Pensées de Skovoroda pendant la guerre: l’alpha et l’oméga

Fin juin, Artem Dymyd, un Belgo-Ukrainien âgé de 27 ans, a été tué par un tir ennemi dans le sud de l’Ukraine. Ce jeune homme s’était engagé dans l’armée ukrainienne depuis plusieurs années. Il faisait partie du bataillon Azov. Constantin Sigov, son professeur à l’académie Mohyla, lui rend un hommage philosophique dans un texte publié le 1er juillet en ukrainien sur le site Nova biblioteka Sofiï.

Le grand penseur chrétien Hryhorii Skovoroda (1722-1794) disait : « Peut-on tomber amoureux d’une chose que l’on ne connaît pas ? Le foin ne brûle pas sans avoir touché la flamme. Et le cœur n’aime pas sans avoir vu la beauté. Ainsi, l’amour est fils de Sophia [déesse grecque de la sagesse, NDT]. Là où la sagesse s’épanouit, l’amour s’enflamme1»

Regarder en face une belle chose vous donne des raisons tangibles de l’aimer. Ces jours-ci, ils sont nombreux ceux qui se sont mis à aimer Artem Dymyd alors qu’ils ne l’avaient jamais connu ou n’avaient même jamais entendu son nom. Je le connaissais personnellement, et au moment où je vous parle, ma main se souvient de la puissance chaleureuse de la sienne. En même temps, je constate qu’en Ukraine et ailleurs, beaucoup de gens découvrent pour la première fois la beauté de son visage et de son parcours.

Ses parents n’ont pas fait que le mettre au monde : ils partagent leur amour pour lui si largement autour d’eux que les gens, en se mettant à aimer cette personne hors du commun, ajoutent leurs sentiments à l’amour originel de ses parents, un amour bien plus puissant et qui vient de Dieu.

À juste titre, on dit d’un parachutiste qu’il monte en altitude non pas pour y demeurer, mais pour faire un saut et retourner sur terre, en rapportant avec lui l’expérience du ciel. De nos jours, Skovoroda aurait peut-être été ce parachutiste, et il aurait sauté avec Dymyd fils.

Artem Dymyd

Skovoroda utilise le symbole du dauphin : « On a du mal à imaginer à quel point il est agréable de sentir son âme s’abstraire de tout et être libre, comme le dauphin qui fend l’eau avec des mouvements pleins d’audace mais dénués de folie. C’est un sentiment élevé qui n’appartient qu’aux grands hommes et aux sages… » Or, ces parachutistes sont parmi nous, tels des dauphins.

« Pour être un citoyen libre, courageux et juste, il faut vaincre sa peur de la mort. Pour nous, la mort n’est pas la fin. Dans le monde des hommes, elle est douloureuse, mais nous savons que c’est aussi un moment de naissance vers l’éternité. Chacun et chacune d’entre nous doit traverser cet instant. Comme nous naissons sur la terre, nous devons naître pour le Père » (Mykhaïlo Dymyd, père d’Artem, prêtre greco-catholique dans la région de Charleroi).

artem missile
Missiles portant l’inscription « Pour Artem ». // Page Facebook d’Anatoli Viatcheslavovitch

« Je suis encore en vie »

Au cours de la cérémonie d’inhumation de son fils, le père Mykhaïlo Dymyd a dit : « Les héros meurent… mais ils plantent une graine… qui permet aux nouvelles générations de continuer avec de nouvelles idées, une nouvelle bravoure, de nouvelles perspectives : plus grandes encore que chez celles qui les ont précédées. C’est le sens de ces mots : ʺJe suis encore en vie.ʺ »

Après avoir été touchée par un missile russe en mai dernier, la dernière demeure de Skovoroda nous dit aussi à sa manière : « Je suis encore en vie2. »

Dans son ouvrage Attraper l’oiseau inatteignable : la vie de Hryhorii Skovoroda, Leonid Ouchkalov, en s’appuyant sur de nombreuses sources, retrace la biographie du philosophe et théologien ukrainien Hryhorii Skovoroda (1722-1794). Les onze parties de ce livre dépeignent sa vie en suivant l’objectif d’Ouchkalov, celui de « conférer à la biographie de Skovoroda la plus grande profondeur possible, et de montrer le rôle de premier plan qu’il a joué dans la tradition spirituelle ukrainienne ».

