Vladimir Poutine avec les chefs de ses services spéciaux Alexandre Bortnikov et Sergueï Narychkine. Photo : kremlin.ru

Vladimir Poutine avec les chefs de ses services spéciaux Alexandre Bortnikov et Sergueï Narychkine. Photo : kremlin.ru

Comment Poutine a déclenché la guerre
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Pourquoi la guerre était-elle vouée à l’échec dès le début, à quelles sources d’information le président russe s’est-il fié et pourquoi aucun responsable du FSB n’a-t-il dévoilé à Poutine la situation réelle en Ukraine ? Le journaliste d’investigation russe Roman Anine, considéré comme un « agent de l’étranger » par le Kremlin, essaie de répondre à ces questions cruciales dans cet article publié en russe le 16 mai sur le site d’investigation Vajnyïé istorii.

La guerre en Ukraine commence à durer. Mais quelle que soit la suite des événements, on voit déjà clairement que le plan initial d’invasion de l’Ukraine par l’armée russe a échoué. Trois mois après le début des opérations, l’armée russe n’a atteint aucun des objectifs initialement annoncés par Vladimir Poutine.

Elle n’a pas réussi à s’emparer rapidement de Kyïv, de Tchernihiv, de Kharkiv et d’autres grandes villes, et a été contrainte de battre en retraite après avoir subi de lourdes pertes. Annoncée dans la foulée, la « deuxième phase de l’opération spéciale » consistait à conquérir les territoires ukrainiens jusqu’aux frontières administratives des oblast’ (régions) de Louhansk et de Donetsk, et à s’emparer du sud de l’Ukraine jusqu’à la Transnistrie. Mais à en juger par les nouvelles du front (y compris celles des propagandistes), cette deuxième phase ne se déroule pas sans accroc. Dans certaines zones, l’armée russe progresse lentement certes, mais essuie de lourdes pertes. Dans d’autres, comme dans la région de Kharkiv, l’armée ukrainienne est parvenue à repousser les forces russes presque jusqu’à la frontière.

Malgré ces revers évidents sur le front, le commandement militaire russe ne cesse de répéter que tout se déroule comme prévu, alors que ce n’est manifestement pas le cas. « La consigne avait été fixée comme suit : prendre Marioupol en trois jours, Kyïv en cinq », explique un officier des forces spéciales russes. Toutes mes sources sont unanimes : les autorités russes étaient persuadées que l’armée russe ne rencontrerait aucune résistance sérieuse. « Vous avez vu les images des véhicules de transport de prisonniers carbonisés, n’est-ce pas ? Ils pensaient vraiment qu’ils allaient mettre rapidement la main sur le pays, puis disperser les foules avec des matraques », explique un officier des forces spéciales.

D’où venait cette confiance ? « Aussi ridicule que cela puisse paraître, la décision d’entrer en guerre a été prise par la personne la moins informée sur le sujet, la moins à même de prendre cette décision, à savoir le président », ironise mon interlocuteur.

Poutine a-t-il perdu tout contact avec la réalité ?

Le chancelier autrichien Karl Nehammer est à ce jour le seul dirigeant européen que Vladimir Poutine ait vu en personne depuis le début de la guerre. La réunion a eu lieu à la mi-avril à Moscou. Nehammer a ensuite déclaré à la chaîne américaine NBC : « Je pense qu’il est dans sa propre logique de guerre en ce moment, vous comprenez ? Il ne fait pas confiance à la communauté internationale. Il accuse les Ukrainiens de génocide dans le Donbass. Donc pour le moment, il est dans un monde parallèle… Je pense qu’il croit qu’il est en train de gagner la guerre. »

La phrase de Nehammer sur le « monde parallèle » de Poutine fait écho presque mot pour mot à ce qu’Angela Merkel avait dit à Barack Obama en 2014 après l’annexion de la Crimée : « Je ne suis pas sûre que M. Poutine soit encore en contact avec la réalité. Il est dans un autre monde. »

De nombreuses sources, y compris celles qui le connaissent personnellement, parlent du « monde parallèle » de Poutine : ce n’est pas seulement une question de santé mentale (bien que certains de mes interlocuteurs expriment leur inquiétude à ce sujet également) mais aussi de l’isolement physique et informationnel du président.

