Régis Genté et Stéphane Siohan, Volodymyr Zelensky. Dans la tête d’un héros. Paris, Robert Laffont, 193 pages, mai 2022.

Régis Genté et Stéphane Siohan, Volodymyr Zelensky. Dans la tête d’un héros. Paris, Robert Laffont, 193 pages, mai 2022.

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Les auteurs, deux journalistes qui ont collaboré l’un au Figaro, l’autre à Libération et tous deux à RFI, et sont de fins connaisseurs de l’espace post-soviétique, montrent la mue d’un homme qui se hisse à la hauteur de l’événement historique, au bénéfice de son pays.

Qui donc est Volodymyr Zelensky ? Je gage que nous fûmes un certain nombre à se poser la question. Certains eurent de sérieux doutes, c’est mon cas, à l’élection l’un acteur comique à la Présidence de la République de l’Ukraine, qui, du coup, regardèrent la série Serviteur du Peuple sur Arte, qu’il avait conçue et produite avec son entreprise de spectacles, Kvartal 95, et où le même Volodymyr tient le rôle principal, celui d’un prof devenant Président… Elle fut diffusée en Ukraine et en Russie, entre 2015 et 2019, et le rendit riche et célèbre.

Les Ukrainiens l’ont élu Président le 20 mai 2019.

Il est aujourd’hui un chef de guerre inattendu, stupéfiant de volonté et résolument suivi par la population et les troupes.

C’est à l’évolution de Volodymyr Zelensky que se consacre ce livre.

Tout commence dans la ville Kryvyï Rih sise dans l’est de l’Ukraine, au cœur d’une cité-dortoir appelée Quartier 95, en russe Kvartal 95. La ville périclite dans les années 80 et dans les années 90 y règnent des affrontements entre bandes. Mais Volodymyr crée un groupe de rock, puis de théâtre, portant le titre de Kvartal 95 ; son petit monde participe à Sotchi en 1997 à un concours de groupes d’humoristes où vont des gens de scène de tout l’espace ex-soviétique. En 2001, Volodymyr passe à la TV russe et obtient un vrai succès car il était, écrivent les auteurs « doué d’un talent inné à faire l’imbécile ». L’humour que met Volodymyr en scène est russe, tout comme le sont ses producteurs et sa langue. Et Kvartal 95 devint une société de production efficace. En 2014, Volodymyr, qui déteste voir couler le sang, qui hait la brutalité, ne participe pas à la révolution de Maïdan. Bien plus, après l’annexion de la Crimée, il déclare à la TV qu’il est « prêt à s’agenouiller devant Vladimir Poutine, suppliant ce dernier de ne pas attaquer l’Ukraine ».

La vraie cassure se produit tard : exactement le 24 février 2022, au petit matin, quand la Russie lance sa guerre : en quelques jours, Volodymyr devient Zelensky.

À partir d’un début post-moderne, où fiction et réalité s’entremêlent, jusqu’à nos jours, quelle transformation de l’homme ! Ce comique et comédien ne joue plus ; son art médiatique sert à plein la fonction qu’il remplit désormais de « capitaine de l’Ukraine ». Il incarne. Est-il un grand homme d’État ? Comme chef de guerre, oui.

Les auteurs, deux journalistes qui ont collaboré l’un au Figaro, l’autre à Libération et tous deux à RFI, donnent à voir la mue d’un homme en une figure qui le porte au plus haut de lui-même au bénéfice de son pays : « la citoyenneté ukrainienne, c’est la liberté, la dignité et l’honneur ».

Les auteurs Régis Genté et Stéphane Siohan // France 24, capture d’écran

Avril 2019. Emmanuel Macron invita à l’Elysée le Président Petro Porochenko, élu après Maïdan et qui se représentait, ainsi que Zelensky, entre les deux tours de l’élection présidentielle ukrainienne. À Kyïv, Zelensky prépara sa rencontre avec Isabelle Dumont, alors Ambassadrice de France là-bas. Voilà ce qu’elle en dit : « Il était anxieux… Il me posait des questions, notamment liées au protocole. Mais surtout, nous avons beaucoup parlé de sa vision des négociations avec la Russie, de la nécessité absolue de préserver l’unité ukrainienne : il voulait faire la paix avec la Russie, il n’était ni haineux ni belliqueux, mais cette paix ne devait pas se faire au détriment de la souveraineté de l’Ukraine ». À la même période, Noah Sneider, le journaliste au magazine britannique The Economist, le décrit comme sincère, charmant, charismatique et profondément naïf. « Zelensky est une page blanche et c’est pour cela que c’est intéressant de travailler avec lui, on peut lui proposer des idées » a estimé un ancien Ministre des Finances de Porochenko, qui fut Conseiller du nouveau Président. Le politologue qui fut son stratège de campagne en 2019 dit de son poulain qu’il était l’un des seuls Ukrainiens engagés en politique qui défend l’état de droit et la liberté. L’inexpérience au pouvoir, mais des principes inébranlables, de la force morale et une sorte, dirai-je, de modestie.

L’entourage de Volodymyr Zelensky ? Ses amis de jeunesse : Vadym Pereverziev, co-fondateur et scénariste de Kvartal 95 et Serhiy Chéfir, qui assure le lien entre les oligarques et le Président ; des collègues du temps de l’acteur Volodymyr : Andriy Yermak, producteur de cinéma et désormais chef du Bureau du Président, Youriy Kostyouk ancien scénariste et aujourd’hui rédacteur des discours présidentiels, Ivan Bakanov, le comptable de l’entreprise, devenu patron des Services Secrets ukrainiens ; on estime à environ trente personnes le nombre de collaborateurs de Kvartal 95 qui ont rejoint les cercles du pouvoir, l’administration présidentielle et le Parlement. Cet étrange assemblage désormais au pouvoir n’avait ni formation politique ni expérience — comme Zelensky n’avait aucun appétit pour la guerre. Quand il sort dans la rue le 25 février, la vidéo tournée et diffusée partout montre le Président et quatre des membres de son équipe, Andriy Yermak, David Arakhamia, formé en économie et patron d’entreprises de technologie informatique, devenu chef du parti politique Serviteur du Peuple, Denys Chmyhal, ingénieur et Premier Ministre, Mykhaïlo Podoliak, conseiller diplomatique de Zelensky et ancien patron de presse… Il a aussi rallié à lui des intellectuels, dont Rouslan Stefantchouk, juriste, universitaire, désormais Président de la Rada. Mélange de copains, d’anciens collègues, d’entrepreneurs et de hauts techniciens.

De quoi Zelensky est-il le nom ? interrogent les auteurs. De la création d’un État-Nation moderne.

Bref, s’il a été écrit vite, c’est là un livre opportun et intéressant — je dirais même : profitable à l’entendement de notre histoire.

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