Regarder en face la violence russe

Selon l’essayiste et journaliste français Jean-François Bouthors, il convient d’envisager ce à quoi les Ukrainiens font face. On se tromperait en répondant à cette question par le seul nom de Vladimir Poutine. Même si l’armée russe subit une défaite en Ukraine, l’enracinement très profond de la brutalité, du mensonge et du cynisme dans la société russe n’est pas près de disparaître.

Depuis six mois, maintenant, la guerre russe s’est installée en Europe1, sur le territoire ukrainien sans avoir jamais été déclarée, puisque pour le Kremlin officiellement n’est en cours qu’une « opération militaire spéciale ». L’armée lancée par Moscou à l’assaut d’un pays qui, selon l’idéologie orchestrée par le régime, n’existe pas de manière autonome hors de la tutelle russe piétine : la formidable volonté nationale ukrainienne, appuyée par le soutien des États-Unis et des pays de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord et de l’Union européenne, a permis à l’agressé de tenir face à l’agresseur en dépit de la dissymétrie initiale des moyens engagés.

Ne nous y trompons pas cependant : s’il est essentiel, le soutien occidental est lui-même et d’abord « soutenu » par la résistance ukrainienne. Et ce soutien moral, éthique, vertueux — au sens de la vertu comme force et courage — est décisif.

Rappelons-nous qu’avant le 24 février dernier, parmi les élites occidentales, rares étaient ceux qui étaient convaincus que Poutine passerait à l’acte alors qu’il massait depuis des mois des troupes russes tout le long de la frontière ukrainienne et que sa flotte manœuvrait dans la mer Noire et la mer d’Azov. Pourtant, le ministre de la Défense russe Sergueï Choïgou avait publiquement annoncé que Moscou envisageait une action militaire « technique » et les renseignements anglo-américains prévenaient de l’imminence d’une invasion. Après le début de « l’opération militaire spéciale », rares étaient également ceux qui pensaient que l’Ukraine ne finirait pas par plier devant la puissance de feu russe. Dans plusieurs chancelleries occidentales, notamment à Paris, Rome et Berlin, et même dans certains cercles diplomatiques anglo-américains, et parmi les commentateurs, beaucoup étaient convaincus que Kiev devrait se résoudre à négocier la possibilité d’une indépendance « neutralisée » — en fait sous tutelle moscovite — contre l’abandon définitif de la Crimée, du Donbass élargi, et sans doute d’une large bande côtière qui aurait pu s’étendre jusqu’à Odessa.

Sans la détermination et le courage ukrainien, l’Occident aurait hésité à résister durablement à l’offensive russe (offensive militaire et de propagande) et aurait incliné vers un règlement « munichois » du conflit. Disons-le : les Ukrainiens nous ont épargné cette honte. Jusqu’à présent. Mais la tentation demeure tant que l’agression russe se poursuit. Il ne suffit pas de donner à Kiev les moyens de stopper sa progression, il faut faire en sorte qu’elle prenne fin.

Nous en sommes loin et nous allons devoir faire preuve de courage et de détermination, nous aussi. Nous les Français, nous les citoyens des pays de l’Union européenne, nous les Occidentaux. À la différence d’une grande partie du reste du monde, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, nous avons connu la paix sur notre territoire et une grande prospérité. Nous avons eu le privilège immense de vivre en démocratie, libres quant à nos opinions, nos convictions, nos croyances et nos engagements politiques et sociaux, pour autant que nous respections la loi démocratique. Évidemment, cela n’allait pas sans conflits, sans crises, sans erreurs, sans inégalités, sans crimes et sans tragédies parfois : nous ne sommes pas irréprochables et la démocratie n’est pas l’unanimisme.