Pendant la pandémie, Poutine a réduit le nombre de voyages et de réunions en face à face, basculant la plupart de ses activités en ligne. Avant chaque rencontre en tête à tête avec le président, ses interlocuteurs étaient obligés de rester enfermés pendant quinze jours, en respectant un isolement strict. Même Dmitri Peskov, le porte-parole du gouvernement, a vu son patron surtout par écran interposé.

« Pendant cette période, s’il lui arrivait de recevoir ou de voir quelqu’un, c’était le cercle le plus proche, pas plus de cinq personnes. Le travail était rendu très difficile, on était toujours les derniers à être informés », s’est plaint un fonctionnaire du Kremlin. « Un nombre limité de personnes étaient avec lui en permanence : des assistants qui suivaient son emploi du temps, et devaient même le réveiller le matin. Il y a des appartements à Ogarevo [la résidence du président, NDLR]. Personne d’autre ne compte », ont confirmé les interlocuteurs du service russe de la BBC.

En réalité, ce fonctionnement est toujours d’actualité : Poutine n’est apparu en public qu’une poignée de fois depuis le début de la guerre. Conséquence de cet isolement, il est devenu presque impossible de transmettre un point de vue alternatif, qui ne coïnciderait pas avec celui des services spéciaux, à un président déjà habité par un esprit de méfiance et de suspicion. Ainsi, la décision de Poutine d’envahir l’Ukraine s’est largement appuyée sur les rapports de ses anciens collègues du FSB, notamment ceux du « grand 5e service » (surnommé ainsi pour le distinguer des plus petits « 5es services » situés dans des échelons inférieurs de la hiérarchie du FSB).

Les « charlatans »

Le « 5e service » est l’un des plus secrets du FSB. Il est parfois surnommé tout simplement « service de renseignements » du FSB, car il est spécialisé dans la collecte de renseignements en provenance de la Russie et des pays postsoviétiques. Parmi ses unités essentielles, il y a le département du renseignement opérationnel, qui comprend des unités spécialisées sur différents dossiers, et une direction qui s’occupe de l’Ukraine.

Le 5e service est dirigé par l’influent général Sergueï Besseda. Son premier adjoint et chef du département est Gueorgui Grichaïev. C’est ce dernier, flanqué de son adjoint Dmitri Milioutine, qui avait la responsabilité directe du renseignement communiqué au gouvernement russe sur la situation en Ukraine (bien que, comme le font remarquer mes interlocuteurs pour nuancer, les notes sont de toute façon rédigées par les analystes : l’erreur de la direction est de n’avoir rien vérifié et d’avoir pris pour argent comptant toutes les informations qui les arrangeaient).

Au début de la guerre, de nombreux médias avaient même rapporté que Besseda et ses collègues avaient été arrêtés parce que leurs renseignements sur l’Ukraine étaient erronés. Cependant, quatre sources ont contredit cette information. « Besseda est intouchable. Il existe plusieurs services au sein du FSB dont les chefs ont un poids égal au directeur adjoint du FSB, comme le 5e service et le 1er service [chargé du contre-espionnage, NDLR]. Ces gens-là ne font pas de prison », déclare une connaissance de Besseda.

