Participants au Forum des peuples libres de Russie. // Compte Twitter de Sergej Sumlenny

Participants au Forum des peuples libres de Russie. // Compte Twitter de Sergej Sumlenny

Nous n’attendons pas : nous nous préparons
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D’éminents experts occidentaux réfléchissent collectivement à ce que pourrait être le démantèlement de la Fédération de Russie. Le journaliste et écrivain britannique Edward Lucas, un des meilleurs spécialistes de l’espace postsoviétique, a pris part au Forum des peuples libres de Russie, qui s’est tenu à Prague du 22 au 24 juillet dernier. Desk Russie propose une traduction légèrement abrégée de son intervention.

Ce qui nous manque beaucoup aujourd’hui, c’est une réflexion stratégique sur la question de la Russie post-poutinienne, sur ce qu’elle pourrait et devrait être. Effectivement, on en parle bien peu.

Je pense que nous devons tout d’abord nous faire une idée claire des erreurs historiques que nous avons commises et de ce que nous avons fait d’historiquement juste. Une de ces initiatives justes est par exemple la Semaine des peuples asservis. Depuis les années 1950, c’est aux États-Unis la troisième semaine de juillet. C’est là un très bon moyen de montrer non seulement aux Estoniens, aux Lettons et aux Lituaniens, qui ont été de jure occupés par l‘Union soviétique, mais aussi aux autres peuples opprimés de l’URSS qu’on ne les a pas oubliés en Occident et que quelqu’un pense à eux.

Je n’irais pas jusqu’à dire que pareilles initiatives symboliques jouent un rôle décisif, mais il faut bien commencer par quelque chose.

Je me souviens que, pendant la guerre froide, le gouvernement polonais en exil à Londres n’avait ni budget ni pouvoir réel, mais son existence même montrait que la légitimité de la prétendue République populaire de Pologne n’était pas indiscutable. Le gouvernement en exil délivrait des passeports, et l’on pouvait verser sa contribution au Ministère des finances, manifestant ainsi qu’il y avait une autre Pologne que l’on soutenait en tant qu’émigré polonais.

Les ambassades d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie, qui sont restées en activité pendant toute la période d’occupation, n’exerçaient pas elles non plus de fonctions réelles, sauf qu’elles délivraient des passeports à ceux qui en faisaient la demande (j’y avais obtenu un visa), mais elles envoyaient instamment un signal aux pouvoirs d’occupation. On évoquera aussi la Rada bélarusse, qui existait en exil depuis 1918 et qui rappelait aux autorités de Minsk que leur légitimité et leur souveraineté pouvaient être mises en doute.

C’est pourquoi je pense qu’il faut commencer par renforcer au maximum la composante émigrée. Dans l’espace post-soviétique, il y a eu des succès lorsque nous sommes parvenus à associer un mouvement démocratique local puissant en faveur de la souveraineté et de l’indépendance (ou du rétablissement de celle-ci) avec une communauté émigrée dynamique, informée et généreuse.

En ce sens, l’exemple des pays baltes est très significatif. Le spectacle était impressionnant : après 1991 des hommes politiques et militants de la diaspora comme Valdas Adamkus [ex-président de la Lituanie indépendante], Tomas Hendrik Ilves [ex-président de l’Estonie indépendante] et d’autres sont retournés dans les pays baltes et ont joué un rôle très important dans les processus démocratiques grâce à leurs compétences et aux relations qui, forcément, manquaient aux militants indépendantistes de ces pays.

Le moment est venu de commencer ce travail. Je voudrais beaucoup entendre plus souvent parler « d’Idel-Oural » [projet d’autonomie nationale des Tatares et des Bachkirs et mouvement actuel en faveur de la décolonisation des peuples du bassin de la Volga], et voir une diaspora circassienne plus active. La Bouriatie est bien représentée ici à cette conférence. Tâchons donc de faire pencher de l’autre côté les plateaux de la balance. Il ne s’agit pas seulement de lancer des actions politiques symboliques ni de créer des institutions, mais de former une société civile. Il faut penser aux médias, à des travaux de recherche universitaires, à toute possibilité d’alternative au régime impérial que le Kremlin impose dans ces pays. C’est un énorme chantier.

Il y a aussi autre chose à faire : il faut que nous gardions le contact avec ceux qui sont de l’autre côté du nouveau rideau de fer. Je sais qu’on objectera à cela une raison très sérieuse, à savoir que nous devons boycotter tout ce qui est lié à la Fédération de Russie et imposer un embargo total et absolu sur toutes les relations culturelles, économiques, sociales et humaines. Je comprends parfaitement cet argument et respecte beaucoup ceux qui militent en sa faveur. Comme ils disent : l’Ukraine aujourd’hui baigne littéralement dans son sang, exerçons donc une pression maximale sur le pouvoir impérial de Moscou.