Aujourd’hui, la guerre est là en Ukraine, c’est-à-dire à nos portes. La prospérité paraît plus que fragile. Nous sentons qu’elle va nous faire défaut alors que nous n’y sommes pas préparés. Nous sommes entrés dans un temps critique, un temps qui n’est pas nécessairement « catastrophique », mais celui d’un passage au crible de nos valeurs, de nos solidarités, de nos attachements. Quelle idée nous faisons-nous de la liberté et de la vérité ? Quel prix accordons-nous à la démocratie ? Quelle conscience avons-nous de ses exigences ? Les Ukrainiens, depuis 2014 au moins — et à vrai dire depuis la révolution orange de 2004 qui a fait échec à la falsification du résultat de l’élection présidentielle, au grand dam de Poutine qui avait tout fait pour placer à la tête du pays un homme à sa convenance –, sont entrés dans ce temps critique. Celui d’un choix personnel et collectif qui conditionne l’avenir non seulement pour soi, mais aussi pour la nation, pour l’Europe, et même pour le monde.

Pour comprendre la nature ce choix, il faut considérer à quoi les Ukrainiens font face. On se tromperait en répondant à cette question par le seul nom de Vladimir Poutine. Il est évidemment tentant d’expliquer l’agression russe par la seule obsession d’un homme pour le pouvoir et la richesse. Bien sûr, la nature kleptocratique ou, pour le dire autrement, politico-mafieuse du régime qu’il conduit est indéniable, mais penser que se débarrasser de la clique qui met le pays en coupe réglée suffirait à résoudre le problème, serait une erreur.

Poutine et son pouvoir sont le produit d’une situation et d’une histoire qu’il faut regarder en face, car, même dans la meilleure des hypothèses — celle d’une défaite de l’armée russe en Ukraine qui conduirait l’agresseur à se retirer de tous les territoires qu’il occupe depuis 2014 — les dangers que portent cette situation et cette histoire ne disparaîtront pas pour autant.

Ce qui ne disparaîtra pas en un claquement de doigts avec l’échec de « l’opération militaire spéciale » de Vladimir Poutine, c’est l’enracinement très profond de la brutalité, du mensonge et du cynisme dans la société russe et son empire. L’histoire russe est marquée par un processus de brutalisation des corps et des esprits qui plonge ses racines loin dans le passé, en commençant par la conquête du pays par les Tatars au XIIIe siècle. On évoquera aussi la violence du règne d’Ivan IV dit « le Terrible » et de ses oprichniki, vêtus de noir (couleur que Poutine a donnée aux uniformes du FSB) qui faisaient régner la terreur dans le pays. On rappellera le très rude Temps des troubles qui se termine par l’avènement des Romanov. On soulignera aussi que les grands modernisateurs russes que furent Pierre le Grand et Catherine II, même s’ils aimaient les philosophes et les poètes, ont mené le pays d’une main de fer, et qu’au début du XXe siècle, Piotr Stolypine, premier ministre de Nicolas II, fit de même. Et l’on n’oubliera pas que le servage n’a été aboli qu’en 1861. Les effets de cette histoire, André Markowicz les résume de manière limpide dans son « libelle » intitulé Et si l’Ukraine libérait la Russie (paru en juin dernier, au Seuil), en citant de manière critique les vers de Pouchkine exaltant la victoire de Pierre le Grand sur l’hetman Mazepa (déjà la volonté de soumettre l’Ukraine) et le roi de Suède : « Ainsi, le marteau pesant/Fracassant le verre, forge l’acier ». Après avoir expliqué que le verre, pour le grand poète russe Lomonossov, « résume toute la grandeur de l’homme », Markowicz écrit : « Tel a toujours été le destin du verre, des gens, en Russie — ils sont brisés, massacrés ou ils deviennent fous. »

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Images tirées du clip Lagernaïa Rus (La Rus’ des camps)

Ainsi le marquis de Custine pouvait-il écrire dans La Russie en 1839 que « ce qui fait de la Russie l’État le plus curieux du monde à observer aujourd’hui, c’est qu’on y trouve en présence l’extrême barbarie favorisée par l’asservissement de l’Église, et l’extrême civilisation importée des pays étrangers par un gouvernement éclectique ».