Pourtant, au sein du FSB, personne ne cache que les résultats du 5e service suscitent de vraies interrogations. Qui plus est, ils sont nombreux à vouloir la peau de leurs collègues qui y travaillent et à attendre avec impatience de les voir inculper dans des affaires pénales. « Ce sont des charlatans, ils vendent du vent », dit un ancien officier du FSB à propos de ses collègues. Un autre ancien employé nous le confirme : « Ils brodaient autour de la réalité, produisaient des interprétations erronées et parfois même déliraient complètement, et la direction leur faisait allègrement confiance. Par exemple, ils écrivaient que les régions d’Ukraine étaient autonomes vis-à-vis du pouvoir central de Kyïv, et qu’il suffisait d’une pichenette pour les faire basculer vers la Russie. »

« Il n’y avait strictement aucun professionnalisme dans ce service. On y nommait des gens qui ne savaient tout simplement pas travailler. Et d’ailleurs, tout le monde n’acceptait pas d’y aller car c’était un sacré bazar. Nous avons vu des cas où on fournissait des renseignements au service de Besseda sur l’un des pays de la CEI [Communauté des États indépendants, organisation regroupant la majorité des États issus de l’effondrement de l’URSS, NDT], et où ses chargés de dossier ne reconnaissaient tout simplement pas les noms des dirigeants clés du pays en question. Il fallait leur expliquer qui c’était », explique un fonctionnaire du FSB.

Des imbéciles et des corrompus comme sources

Pendant de nombreuses années, au FSB, le dossier ukrainien n’avait pas été considéré comme une priorité. Pour de nombreuses raisons. Tout d’abord, parce que de nombreux membres des services de sécurité en Russie et en Ukraine étaient, de fait, d’anciens camarades de classe ou d’anciens collègues. Deuxièmement, parce que le pouvoir russe avait toujours considéré l’Ukraine comme une province de leur métropole, et que personne au FSB ne faisait vraiment l’effort de comprendre ce qui se passait réellement dans le pays voisin. « On avait tout misé sur Ianoukovitch, et personne n’avait remarqué qu’en 2013, presque toute l’Ukraine le détestait : pour sa corruption et sa stupidité. Son renversement et sa fuite ont été une véritable surprise pour les chefs », déclare un ancien collaborateur du FSB.

On aurait pu espérer que le FSB tirerait les conclusions de la révolution de Maïdan et modifierait en conséquence sa vision de la situation en Ukraine. Mais, selon les dires de mes interlocuteurs, les choses n’ont fait qu’empirer.

L’euphorie qui a suivi l’annexion rapide de la Crimée et les victoires relativement faciles de l’armée russe dans le Donbass (notamment les défaites ukrainiennes de Debaltsévé et Ilovaïsk) ont donné l’impression que tout était sous contrôle. Dans le même temps, personne n’a essayé de comprendre ce qui s’était réellement passé dans la société ukrainienne pendant ces huit années.

Un ancien employé de l’un des services de sécurité russes affirme que les principales sources du FSB sur la situation intérieure de l’Ukraine étaient des fonctionnaires en fuite, des représentants des sphères de sécurité et des hommes d’affaires de l’équipe de Viktor Ianoukovitch. La principale source était, et ce jusqu’au déclenchement de la guerre en février de cette année, Volodymyr Sivkovytch, un ancien officier du contre-espionnage militaire du KGB qui avait servi à Potsdam, en Allemagne, pendant l’ère soviétique. Sivkovytch avait occupé un poste important dans l’administration ukrainienne de 2010 à 2014, en tant que secrétaire adjoint du Conseil de sécurité nationale et de défense.

Taras Tchornovil, ancien député du « Parti des régions » dirigé par Viktor Ianoukovitch, avait déclaré en 2014 que c’était Sivkovytch qui, en novembre 2013, avait donné l’ordre de passer à tabac les étudiants sur la place Maïdan, après quoi les manifestations pacifiques s’étaient transformées en affrontements entre manifestants et forces de sécurité. Après la fuite de Ianoukovitch de Kyïv, Sivkovytch s’est également enfui en Russie, où il a bénéficié d’une protection étatique et d’un bureau dans le centre de Moscou. On a mis à sa disposition une équipe de collaborateurs pour recueillir du renseignement sur l’Ukraine.

