Svetlana Veklitch, DR

Svetlana Veklitch, DR

« Polonais, Allemands, Britanniques, Tchèques, tous ensemble, pour la vie ! »
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Svetlana Veklitch est une institutrice ukrainienne, mère de quatre enfants. Elle enseigne l’histoire. Dans ce témoignage recueilli par Zara Mourtazalieva, elle raconte sa vie depuis le début de la guerre, d’abord aux environs de Kharkiv, puis en République tchèque.

Le 24 février, c’est la guerre qui nous a réveillés : la maison a tremblé deux fois à cause des explosions. Terrifiée, j’ai appelé mon fils qui a 19 ans et étudie à Poltava. C’est lui qui m’a annoncé la terrible nouvelle : « Maman, c’est la guerre ! Toute l’Ukraine brûle ! »

Ce n’était pas vraiment une surprise. Les deux mois qui avaient précédé, on n’avait parlé que de cela. La guerre était partout : dans les bulletins des services de sécurité, à la télévision, et même dans les lettres que le ministère de l’Éducation nationale adressait aux professeurs sur les bonnes pratiques à adopter : comment parler de la guerre aux élèves et que faire en cas d’alerte. Nous n’avons ni ignoré ces messages ni pris la menace à la légère : nous avons fait répéter aux élèves les bons gestes, nous leur avons parlé de la guerre, pas seulement en cours d’histoire, et pas seulement aux plus âgés. Les questions venaient directement des élèves. Il était clair que le sujet était également abordé chez eux.

Personne n’avait le moindre doute sur les ambitions de conquête territoriale de la Russie. Quiconque a étudié l’histoire connaît la funeste arrogance du prétendu « peuple frère ». Et pourtant, combien de fois ai-je moi-même dit à mes élèves que je ne croyais pas à une offensive militaire de grande échelle contre notre pays. On pouvait tout envisager : le bruit des armes, le chantage, les provocations, la corruption, mais je ne pouvais pas imaginer la possibilité d’une vraie guerre au cœur de l’Europe, au XXIe siècle, au vu et au su du monde civilisé ! Non, c’était tout simplement impossible. Dans le monde actuel, avec des économies si imbriquées, il semblait invraisemblable qu’un pays puisse en avaler un autre aussi facilement, au mépris du droit international, seulement parce qu’un dictateur fou en avait décidé ainsi.

Pourtant il y avait certaines évidences qui ne trompaient pas. Ces dernières années, nous avions bien vu la Russie s’armer, des arsenaux militaires ukrainiens exploser de manière absolument pas accidentelle (par exemple en 2008, dans ma ville de Lozova). Nous savions que c’était la Russie qui tirait profit de toute perte de capacités militaires de notre part. Par ailleurs, nous avions bien pu constater pendant la Seconde Guerre mondiale et les deux guerres de Tchétchénie que les Russes n’accordaient pas de valeur aux vies humaines. Le vers de Boulat Okoudjava « Nous paierons le prix fort s’il le faut1 ! » en dit long.

Alors qu’au début ce n’était pas clair, on a fini par comprendre ce que pensait l’opinion publique de Russie, ce peuple soi-disant « fraternel » parmi lequel nous avons des membres de nos familles. Ils ont l’air civilisés, ils sont généralement plus riches que nous, ont des smartphones dernier cri et accès à Internet. Pourtant ils ont choisi de croire la télévision russe et de nous expliquer que notre pays était plein de « nazis », de partisans de Bandera, d’« armes biologico-ethniques » (dirigées contre les Russes) et tout un tas d’absurdités qu’une tête saine ne peut pas concevoir.

La propagande russe, c’est un livre ouvert pour comprendre la dictature, ce régime qui repose sur la peur, la désinformation, la propagande agressive, le désir de vengeance et le chauvinisme impérial grand-russien. Et tout cela s’est combiné d’une manière tout à fait étrange avec un désir affiché de « nous sauver ». Les autorités russes sont adeptes de la règle selon laquelle « un mensonge répété de nombreuses fois devient une vérité ». La propagande s’est massifiée et simplifiée au point d’être tout entière contenue dans une seule lettre latine, le Z. Faute d’avoir un avenir digne de ce nom, ces gens ont choisi de se laisser guider par un passé déformé, une vision historique mythique et une histoire qu’ils ont dérobée à d’autres. Ils ont dit vouloir récupérer « leur bien » pour mieux s’approprier de manière perverse et insidieuse le bien d’autrui.