« L’extrême barbarie… » Le déroulement de guerre en Ukraine depuis février dernier montre que l’expression de Custine reste cruellement d’actualité. Les massacres de Boutcha, d’Irpine, pour ne citer que ceux-là, les bombardements délibérés d’objectif civils — comme ceux de la gare de Kramatorsk ou du théâtre de Marioupol qui servait de refuge à des centaines de personnes (Associated Press, après près de deux mois d’enquête a chiffré le bilan à quelque 600 morts ! —, y compris d’hôpitaux, les viols, les tortures, les enlèvements, les déportations, les pillages, les villes et villages pilonnés par l’artillerie, les missiles et les bombes russes jusqu’à ce qu’il n’en reste pas pierre sur pierre, en guise de méthode de conquête, les délires paranoïaques de la propagande servie par la télévision russe, l’occupation de la centrale nucléaire de Zaporijia pour y installer des batteries et des stocks de munitions, en sont les illustrations récurrentes. On n’a pas fini de s’interroger sur les circonstances du décès, du fait d’une explosion ou d’un bombardement, de la cinquantaine de soldats ukrainiens, principalement des membres du bataillon Azov, détenus dans la prison d’Olivenka, dans la pseudo-République populaire de Donetsk tenue par les séparatistes prorusses qui réclamaient qu’ils soient condamnés à mort pour « terrorisme ». Enfin, Moscou se félicite même d’avoir « accueilli » en Russie mille cinq cents orphelins ukrainiens pour leur donner « une vraie famille » ! L’ONU pense, de son côté, que des dizaines de milliers d’enfants pourraient à l’avenir être ainsi « russifiés » ! Que rêver de mieux, dans la logique du Kremlin, que de les soustraire à l’influence des « nazis » ukrainiens et que de les sortir d’un pays qui doit être, comme l’a dit l’ex-président russe Medvedev « désukrainisé » ?

Il faut joindre à cet inventaire sinistre les témoignages de soldats de Moscou qui racontent comment est conduite la machine de guerre qu’ils servent, comment elle se comporte elle-même à l’encontre de ses propres hommes de troupe et de leurs officiers, animée qu’elle est par un mépris absolu de la vie2. La corruption, le cynisme, l’incurie font des ravages dans les rangs russes.

Là aussi se trouve la barbarie. Or, elle n’apparaît pas seulement comme le fait du prince qui imposerait son cynisme, mais comme un système diffus, reflet d’une société qui n’accorde à la vie de l’individu, y compris le voisin, le proche, qu’une valeur infime. C’est peut-être pour cela qu’il semble si facile de faire admettre à une large partie de la société russe qu’il est possible de massacrer ceux qui sont les plus « frères » des Russes parmi tous les membres de l’empire : les Ukrainiens, ceux par les ancêtres desquels est advenu « le baptême de la Russie » ! « Tous égaux et unis dans la mort » serait ainsi la pointe finale et effrayante d’un nihilisme brutal profondément ancré dans la société russe.

Dans sa version grandiloquente, dans les discours de Poutine, ou sur la première chaîne de télévision, dans la bouche du propagandiste de choc Vladimir Soloviev, ce nihilisme va jusqu’à promettre aux Européens et Américains, sans sourciller à Moscou, l’apocalypse nucléaire en guise d’apothéose. Malheureux ceux qui croiraient pouvoir préserver l’Occident en choisissant la soumission et donc en abandonnant l’Ukraine : ceux qui tiennent à Moscou cette rhétorique ignoble ne pourraient y voir que la justification de leur supériorité et une raison supplémentaire de poursuivre la marche du pouvoir russe en avant vers la domination de toute l’Europe. On ne s’étonne donc pas que le Kremlin cherche, de par le monde, des soutiens et des complicités auprès de régimes dont les dirigeants partagent le même cynisme, le même nihilisme. « Dictateurs et autocrates de tous les pays, unissez-vous avec nous ! », chante la diplomatie russe en faisant miroiter une libération de la « domination occidentale ».