« Il faut bien comprendre la psychologie de ces gens [les membres de l’équipe Ianoukovytch qui s’étaient enfuis en Russie]. Ils ont gavé Besseda de leurs élucubrations afin de, premièrement, justifier leur existence et avaler des budgets qu’ils consacraient prétendument à la rémunération des “agents”. Deuxièmement, leur objectif principal était de retourner en Ukraine, ils s’étaient déjà auto-attribué et réparti leurs futurs postes, et tous les renseignements qu’ils produisaient étaient façonnés pour correspondre à cet objectif. Troisièmement, ces gens vivaient dans les réalités de 2014 et ne voulaient pas comprendre qu’en huit ans tout avait changé en Ukraine. Et pendant ce temps, Besseda faisait joyeusement remonter tous ces renseignements à ses chefs », déclare un ancien du FSB.

Mais le plus important n’est pas qu’on mentait à Poutine, c’est que lui-même était heureux qu’on lui mente.

Une sélection naturelle par le bas

« Que dire de Besseda si même le directeur [du FSB] ne peut pas se permettre de dire à sa hiérarchie ce que celle-ci ne veut pas entendre. Au sein du FSB, la prudence est depuis bien longtemps de mise dans le domaine de la prise d’initiatives ou du désir d’informer. Même quand des renseignements importants sont obtenus, on préfère les ranger dans le coffre-fort et les oublier jusqu’à ce que les chefs s’en souviennent et s’en inquiètent, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’il y ait un “impératif politique” », explique un fonctionnaire du FSB.

« Vous devez faire remonter ce que les chefs veulent entendre, sinon vous ne pouvez pas monter dans la hiérarchie. Pire, vous pouvez même avoir des problèmes », confirme un autre interlocuteur issu des services secrets.

En théorie, des renseignements issus de différentes sources auraient dû parvenir à Poutine, par exemple du 5e service du FSB et du SVR [Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie, NDT]. Mais dans la pratique, cela ne fonctionnait pas, disent mes interlocuteurs. Un ancien officier du FSB illustre le problème : « Comment cela fonctionne-t-il dans la pratique ? Mettons que des renseignements contradictoires parviennent par deux canaux différents. Le patron appelle les responsables des dossiers et demande : “Vous avez écrit que cette saleté de journaliste était un agent de la CIA, et vous que c’était un patriote russe. Réglez-moi ça tout de suite !” Or, tout le monde sait comment arranger la situation : en fonction de ce que pense le patron. Personne n’insistera et ne maintiendra sa position. »

En psychologie, cette distorsion cognitive est appelée biais de confirmation : lorsqu’une personne ne retient que les informations qui vont dans le sens de son point de vue.

La conséquence de cette distorsion cognitive est une sélection naturelle des collaborateurs par le bas. Les filtres de sélection des officiers de renseignements ont cessé de fonctionner depuis longtemps. Les dirigeants, tant ceux du FSB que du pays, préfèrent les « idiots serviles », comme les surnomment mes interlocuteurs. Et ces « idiots serviles », à leur tour, en recrutent d’autres comme eux.

Une corporation de paranos

Un observateur extérieur peut difficilement imaginer le taux de pénétration des « idiots serviles » dans les sphères les plus diverses de la vie russe. Comme l’a dit un jour un de mes interlocuteurs au sein des services de sécurité en plaisantant : « Poutine continue à travailler en tant que directeur du FSB, mais avec la couverture du président de la Russie » (d’ailleurs, même Poutine a déjà fait cette blague).

Le FSB pénètre tous les organes de pouvoir du pays : chefs de police, juges, gouverneurs, ministres, fonctionnaires de l’Administration présidentielle, hauts responsables des entreprises publiques, recteurs d’université. En effet, tous les candidats à ces postes doivent être validés par le FSB. Et pas seulement validés : toutes ces institutions accueillent, d’une manière ou d’une autre, des représentants du « bureau » (c’est le petit nom que l’on donne au FSB parmi les représentants des forces de l’ordre), soit sous forme d’officiers détachés, soit sous forme d’agents.

Une pénétration aussi large ne signifie pas pour autant que les services de sécurité savent tout, voient tout et entendent tout. Leur omniprésence n’implique pas leur efficacité, ni celle des agences et entreprises dans lesquelles ils sont infiltrés, mais elle façonne la mentalité générale : tout le monde est obligé de prendre des décisions en scrutant leur opinion, et eux, à leur tour, prennent les décisions en fonction de l’opinion de leurs chefs.