Depuis 2014, notre société avait beaucoup changé : les intentions réelles du « monde russe » étaient devenues évidentes ; nous avions mieux pris conscience de notre propre identité ; nous nous étions presque débarrassés de notre complexe d’infériorité et nous nous étions fermement engagés sur la voie que nous avions choisie. Je suis fière d’avoir participé à cette métamorphose en éduquant de futurs citoyens ukrainiens pour qu’ils connaissent non seulement les pages glorieuses de l’histoire de leur pays, mais également ses errements, et qu’ils puissent tirer les leçons de l’histoire pour se projeter dans l’avenir de l’Ukraine.

Et puis, tout à coup, le pire est devenu réalité : horreur, colère, besoin sans précédent de se serrer les coudes pour défendre la patrie, soutien aux mouvements de volontaires, désir de donner, de partager avec les soldats tout ce dont ils pourraient avoir besoin : d’une paire de chaussettes jusqu’à son propre sang. Tout pour la Victoire. Mais aussi tenter de trouver l’oreille des prétendus « libérateurs », leur tendre la main, crier pour les convaincre : une pure perte de temps et d’énergie, et un vide… un trou dans le cœur, d’abord rempli de larmes, puis de haine et de douleur.

Et pendant ce temps, ils détruisaient Kharkiv, ma ville, ils écrasaient les meilleurs souvenirs de mes années d’études, de ma jeunesse, du temps passé avec mes amis, ils réduisaient à néant mes rêves. Mais ce n’est pas tout, je m’inquiétais de la situation de mes proches à Kharkiv : terreur omniprésente, règle des « deux murs2 », sous-sols, presque aucune nourriture ni eau, et deux semaines sans moyens de communication. Et la plus grande joie a été lorsqu’ils ont réussi à partir.

À 39 ans, j’ai réalisé que j’avais une mèche de cheveux gris, une aggravation de mon asthme et des crises de panique constantes et incontrôlables. J’ai commencé à craindre tout bruit inattendu, à mal dormir. Je n’avais presque plus assez d’énergie pour réconforter mes propres enfants.

Pendant ce temps, ma ville de Lozova était bombardée pour une énième fois, et le pays tout entier retenait son souffle en découvrant les horreurs que les Russes avaient laissées derrière eux dans la région de Kyïv. J’étais partagée entre deux désirs simultanés : être utile en continuant à enseigner, ou protéger mes enfants des horreurs de la guerre.

L’instinct maternel a pris le dessus, en particulier lorsque j’ai compris que la présence de civils gênait l’armée ukrainienne dans son combat pour stopper l’offensive de l’ennemi. En effet, une fois encerclés, les civils qui n’avaient pas été évacués quand c’était encore possible pouvaient devenir un levier de manipulation dans les mains de l’envahisseur, avec son lot de victimes supplémentaires. Ma situation personnelle a également joué : mon mari se trouvait en République tchèque pour le travail. Là-bas, il avait rejoint un réseau de volontaires qui s’occupaient d’acheminer de l’aide humanitaire en Ukraine pour les soldats. Je me suis dit que je serais plus utile à mon pays si je me trouvais en sécurité.

Au bout de quatre semaines de guerre, j’ai compris qu’il fallait partir. Nous avons fait nos bagages à la hâte en ne prenant que le strict nécessaire, nos papiers et une trousse de premiers soins. La plus grande difficulté était de rejoindre la frontière, car les trains d’évacuation et les gares étaient également visés par les tirs de roquettes. Notre voyage à travers l’Ukraine a duré presque deux jours. Parfois le train ne bougeait plus, parfois il se traînait comme une tortue, parfois il filait si vite qu’on aurait pu décoller. Les wagons étaient archi-bondés, mais personne ne se plaignait. On essayait de s’entraider, on nourrissait les enfants et on échangeait nos coordonnées, afin de ne pas se perdre et d’avoir quelqu’un à qui demander de l’aide. Pour des raisons de sécurité, nous ne pouvions pas regarder le paysage ukrainien qui défilait à la fenêtre, et nous n’avons pas pu en profiter pour une dernière fois. La nuit tombée, le train se déplaçait dans l’obscurité totale pour respecter les règles de camouflage. Seules les étoiles éclairaient notre route.