« L’extrême barbarie », donc. Inscrite dans la longue histoire russe. Pour comprendre son emprise actuelle qui aboutit au chapelet d’horreurs que l’on vient d’évoquer, il faut rappeler aussi ce que fut le XXe siècle russe, principalement soviétique et postsoviétique. Dès septembre 1918, les bolcheviques ne tardent pas à créer de premiers camps de concentration dont la responsabilité est confiée à la Tchéka, créée par Lénine l’année précédente et dirigée par Felix Dzerjinski, dans lesquelles sont internées des personnes issues de « catégories dangereuses ». S’ajoutent ensuite des camps de « travail correctif ». Nicolas Werth écrit dans sa préface au livre Aux origines du Goulag (Collection « Les moutons noirs », Éditions François Bourin 2011) : « La plupart — on en compte plus d’une centaine à la fin de l’année 1920, totalisant environ 100 000 détenus — regroupent indifféremment “bourgeois” incarcérés sans jugements “jusqu’à la fin de la guerre civile”, délinquants condamnés, soldats de l’Armée blanche faits prisonniers membres de famille de paysans insurgés pris en otages. » Bientôt sera créé le SLON, le « camp à destination spéciale des Solovki », qui sera le prototype du Goulag. Or il faut bien garder et encadrer tous ces prisonniers. Pour cela, comme le note Nicolas Werth, « c’est parmi les tchékistes condamnés et la pègre la plus endurcie que l’administration des Solovki recrute », instaurant une « large autogestion… synonyme d’arbitraire absolu ». Ainsi parle Nogtev, l’un des chefs du SLON, aux détenus qui arrivent aux Solovki : « Comme vous le savez, ici, il n’y a pas de pouvoir soviétique, juste le pouvoir des Solovki. (…) Ici, ce sont nos lois qui priment. »3

Aux Solovki s’est noué un pacte, toujours et plus que jamais d’actualité, entre « les organes de forces » et le monde du crime. Un pacte que Vladimir Poutine ne se privera pas d’activer lorsqu’il sera invité par Anatoli Sobtchak, le maire de Saint-Pétersbourg, à devenir son conseiller en matière de relations internationales, puis à devenir responsable des relations extérieures de la mairie, ce qui lui donnait une forme de contrôle des flux commerciaux et financiers qui transitaient par le territoire de la ville. C’est alors que s’est constituée une partie du clan qui règne aujourd’hui sur le pays.

Varlam Chalamov, le grand écrivain du Goulag, avec Alexandre Soljenitsyne, auteur des terribles et magnifiques Récits de Kolyma, a rendu compte de cette alliance perverse entre la pègre et les « organes » et de ses effets auxquels il a été directement confronté. Il est allé plus loin que Soljenitsyne qui y avait essentiellement vu une « complaisance », une forme de connivence sociale. Dans un texte intitulé Sang de filou (publié dans Essais sur le monde du crime, Gallimard, 1993), Chalamov écrit : « En 1938, alors qu’il existait un “concordat” presque officiel entre les autorités et la pègre, et que les voleurs étaient déclarés “amis du peuple” les autorités ont cherché en eux des armes pour lutter contre les “trotskistes”, les “ennemis du peuple”. » Il leur était expressément demandé d’aider à « anéantir ces gens ». Et Chalamov précise : « Avec la pleine approbation des autorités, ils ont procédé au massacre des “fascistes”. » Que font d’autre les milices Wagner qui recrutent dans les prisons russes des hommes en vue de participer à la « dénazification » de l’Ukraine ?