La Russie est dirigée par des tchékistes sur le retour. Ainsi, l’âge médian des membres de la plus haute autorité russe, le Conseil de sécurité, est de 65 ans. Pour comprendre comment ces gens ont pu prendre une décision aussi désastreuse que celle d’attaquer un pays autrefois frère, il faut comprendre ce qui se passe dans leur tête.

Depuis quinze ans que je pratique le journalisme d’investigation, j’ai parlé, discuté et pris des verres avec divers représentants des services de sécurité russes à plus d’une occasion. Parmi eux se trouvaient un certain nombre de personnes de l’âge de Poutine, et il y en avait même qui avaient servi en Allemagne et avaient été en contact avec lui. On ne peut pas tous les mettre dans le même panier, cependant ils sont tous atteints d’une dangereuse maladie : un syndrome de Versailles résultant de l’effondrement de l’Union soviétique, effondrement que Poutine décrivait déjà en 2005 comme étant « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ».

Par ailleurs, je n’ai pratiquement jamais rencontré de communistes parmi eux. La plupart d’entre eux (mais il est important de souligner que ce n’est pas le cas de tous) avaient saisi avec satisfaction les nouvelles opportunités offertes par le capitalisme, et en avaient profité pour devenir milliardaires. Ils avaient rangé leur carte du Parti, mais avaient gardé des bustes de Dzerjinski dans leurs bureaux. Ils avaient accroché des icônes orthodoxes dans le coin dévolu.

Leur syndrome de Versailles a alimenté une volonté de venger la terrible défaite géopolitique qui leur a été infligée par Washington, Londres et l’ensemble de l’Occident. Et cette soif de vengeance a pris de l’ampleur, en même temps que les prix du pétrole ont augmenté.

Ils n’ont pris du XXIe siècle que ce qui leur permettait de gagner de l’argent ou de produire des armes, mais mentalement, ils ont continué à vivre dans les mêmes bureaux que dans les années 1970 et 1980 et à regarder le monde de la même manière, une vision que l’on pourrait résumer de la manière suivante : il y a « eux », et il y a « nous », avec des zones tampons au milieu. Une fois, j’ai pris un verre avec un ancien haut fonctionnaire qui avait été collègue de Poutine au KGB. Nous nous sommes rencontrés d’une manière surprenante : j’enquêtais sur une décharge près de Moscou qui empoisonnait l’air des habitants. Or cet homme avait des parcelles de terrain dans la région. Aussi, dans le conflit qui opposait les propriétaires de la décharge aux activistes environnementaux, il avait soutenu ces derniers.

Alors que nous étions assis autour de la table avec les militants, il a levé son verre et a porté un toast en recommandant de ne pas évoquer le problème de la décharge sur les réseaux sociaux, car, disait-il, ces réseaux sociaux étaient surveillés par la CIA afin de créer des foyers de tension en Russie. Devant des militants bouche bée, il a terminé son toast en racontant comment ses collègues avaient un jour intercepté et dévoilé la stratégie élaborée par Allen Dulles, l’ancien directeur de la CIA, visant à l’effondrement de l’URSS — un faux élaboré par les services secrets russes en 1993. « Le plan Dulles est un mythe, une théorie du complot », ai-je tenté d’objecter. En réponse, il m’a regardé comme le grand sage regarde l’imbécile trop crédule.