Arrivés à Lviv, nous avons trouvé une ville méconnaissable, transformée en une véritable fourmilière pleine à craquer. On aurait dit qu’il y avait autant de bénévoles que de personnes à aider. De ma vie, je n’avais jamais assisté à un tel spectacle d’union nationale, à en pleurer de tristesse, de joie, de gratitude et de fierté d’être ukrainienne. On nous a nourris, accompagnés jusqu’à la frontière, on nous a donné des articles de première nécessité et prodigué les recommandations pour la suite.

C’est à partir de ce moment-là que notre évacuation s’est muée en un voyage à la rencontre de nous-mêmes et de notre nation, d’un autre mode de vie, d’une autre culture. Finies les barrières, juste de l’humanité, de la reconnaissance et de la sincérité. Polonais, Allemands, Britanniques, Tchèques, tous ensemble, pour la Vie ! La Pologne que nous traversions nous rappelait l’Ukraine, avec ses paysages, le bleu et le jaune des drapeaux, des mots de soutien qui nous étaient adressés dans notre langue. Bien sûr, le « monde russe » était invité à suivre la même direction que son navire3. On était à l’étranger mais on se sentait chez soi : c’était réjouissant et encourageant.

Les premiers jours passés en République tchèque furent remplis du seul souhait de pouvoir dormir sans être réveillée par une alerte aérienne (maintenant encore, mon application mobile, bien qu’en mode silencieux, me signale toujours les alertes aériennes). Sur Viber, le groupe « Nach kraï » (« Notre région ») de Lozova me permet de garder le lien avec ma ville natale. Notre fils aîné est resté à la maison : il est engagé dans du bénévolat auprès des jeunes et cela donne un sens à sa vie quotidienne. Il dit qu’il se sent utile et qu’il ne s’inquiète plus pour nous depuis que nous sommes en République tchèque.

L’ironie du destin, c’est que tout à coup notre famille était enfin réunie, mais dans un nouveau lieu avec de nouveaux défis. Seuls ceux qui ont déjà laissé derrière eux leur maison et toute leur vie peuvent comprendre. Impossible d’oublier tout ce pour quoi vous avez travaillé si dur, tout ce que vous avez fait pour créer un confort familial. Il faut dire que les Ukrainiens aiment se créer un foyer confortable, où qu’ils aillent. C’est pour cela qu’on ne nous apprécie pas toujours à l’étranger. Alors que certains nous trouvent éduqués, courageux et travailleurs, nous constatons que d’autres nous reprochent de toujours vouloir ce qu’il y a de mieux, de ne pas nous satisfaire de peu, de rechercher du travail et un moyen de poursuivre nos études, d’être actifs, unis, de nous serrer les coudes et de constamment rabâcher les sujets douloureux : le sort de l’Ukraine, de Marioupol, d’Azovstal.

Au début, je ne comprenais pas du tout le tchèque, mais la musique de la langue évoquait pour moi un mélange d’allemand et de polonais. Or toutes les choses de la vie quotidienne peuvent être résolues en utilisant dix mots de base : « bonjour », « au revoir », « merci », « s’il vous plaît », « excusez-moi », « aidez-moi », « oui », « non », « je comprends », « je ne comprends pas ». Vers la deuxième semaine, quand on reprend son calme et ses esprits, qu’on cesse d’être étonné par son environnement, on commence à s’adapter réellement à cette nouvelle vie. On réalise que le fait d’être protégé physiquement de la guerre ne fait pas tout. Deux options se présentent. On peut soit demander constamment de l’aide, vivre des prestations sociales et de dons, soit prendre sa vie en main, chercher du travail en étant en concurrence avec les locaux qui sont chez eux, connaissent la langue et la loi. Je pense que la plupart des Ukrainiens, dont je fais partie, choisissent la deuxième option.

