives ; les « paniers à salade », les « armoires »1, les promenades dans la cour. Tout ce que j’ai pu lire autrefois dans les Mémoires des dissidents et qui nous parvenait comme l’écho d’un lointain passé, tout cela est à présent sous mes yeux, jour après jour. Le fracas des portes dans le couloir, le cliquetis des clés du surveillant, l’escorte, les vérifications… Même l’« accompagnement musical » qui fait retentir chaque matin les notes tonitruantes de l’hymne soviétique n’a pas changé depuis l’époque de Vladimir Boukovski et de Natan Sharansky2 (ou plutôt, il a changé, mais brièvement).

Je suis désormais habitué à me placer face au mur lorsque je sors de ma cellule, paumes contre la paroi, jambes écartées d’une largeur d’épaules. Il faut garder les mains derrière le dos quand on marche. Ce n’est pas pratique pour descendre les escaliers. Les ordres sont simples : « Debout ! », « Couché ! », « Évacuation ! », « Nom, prénom, patronyme, article ! »

Presque personne ne connaît l’article 207.3 du Code pénal, on me demande régulièrement ce que c’est. (Ce n’est pas étonnant : cet article a littéralement été griffonné sur un coin de table pendant les premiers jours de ce-dont-on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom3). Depuis mon arrestation, dans tous les « établissements » que j’ai visités, pour ainsi dire, seuls deux ou trois employés se sont avisés de me demander, avec une indignation étudiée : « Mais alors, vous êtes contre ? » La plupart d’entre eux ne disent rien. Beaucoup de prisonniers me regardent d’un air compréhensif. Mais ils sont stupéfaits de constater que, dans notre pays, au XXIe siècle, on peut prendre dix ans de prison pour avoir dit un mot.

Un jour, alors que nous sommes postés face au mur, un prisonnier qui se tient à côté de moi me murmure sur un ton interrogateur : « Tu aurais sûrement mieux fait de te taire. »

« Non », je lui réponds sans l’ombre d’une hésitation. « Il ne faut pas se taire. Toute l’horreur que l’on voit dans le monde est perpétrée avec la complicité de ceux qui se taisent. »

Tout le monde ne se tait pas, en Russie. Il y a quelques jours, j’étais dans un fourgon de transport de prisonniers avec Alexeï Gorinov, le député du district de Krasnosselski — il était incriminé en vertu du même article (et même alinéa) que moi. Même article également pour l’ancien agent de la police moscovite Sergueï Klokov, l’artiste pétersbourgeoise Sacha Skotchilenko, l’enseignante de la ville de Penza Irina Guen, l’éditeur et ancien député de l’Altaï Sergueï Mikhaïlov, et pour des dizaines d’autres personnes à travers toute la Russie (et cela ne concerne que les condamnations pénales, pas les administratives). Ne les oubliez pas. Ce sont elles qui sauvent aujourd’hui l’honneur de notre pays.

Un immense merci pour vos lettres, pour vos pensées inquiètes, pour votre soutien. Tout ira bien. C’est juste avant l’aube que la nuit est le plus sombre.

Traduit du russe par Nastasia Dahuron

Le texte original est à consulter ici

Voir également : « Libérer Vladimir Kara-Murza », Desk Russie

  1. Cabine très exiguë présente dans des fourgons de police ou des maisons d’arrêt, où des détenus passent parfois plusieurs heures debout, appelée en russe stakan, le « gobelet » [Toutes les notes sont de la traductrice.] 

  2. Vladimir Boukovski (1942-2019) était un dissident soviétique, défenseur des droits de l’Homme et par la suite homme politique russe, emprisonné pendant douze ans entre 1963 et 1976. Il est le premier à avoir dénoncé l’instrumentalisation de la psychiatrie à des fins de répression politique en URSS. Natan Sharansky, opposant soviétique au communisme et militant sioniste, né en 1948, a été quant à lui incarcéré dans un goulag pendant neuf ans entre 1977 et 1986. 

  3. L’article 207.3 a été adopté parmi d’autres par le Parlement russe le 4 mars 2022, soit neuf jours après le début de la guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine, et stipule que « la diffusion publique délibérée de fausses informations sur l’utilisation des forces armées de la Fédération de Russie » peut être punie d’une peine allant jusqu’à quinze ans de prison, empêchant de facto le recours au mot « guerre » pour parler de ce conflit (appelé officiellement « opération militaire spéciale »). 

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