Mais revenons à ce qu’écrit Chalamov : « L’esprit corrupteur de la pègre imprégnait toute la vie de Kolyma. Il est impossible de comprendre les camps sans une idée exacte de ce qu’est le monde du crime. Ce sont les truands qui donnent aux lieux de détention leur visage, le ton de la vie que tous y mènent, depuis les fonctionnaires les plus haut placés jusqu’aux travailleurs affamés des mines d’or. »

Ce pacte entre la pègre et les « organes » a évidemment joué un rôle de premier plan après que le parti communiste eut perdu le contrôle politique du pays, après le putsch manqué d’août 1991 à Moscou. On est vite passé, moyennant l’intervention musclée des truands, avec parfois même quelques batailles rangées entre clans, au bénéfice des « nouveaux riches » et des « kagébistes » reconvertis dans le capitalisme sauvage, du Gossplan à la kleptocratie. Exposée à la corruption, mais aussi aux menaces, la justice russe a alors été largement instrumentalisée au bénéfice des nouveaux maîtres du pays. Mais ce qui est à l’œuvre, ce ne sont pas seulement des intérêts convergents entre le pouvoir et le monde du crime : c’est une culture commune, un système de représentation du monde où prévalent la force brute, le machisme, le mépris de la vie et enfin une étrange idée de l’ordre, celle des « voleurs dans la loi », en russe : vory v zakone. Mais la loi, comme on le comprend dans les propos de Nogtev, c’est celle des « parrains », celle du vojd4, le chef, le guide…

Cela s’entend dans le langage qu’emploient volontiers les dirigeants actuels de la Russie, Poutine le premier. Le vocabulaire dont le maître du Kremlin fait un usage délibéré, pour choquer, pour montrer qu’il est le chef, vient directement des camps et de la pègre. Dans la tribune qu’il a publiée dans Le Monde, le 21 mars dernier, sous le titre : « Le recours de Poutine à l’argot mafieux indique une sorte d’appartenance au monde des malfrats », Yves Hamant, très fin connaisseur de la Russie écrit : « Les hommes de la police politique, le futur KGB, ont eux-mêmes été contaminés à leur contact. Ils étaient censés les rééduquer, mais on peut se demander qui a rééduqué qui : les “kagébistes” les malfrats, ou le contraire ? Ainsi, c’est la société qui s’est en quelque sorte criminalisée. Des groupes se sont emparés des règles mafieuses, leur empruntant un style de vie, des attitudes physiques, une “morale” sui generis, une hiérarchie formée de “parrains” régnant sur leurs protégés. »

Il y a cependant plus encore que cette culture commune aux dirigeants actuels et aux truands. L’imprégnation et la contamination ont été beaucoup plus vastes. Nicolas Werth donne une idée de son ampleur lorsqu’il rappelle (dans le Tract Gallimard qu’il a récemment publié sous le titre Poutine historien en chef) que « plus de 25 millions de personnes — un adulte sur six — ont connu les camps ou la déportation ». Cette fois-ci, ce qu’il faut considérer, ce ne sont pas les postures de chef, mais l’inculcation à l’échelle de toute la population (un adulte sur six, cela induit évidemment des effets de contamination à large échelle, ne serait-ce qu’à travers les enfants de ses adultes) d’une culture qui a facilité l’exercice d’un pouvoir totalitaire. Chalamov rapporte que l’un des chants les plus répandus, lorsqu’il était à la Kolyma, était Le Destin, dont il rapporte le début :

En tout c’est le destin qui nous mène
Et nul ne peut lui échapper.
Partout c’est lui qui nous emmène
Et nous allons dociles, où il nous dit d’aller

(Traduction Sophie Benech)

Ainsi ont été inculqués les codes de la soumission, de la docilité, de la peur, des habitudes de compromission, de lâcheté, de démission. Ainsi se sont enkystées, du fait des traumatismes résultant de la violence subie, des formes d’angoisse, de panique, de failles psychologiques qui peuvent verser vers la paranoïa. Ainsi s’est ancré le besoin de trouver des coupables et des boucs émissaires pour tenter d’expurger la souffrance qu’on endure et la désespérance qui ronge, inscrite dans les corps autant que dans les esprits. Ainsi s’est transmis un style de rapports sociaux basé sur la loi du plus fort, sur l’admiration contrainte des chefs, sur le mépris des faibles et des femmes…