Mais l’argument contraire est peut-être plus convaincant. Il faut penser stratégiquement. La Russie sera toujours là : sur le territoire de l’actuelle Fédération de Russie il y aura jusqu’à la fin de notre vie une, ou plusieurs, formations. Nous ne pouvons pas nous contenter de dire que la défaite militaire de l’armée des envahisseurs russes n’est pas seulement la principale mais la seule priorité, et qu’après peu importe. Je pense que ce serait irresponsable. Nous devons dès maintenant prévoir ce que nous pouvons faire dans une Russie post-poutinienne, post-impériale et post-Kremlin. Et cela suppose que l’on établisse des contacts à l’intérieur de la Russie pour échanger des informations et comprendre les problèmes et, ainsi, mieux cibler les efforts.

Je pense que, s’agissant de l’avenir de la Russie, nous aurons à résoudre deux grandes questions : celle de l’arme atomique et celle de la Chine.

L’Occident a une peur bleue de l’arsenal nucléaire russe. C’est le problème le plus grave que j’aie à aborder lors de mes interventions à Londres, Berlin et d’autres capitales occidentales. Les gens me disent : nous partons de l’idée que les Russes peuvent utiliser l’arme atomique et que nous sommes menacés d’une troisième guerre mondiale. Il y a en Occident une sorte de névrose, de phobie nucléaire qui, me semble-t-il, n’a guère de fondement rationnel. De plus cette phobie est indépendante de la question de savoir si l’arme nucléaire russe est entre les mains de Poutine ou de quelqu’un d’autre.

Quelle attitude adopter face à la Russie post-poutinienne sur des questions comme le régime international de non-prolifération, la limitation des armements, etc. ? Ce sera pour l’Occident une priorité très importante. Pour parler comme les Américains, nous ne voulons pas de « loose nukes » — c’est-à-dire d’armes nucléaires hors contrôle. Les choses ont fini par s’arranger au moment de la chute de l’URSS, mais elles pourraient désormais se passer autrement. Ce sera une question très importante et il nous faudra obtenir des réponses et savoir quel sera le plan prévu, comment serons assurés une sécurité et une utilisation adéquates, ce qu’il en sera du commandement et du contrôle, etc.

À vrai dire, nous avons raté l’occasion en 1991, quand nous avons laissé l’URSS s’écrouler — ce qui en soi était remarquable et dont nous nous sommes félicités de bien des façons. Mais nous avons aussi permis à la Fédération de Russie de tout hériter de l’Union soviétique sans poser aucune question. C’est à elle qu’est revenu le siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, c’est elle qui a hérité de tous les actifs. Elle a pris à son compte, semble-t-il, une partie des obligations et des charges, mais pas les réparations. Il nous faut bien réfléchir aux erreurs que nous avons commises en 1991 pour ne plus recommencer.

L’autre grande question est la Chine. Nous sommes en concurrence géopolitique avec la Chine. Elle aussi est un empire, qui occupe la Mongolie méridionale, le Tibet et le Turkestan oriental (Xinjiang). Je pense que nous nous heurterons d’emblée au problème des relations avec la Chine, qui cherchera à stabiliser ses frontières, sans que cela soit dénué de tout fondement.

La situation actuelle est totalement différente de celle qui se présentait lors de l’intervention de l’Occident en Russie dans les années 1918-1922. La Chine était alors très faible et, géopolitiquement, tout à fait au second plan. Bien qu’à l’époque l’Occident ait commis de graves erreurs et que l’intervention de l’Entente dans la Guerre civile chinoise ait échoué, nous n’avions pas alors à nous soucier de la position de la Chine. Ce n’est plus le cas maintenant. Quelles que soient les initiatives de renforcement de l’État ou de reconfiguration politique de la Russie post-poutinienne que nous envisagions, nous aurons affaire aux Chinois. Il nous faudra associer garanties et dissuasion, ce qui supposera de sérieux efforts diplomatiques.

Encore un mot. Je pense que dès 1918 nous avons négligé quelque chose d’important à propos de l’émigration russe. Un très grand nombre de gens ont quitté le territoire de l’URSS et l’on évoque souvent de grandes figures russes comme Bounine, Berberova et autres auteurs célèbres dans le Paris de l’émigration. Mais tous n’étaient pas russes. Souvenons-nous de Sadri Maksudi Arsal, le fondateur d’Idel-Oural, qui partit en Turquie et devint un important conseiller d’Atatürk. Sa petite-fille, avec laquelle je suis en contact, entretient pieusement sa mémoire.

Je pense qu’il faut considérer la grande vague d’émigration « poutinienne » avec un regard stratégique. Ces gens qui ont quitté la Russie ne sont pas nécessairement pro-occidentaux ou anti-impériaux. Comme me l’a dit en plaisantant un ami de Tbilissi, les nouveaux émigrés russes voient la Géorgie comme un restaurant et les pays baltes comme des stations thermales. Ils ne comprennent pas que ce sont des États au plein sens du terme et conservent une mentalité impériale.

Mais on peut s’employer à y remédier. Il ne faut pas admettre que cette émigration d’après février reste prisonnière de l’hégémonie politique, économique, religieuse ou autre du Kremlin. Il faut commencer à l’utiliser comme ingrédient de notre Russie post-poutinienne. Et cela exige des efforts.

Il aurait fallu commencer il y a trente ans, mais vous êtes aujourd’hui la preuve que l’on peut commencer maintenant.

Traduit par Bernard Marchadier.

Vidéo de l’intervention d’Edward Lucas.

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