Je n’aurais pas raconté cette histoire si, premièrement, cet homme n’avait pas un jour occupé les plus hautes fonctions de l’État et si, deuxièmement, ses collègues ne pensaient pas la même chose, ceux qui continuent à diriger la Russie et prennent des décisions visant à rayer les villes ukrainiennes de la carte. On peut donner l’exemple de Nikolaï Patrouchev, le secrétaire du Conseil de sécurité, qui a déclaré en 2015 : « Les États-Unis aimeraient beaucoup nous voir disparaître […] parce que nous avons d’énormes richesses et que les Américains pensent que nous les possédons de manière illégale et imméritée, car, selon eux, nous ne les utilisons pas comme nous le devrions. Vous vous souvenez peut-être que l’ancienne secrétaire d’État américaine Madeleine Albright a déclaré que ni l’Extrême-Orient ni la Sibérie n’appartenaient à la Russie. »

En réalité, Madeleine Albright n’a jamais dit une chose pareille. Cette phrase est d’abord apparue sur les interminables forums qui propageaient des théories du complot sur l’effondrement de la Russie. Elle a ensuite été popularisée par Boris Ratnikov, général de division du FSO [Service de protection fédéral, NDT], qui a, dans une interview datant de 2006, déclaré au journal Rossiïskaïa gazeta : « Quelques semaines avant le bombardement de la Yougoslavie par l’aviation américaine, nous sommes entrés en connexion avec le subconscient de la secrétaire d’État Madeleine Albright. Sans raconter ses pensées en détail, je peux dire que nous y avons trouvé une haine pathologique envers les Slaves, et son indignation face au fait que la Russie possède les plus grandes ressources naturelles du monde. »

On pourrait en rire si ces individus n’étaient pas responsables d’une guerre ayant déjà entraîné la mort de dizaines de milliers de personnes.

En tant que chef de cette corporation, Vladimir Poutine n’est pas différent. Il est l’esclave des mêmes préjugés. À titre d’exemple, rappelons-nous ce qu’il disait il y a cinq ans au sujet de la collecte de matériel biologique sur les citoyens russes : « Savez-vous que du matériel biologique est collecté dans tout le pays, sur des groupes ethniques différents et sur des personnes vivant aux quatre coins de la Fédération de Russie ? » En ce moment, les autorités russes sont occupées à détruire des laboratoires biologiques ukrainiens qui utiliseraient des oiseaux de combat dont la trajectoire de vol aurait été « calculée pour infecter la Russie ». Ils ont toujours cru à des balivernes pareilles, et ils agissent désormais en se laissant guider par leurs croyances.

C’est pourquoi il me semble que la théorie, populaire chez les experts, des « deux Poutine » est fausse. Cette théorie consiste à dire qu’il y aurait un Poutine, à peu près jusqu’en 2007 (jusqu’au fameux « discours de Munich ») qui aurait essayé de se lier d’amitié avec l’Occident et de faire de la Russie un pays occidental ; et un autre Poutine qui aurait été déçu par l’hypocrisie de l’Occident, et aurait lancé le pays sur une autre voie.

Je pense qu’il n’y a jamais eu de changement de trajectoire. Il a toujours été comme cela, lui mais aussi toute sa corporation. On se souviendra des mots adressés à la nation par Poutine en 2004 après la tragédie de Beslan : « Certains veulent nous priver de notre intégrité. D’autres les y aident, ils le font en pensant que la Russie, l’une des plus grandes puissances nucléaires du monde, représente toujours une menace et que cette menace doit être éliminée. Et bien entendu, le terrorisme est utilisé pour atteindre ces objectifs. »

Un dirigeant peut exprimer de diverses manières qu’il partage la peine de son peuple. Voici donc les mots que Poutine, dans sa version de 2004, a choisis, en laissant clairement entendre que, derrière les terroristes, il y avait des forces occultes qui tiraient les ficelles.

Cela faisait presque trente ans qu’ils attendaient de pouvoir enfin se venger. Et leur vœu était presque exaucé. L’un de mes interlocuteurs résume ainsi : « Poutine était confiant dans la victoire : en 2008, il avait réglé son compte à la Géorgie en une semaine, en 2014, la Crimée avait été prise sans tirer un seul coup de feu, et la Syrie avait également été relativement facile à gérer. Et puis, en 2022, tous les rapports disaient que les Ukrainiens allaient les accueillir à bras ouverts. Alors, ils l’ont fait. »

Traduit du russe par Clarisse Brossard

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