On ne peut pas non plus oublier les traumatismes immenses de la Seconde Guerre mondiale conduite, sous les ordres implacables de Staline, de la manière la plus barbare, sans que soient tolérés les moindres états d’âme — exprimer un doute, une réticence pouvait vous coûter la vie ou du moins des années de camps. L’armée soviétique a intériorisé ces traumatismes que l’on n’a jamais songé à soigner : s’y sont répandues des méthodes perverses d’initiation des recrues à la culture de la violence et de l’humiliation. Anna Politkovskaïa dans quelques-uns de ses reportages et, avant elle, Sergueï Kaledine, dans La Quille (Éditions Maren Sell, 1989) ont raconté les ravages de la diedovchtchina à laquelle étaient exposés les jeunes appelés. « Bizutage » est un mot bien trop faible pour exprimer les sévices physiques et moraux — jusqu’à la réduction à des formes d’esclavage, parfois sexuel — que recouvre ce mot russe qui désigne le pouvoir que peuvent exercer des plus âgés sur les plus jeunes. Les dix ans de guerre en Afghanistan jusqu’au printemps 1989, puis les deux guerres de Tchétchénie (décembre 1994 – août 1996 et 1999-2009), menées très cruellement, ont apporté de nouveaux traumatismes dont Anna Politkovskaïa disait qu’ils diffusaient une véritable gangrène dans toute la société russe.

Enfin, last but not least et tout à fait lié à ce qui précède, l’alcoolisme qui a pris en Union soviétique l’ampleur d’un véritable fléau national. Dès son arrivée au pouvoir en 1985, Mikhaïl Gorbatchev entreprit de le combattre en décrétant une quasi-prohibition, mais sa « loi sèche » fut un échec, tant le mal était enraciné. Non seulement le trafic et la production « personnelle » de samagon — autodistillation — ne firent que croître et embellir, mais on vit des Russes en manque se ruer vers tout ce qu’ils pouvaient trouver comme produits de substitution — jusqu’à du liquide de refroidissement pour des moteurs ! .

La consommation d’alcool est intimement liée aux conséquences multiples du goulag et des traumatismes de guerre. Si l’armée et les camps ont fonctionné comme lieux d’initiation à une culture de la boisson qui avait bien entendu de vieux antécédents, l’alcool s’est présenté comme une indispensable compagne, non seulement pour supporter la solitude et l’ennui, mais pour noyer la profonde désespérance d’une société soviétique aux idéaux de laquelle chacun savait depuis longtemps qu’il n’était plus possible de croire. Or l’une des conséquences courantes de l’alcoolisme, c’est de faire naître ou de nourrir des tendances paranoïaques chez ceux qui en font une consommation compulsive et addictive. Un peuple qui boit massivement (avec de très sévères conséquences sur l’espérance de vie et de graves effets démographiques) est donc particulièrement réceptif à des formes de propagandes qui présentent le monde en noir et blanc et répètent que le pays est menacé par un ennemi aussi sournois qu’irréductible. Rien de mieux, comme terrain social pour les discours populistes et complotistes qui présentent la Russie comme la nation gardienne de la vérité — sur le mode de l’idéologie de la troisième Rome entretenu de longue date par le patriarcat de Moscou —, capable de souffrir pour le salut du monde, forteresse assiégée face à des puissances hostiles, européennes et américaines.

La défaite de Poutine et consorts qu’il faut donc souhaiter et hâter ne fera hélas pas disparaître en quelques semaines ou mois ce très sombre état de fait qui caractérise en profondeur la Russie. Dresser ce constat ne revient pas à y enfermer les Russes ni à les désigner une nouvelle « race maudite ». Bien au contraire, les Russes valent infiniment mieux que ce à quoi les ont réduits l’autocratie, le totalitarisme soviétique, puis le régime de Poutine, mais ils ne pourront l’exprimer collectivement sans combattre la brutalité dans laquelle le pouvoir les a plongés, sans entamer un long travail de désintoxication. L’attachement qu’on peut avoir à la grande culture russe ne doit pas cacher cette vérité de la profonde maladie du peuple russe qui doit être soignée. Il faudra pour cela de très longues années.

