Anatoli Biely. Photo : Mikhail Belotserkovski

Anatoli Biely. Photo : Mikhail Belotserkovski

Anatoli Biely : « Mon pays s’est dérobé sous mes pieds »
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Quelque deux cent mille personnes ont quitté la Russie depuis le début de l’agression russe contre l’Ukraine. Parmi elles figurent des personnalités du théâtre et du cinéma, des stars du show-business, des écrivains, des journalistes, des défenseurs des droits de l’homme et des militants de l’opposition. L’acteur Anatoli Biely a annoncé son départ sur sa page Facebook.

Oui, je suis parti. Oui, j’ai quitté le théâtre et tout le reste. Guidé par l’idée de mon honneur professionnel, je suis allé jusqu’au bout, j’ai terminé ma 20e saison dans mon cher MKhAT [théâtre d’art de Moscou, NDT] en grinçant des dents et en serrant les mâchoires, pour ne pas faire faux bond au théâtre, et je l’ai arraché de moi-même avec mon sang. Parce que je ne peux plus rester dans un pays qui mène une guerre ignoble, inique, terrible et sanglante. Je ne peux pas faire comme si de rien n’était, je ne peux pas voir les gens rire aux terrasses des cafés, je ne peux pas entendre la musique joyeuse qui s’échappe des portes ouvertes. Je ne peux plus me taire.

Mon pays s’est dérobé sous mes pieds, de même que les gens que je considérais comme mes amis (il en reste très peu), ainsi que ceux pour qui je jouais sur scène, croyant naïvement que j’avais ne serait-ce qu’un petit effet sur leurs cœurs et leurs âmes. L’imbécile.

J’ai exprimé ma position au début de la guerre, à la fois sur Dojd [chaîne russe d’opposition, dont les programmes d’information sont diffusés sur Internet ; fermée par le Kremlin le 3 mars dernier, elle a repris ses émissions, de Riga, le 18 juillet, NDT] et sur mes comptes des réseaux sociaux. Tant de méchanceté et de haine se sont abattues sur moi que j’ai compris : cela ne sert à rien, la majorité est bel et bien « za » [préposition russe, qui signifie « pour », « en faveur de » ; l’auteur de ce texte a ici remplacé le « z » cyrillique par un « z » latin, qui renvoie au signe de ralliement dont se sert le régime de Poutine depuis le début de la guerre, NDT]. Alors je me suis tu. Je suppose qu’on peut me qualifier de défaitiste. Mais je pense vraiment que nous avons échoué dans cette bataille. Nous, c’est la culture, ceux qui réfléchissaient, ceux qui espéraient le développement démocratique de leur pays. Nous sommes peu nombreux. Et nous pouvons être effacés de la surface de la terre et de l’histoire très facilement. La Russie n’a pas besoin de nous. C’est bien dommage. Parce qu’il y a un grand nombre de gens magnifiques dans ce pays. De belles personnes. Mais il y a plus encore de ténèbres.

C’est une vérité amère, mais il faut l’accepter. Dans cette période sombre, le mot essentiel pour moi, c’est « déception ». La mienne est très profonde et multiple. Je suis déçu par la nature humaine, par la victoire de l’inconscient bestial sur l’esprit faible. Les ténèbres gouvernent. Je tiens à prévenir certaines idées : non, je n’exagère pas mes mérites, je n’ai pas enfourché un cheval blanc, chaque jour je sors seul de mon Égypte et j’échoue souvent. Mais j’essaie.

Je suis certainement de ceux qui ne peuvent pas rire après Auschwitz. Cet Auschwitz-là était éloigné dans le temps, il ne se ressentait pas si fort, mais voilà que celui-ci a fait irruption dans ma vie. C’est arrivé de manière inattendue et effrayante. Je ne sais pas encore comment vivre avec. Je suis pessimiste, et je crois que les ténèbres qui se sont installées sur la terre russe sont là pour très longtemps. Pour toute ma vie, c’est sûr.

Ce matin, un missile est tombé à Vinnytsia. Des adultes et des enfants sont morts. Je suis né à Bratslav, dans la région de Vinnytsia, en Ukraine. Depuis le 24 février, je porte en moi une pierre énorme, elle m’oppresse, et mon cœur souffre chaque jour. Non à la guerre.

Traduit du russe par Ève Sorin

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