Ouchkalov clôt son formidable ouvrage en citant des paroles prononcées par le pape Jean-Paul II lors de sa visite à Kyïv : « Le pape cite deux vers de Skovoroda, et quels vers ! Emporté par leur rythme, comme une vague, on a la poitrine qui se sert et l’on ressent le caractère éphémère de tout ce qui est terrestre, on ressent la foi et l’espoir, purs comme la rosée, et on ressent l’amour, comme la présence de Dieu dans le monde : Omnia praetereunt, sed amor post omnia durat. Omnia praetereunt, haud Deus, haud et amor. »

Je traduirais ces vers ainsi : « Tout passe, seul l’amour demeure après toute autre chose. Tout passe, sauf Dieu, sauf l’amour. »

La Nova biblioteka Sofiï (Nouvelle bibliothèque de la Sagesse) rappelle la pensée développée inlassablement par Hryhorii Skovoroda : « N’est-ce pas l’amour qui unit, construit et crée tout, de même que l’hostilité détruit tout ? L’amour est le début, le milieu et la fin, l’alpha et l’oméga. Je conclurai brièvement : c’est de toi que vient le commencement, c’est en toi qu’est également contenue la fin. »

Avant la guerre, il était bien plus simple de trouver comment illustrer l’idée de l’amour-commencement que d’expliciter la pensée de l’amour-fin. Le commencement est évident : de l’amour des parents naît l’enfant. C’est l’amour de la poésie qui nous pousse à commencer un nouveau vers, et c’est l’amour de l’Histoire qui nous encourage à ouvrir un nouveau livre et à entreprendre une conversation à ce sujet avec un ami. Mais dans quel sens l’amour représente-t-il une fin ?… Que veut dire Skovoroda quand il dit que l’amour est l’alpha et l’oméga, la première et la dernière lettre de l’alphabet grec ?…

En chantant une berceuse, Ivanka Dymyd [la mère d’Artem, NDT] en a dit plus à ce sujet que toutes les paroles philosophiques. Il n’y a rien à ajouter.

Pourtant Ivanka a ajouté quelque chose, mais au sujet de qui ?

Au sujet de Pavlo Dobrotvorskyi, historien originaire de Kyïv, qui a perdu la vie en même temps qu’Artem Dymyd, à la frontière entre les régions de Mykolaïv et de Kherson.

funerailles artem
Les funérailles d’Artem Dymyd à Lviv. // Chaîne YouTube de l’UCU, capture d’écran

Un historien

Pavlo Dobrotvorskyi était historien. C’était le fondateur de l’association de jeunesse « L’appel du Yar » [du nom de Kholodniy Yar, une région forestière dans les environs de Tcherkassy, NDT], où il organisait des camps d’été pour les enfants, et des événements à caractère patriotique. C’est en qualité d’historien, de pédagogue et de combattant que Pavlo éduquait la jeunesse. Il est décédé après avoir été touché par un tir d’artillerie au cours d’une mission…

« Il a donné sa vie pour l’Ukraine
Le cosaque de Kholodniy Yar
C’est ainsi qu’avec Kourka3,
Ils sont tombés ensemble sous les tirs ennemis
Il est parti en premier
Honneur et gloire, mes respects aux Parents…
J’ai grand espoir de les revoir.
J’irai à Kholodniy Yar. »

Voilà les mots qu’Ivanka Dymyd a su trouver pour Pavlo et ses parents…

Pour conclure, permettez-moi de citer une pensée de Skovoroda en guise de vœu adressé à la Fondation Artem Dymyd qui vient d’être créée afin de soutenir les étudiants ukrainiens avec des bourses :

« L’amour de la vertu ressemble à la lumière du feu. Allume un feu et sa lumière éclairera instantanément tes yeux. Aime, ressens la recherche de la vertu, et ton cœur sera instantanément illuminé par la joie. Exécute, fais de l’amour une œuvre de vertu : tu abreuveras le fond de ton cœur du lait de la félicité et tu pourras t’attendre à en recevoir des fruits bénis4 ! »

Cette année, on va célébrer les 300 ans de la naissance de Skovoroda. Et maintenant, alors qu’une guerre totale fait rage en Ukraine, il est important que nous prêtions attention à notre philosophe et théologien. Ses pensées et ses raisonnements nous indiquent un chemin de vie à suivre même de nos jours. Les Russes peuvent détruire le paradis terrestre, les murs et la maison où Hryhorii Skovoroda a passé ses dernières années, mais ils ne peuvent pas détruire ses idées.

Traduit de l’ukrainien par Clarisse Brossard

Philosophe et personnalité ukrainienne, directeur du Centre d'études des humanités européennes à l'université nationale Kiev-Académie Mohyla et des éditions Duh-i-litera (Esprit et lettre), spécialisées notamment dans la traduction vers l’ukrainien des ouvrages philosophiques et historiques occidentales. Il vient de publier Lettre de Kiev, collection Placards &Libellés 12, Editions du Cerf, 2022.

Notes

  1. Hryhorii Skovoroda, cité par Leonid Ouchkalov dans Lovytva nevlovnoho ptakha : jyttia Hryhoria Skovorody (Attraper l’oiseau inatteignable : la vie de Hryhorii Skovoroda), p. 276.
  2. Les envahisseurs russes ont détruit le musée national de Hryhorii Skovoroda dans la région de Kharkiv par un tir direct de missile dans la nuit du 6 au 7 mai. (NDT.)
  3. Surnom donné à Artem Dymyd depuis son plus jeune âge. (NDT.)
  4. Op. cit., p. 329.

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