Il est symptomatique que Poutine se soit systématiquement attaqué à toutes les personnalités et organisations qui avaient entrepris de prendre ce problème à bras-le-corps. En particulier — et ce fut l’avant-premier acte de son « opération militaire spéciale » — en interdisant l’ONG Memorial, qui travaillait précisément sur la mémoire du Goulag et sur l’établissement des responsabilités pour les crimes commis par le pouvoir soviétique. Il n’était pas question pour lui de permettre aux Russes de voir la réalité en face.

Depuis l’Indépendance proclamée le 24 août 1991, les Ukrainiens se sont attelés à cet examen du passé et de ces conséquences — y compris sur la question douloureuse de l’antisémitisme. Sans doute la tragédie de l’accident nucléaire de Tchernobyl, en 1986, a-t-elle joué un rôle considérable dans cette prise de conscience, mais le mouvement était commencé depuis plusieurs années dans les cercles dissidents et la population n’ignorait pas, même si cela ne se disait qu’à mots couverts, ce qu’avaient vécu les générations précédentes depuis la victoire de Lénine. Une partie non négligeable des Ukrainiens savait aussi comment s’étaient déroulées, au cours des siècles précédents, les différentes périodes d’une colonisation russe qui s’est attachée à imposer la domination moscovite à un peuple qui, par son histoire et sa géographie, est à la fois plus européen, plus méridional et plus multiculturel que celui de la Russie. Il faut bien comprendre que ce que Moscou reproche à Kiev, c’est aussi cette intelligence du passé, ce travail de mémoire qui, par contraste, dévoile la nature du régime russe actuel.

L’un des acquis de ce travail, c’est précisément ce qu’Annie Daubenton, qui connaît parfaitement l’Ukraine, a appelé (dans un article publié dans le numéro de juillet-août dernier de la revue Esprit) « la révolution par la démocratie ». C’est cette révolution décentralisatrice qui a manqué à la Russie depuis 1991 et à laquelle, dès son accession à la direction du pays, s’est foncièrement opposé Poutine en instaurant sa « verticale du pouvoir ». La verticale du pouvoir, c’est à la fois l’épine dorsale de l’autocratie et celle des organisations mafieuses. Voilà à quoi résiste l’Ukraine et ce que Poutine voudrait faire valoir dans toute l’Europe pour satisfaire son fantasme de toute-puissance. On voit, depuis le 24 février dernier, jour après jour, quelle violence il déploie pour parvenir à ses fins.

(L’auteur vient de publier Poutine, la logique de la force, aux Éditions de l’Aube)

Jean-François Bouthors est journaliste et essayiste, collaborateur de la revue Esprit et éditorialiste à Ouest-France. Il est auteur de plusieurs livres dont Comment Poutine change le monde, Editions Nouvelles François Bourin, 2016

  1. Nous n’oublions pas, bien sûr, que la guerre a en fait commencé en 2014 avec l’invasion puis l’annexion de la Crimée, et le « soulèvement » des régions séparatistes du Donbass. Mais depuis le 24 février 2022, Moscou a annoncé un objectif d’une tout autre ampleur, celui du renversement des autorités légitimes de l’Ukraine, qualifiées de « nazis ».
  2. Ce mépris de la vie des soldats de l’armée russe est évidemment « facilité » par le fait que parmi les soldats envoyés sur le front beaucoup appartiennent en fait à des minorités ethniques issues des républiques d’Asie ou du Caucase de la Fédération de Russie. Tout en étant citoyens russes, ils ne ressortissent pas du cœur de la nation.
  3. Cité par Nicolas Werth.
  4. Ce mot était l’un des titres dont se parait Staline, dont il faut rappeler qu’il est lui aussi passé par la prison et qu’il a participé dans ses débuts de révolutionnaire à de sanglants braquages de banques et de convois de fonds en Géorgie.

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