Je suis très reconnaissante aux Tchèques, Polonais, Slovaques, Estoniens, entre autres, pour leur soutien. À l’étranger, nous nous souvenons de ceux qui sont restés en Ukraine pour défendre nos terres, mais il faut bien que quelqu’un fasse tourner l’économie de notre famille. De notre soutien financier dépendent directement notre fils étudiant, nos parents retraités (les miens et ceux de mon mari) et notre grand-mère. Car il faut absolument continuer à payer les charges, acheter des médicaments et de la nourriture, continuer à étudier, faire des dons aux soldats qui défendent la patrie.

J’ai commencé à apprendre le tchèque et j’ai également fait valider les acquis de mon expérience professionnelle dans l’enseignement. Très vite, j’ai commencé à comprendre le tchèque assez bien, ce qui m’a ouvert de nouvelles portes. À la bibliothèque scientifique d’Olomouc, j’ai par exemple assisté à une conférence de Tomáš Řepa, un historien tchèque enseignant à l’université Masaryk de Brno et spécialiste de l’histoire politique et militaire de l’Europe centrale et orientale.

Grâce à cette rencontre, j’ai compris que les Tchèques ne nous comprenaient pas complètement. J’ai bien senti que pour eux l’Ukraine continuait d’être une extension de la Russie, un peuple rebelle à la recherche de sa propre identité, de Bogdan Khmelnitsky à Stepan Bandera. Ce dernier a fait l’objet d’une attention particulière au cours de l’exposé. Tomáš Řepa a expliqué que la Russie menait des actions de désinformation sur le conflit russo-ukrainien, que l’Ukraine était un État multinational qui avait choisi la démocratie, que ses citoyens parlaient couramment deux langues, que les droits de la population russophone de l’est de l’Ukraine étaient respectés, que la Russie agissait systématiquement contre l’Ukraine depuis des années, créant artificiellement un conflit linguistique qu’elle avait utilisé comme prétexte pour justifier son agression.

Il est étrange de prendre conscience que ce « citoyen de l’est de l’Ukraine » dont il est question, c’est toi. Ce citoyen qui parle couramment deux langues, ne ressent aucune discrimination, à l’exception du préjudice infligé par les « libérateurs » du Donbass.

Ensuite, nous avons organisé une rencontre entre le public ukrainien et les résidents locaux, pour présenter à ces derniers la culture ukrainienne, leur exprimer notre gratitude pour leur soutien et rappeler une fois de plus le génocide perpétré en ce moment même par les envahisseurs russes contre les Ukrainiens.

En changeant de pays, je n’ai pas changé de valeurs. Comme la majorité des Ukrainiens, j’ai une idée fixe : que nous gagnions la guerre et que nous puissions rentrer chez nous. Et je crois que l’Ukraine va se reconstruire, survivre à la douleur et se renouveler, parce que notre peuple le mérite.

Traduit du russe par Clarisse Brossard

  1. Extrait de la chanson « Nous n’avons besoin que d’une victoire ». Toutes les notes dont de la traductrice. 

  2. Règle de sécurité consistant à s’isoler de l’extérieur par au moins deux murs en cas de bombardement. Dans la majeure partie des cas, en cas d’impact, le premier mur est intégralement détruit tandis que le deuxième est endommagé mais tient. Dans de nombreux appartements, le couloir central est devenu l’unique espace sûr pour passer la nuit ou se réfugier en cas d’alerte. 

  3. Le premier jour de l’invasion russe (24 février 2022), le croiseur Moskva, navire amiral de la flotte russe de la mer Noire (coulé le 14 avril par l’armée ukrainienne) attaque l’île des Serpents. Roman Grybov, un garde-frontière ukrainien, répond à la proposition russe de se rendre : « Navire de guerre russe, va te faire f… ! » La phrase devient immédiatement culte, elle sert en général à indiquer aux occupants qu’on leur recommande de suivre « la direction prise par leur bateau ». 

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