Hommage à Gorbatchev : « Il est venu nous donner la liberté »

Dans ce texte très personnel, l’écrivain bélarusse Alhierd Bacharevič décrit ce qu’il ressent après le décès de Mikhaïl Gorbatchev, en évoquant les bouleversements vécus par toute une génération.

Je suis en train de lire ce qu’on écrit sur Gorbatchev. Pour certains, il était une figure de l’enfance. Visiblement, la génération de nos aînés, elle, se le remémore de plus en plus avec compassion et gratitude — sans oublier de rappeler qu’il a commis beaucoup d’erreurs et qu’il nourrissait nombre d’illusions néfastes. Pour les plus jeunes, il est un nom inscrit dans l’histoire, ils ne se souviennent pas de cette époque, et je les vois partagés entre hostilité totale d’un côté et idéalisation de l’autre.

C’est regrettable.

Voici quelques mots sur mon Gorbi.

LA DERNIÈRE GÉNÉRATION SOVIÉTIQUE

Je fais partie de ceux qui voient Gorbatchev comme un bonhomme de notre enfance. Pendant ses belles années, j’avais entre dix et seize ans. C’est précisément à cet âge que la personnalité se forme. Ma génération vient de là ; et de là vient notre envie de tout repenser, de découvrir tout ce qui était interdit, de s’exprimer sans crainte, de réfléchir avec notre tête et de laisser de côté les vérités empruntées à bon compte. C’est là aussi que s’est construite cette aspiration au renversement de l’autorité, qui à d’autres semblait irrécusable. C’est de là que provient cette défiance envers le pouvoir quel qu’il soit, et ce culte du changement. De là qu’est né le mépris envers ceux qui tentent de nous manipuler. Ma génération, ce sont des enfants et des petits-enfants d’esclaves, et la dernière génération de Soviétiques ; nous avons connu et le pays des Soviets, et l’indépendance, et Loukachenko. Nombre d’entre nous vivent aujourd’hui à l’étranger, dans le monde libre, celui que nous a ouvert la perestroïka de Gorbatchev à l’époque. Et à présent, nous refaisons le chemin de ceux qui ont fui autrefois l’étreinte tenace de l’empire. Avant Gorbatchev.

LES JUGES

La plupart de ceux qui parlent de lui sur une note totalement négative, critique, qui le raillent ou le condamnent intégralement, sont nés dans les années de la perestroïka ou dans les années 90.

Ils ne sont pas en mesure de se représenter ce qu’était la « perestroïka » de Gorbatchev. Ils n’ont rien vécu de semblable. Leur expérience se limite à différentes nuances d’un même autoritarisme, agrémenté de « libéralisations » et de répressions, avec ses consensus mornes — « consomme et tais-toi » —, mais avec Internet et les visas Schengen également, et ce demi-choix (au moins, il y a un choix) : partir ou rester. Pour eux, la perestroïka, c’est l’histoire telle qu’on l’écrit, c’est un texte, pas une expérience personnelle. Les années 80, les années 70, les années 60 ou les années 30, c’est du pareil au même : elles ont leur page sur Wikipédia. D’où ce désir ardent de juger Gorbatchev à l’aune de notre époque actuelle. C’est le privilège immuable des descendants. Leur seul privilège. Il est légitime.

LA PERESTROÏKA

La perestroïka de Gorbatchev n’était pas une simple révolution. Ce n’était pas non plus un simple changement de rhétorique. Pas une simple protestation, ni un revirement, ni une nouvelle « libéralisation ».

C’était quelque chose de tectonique, de cosmique, une chose comme il s’en produit une fois tous les mille ans.

C’était l’agonie d’un empire gigantesque qui se croyait immortel.

C’était un Vent de Changement planétaire, non un simple processus politique.

Je me souviens de son goût. La dernière génération soviétique tout entière se souvient du goût de ce vent prodigieux et de cet espoir naïf, immense. Une telle liberté ne verra plus jamais le jour, car la non-liberté à l’époque rôdait encore, et par contraste la liberté, elle, semblait particulièrement belle.

L’empire et les Soviets mouraient sous nos yeux.

C’était véritablement « pour toujours, jusqu’à ce que ce soit fini », comme l’a écrit un anthropologue. Et quand ça s’est fini, ça ressemblait à la jeunesse éternelle.

C’était un temps où tout le monde, subitement, a pris une grande inspiration et s’est mis à hurler, et puis la vie a continué. Les vivants, que l’on persuadait depuis des décennies qu’ils étaient morts, se sont levés de leurs cercueils. Nous étions parmi eux. Nous ne voulions pas vivre morts dans cet empire.

Et tout à coup, on nous a dit : vous n’êtes pas obligés de vivre morts. Vous pouvez vivre, et vous n’avez rien à craindre de vivre.

LE TSAR

Gorbatchev était un tsar avec une machine entre les mains, et la mission principale de cette machine était de tuer des gens. Les dociles, moralement. Ceux qui résistaient un tant soit peu, physiquement.

Gorbatchev pouvait utiliser cette machine comme bon lui semblait.

Il en a cassé la pièce la plus importante — consciemment, à dessein — afin que la machine s’arrête. Ensuite, il a bondi tout autour en criant que c’était réparable, qu’elle fonctionnerait même sans cette pièce, qu’on pouvait en faire autre chose.

Mais la machine avait été créée dans le but de tuer. Alors qu’elle gisait là, cassée par son mécanicien, beaucoup de choses ont changé. Tout s’est passé très vite, comme en rêve, comme dans un conte, comme dans un livre.

Nous nous sommes réveillés dans notre pays.

Et nous avons cru que c’était pour toujours.

LES ILLUSIONS

Oui, c’était une illusion, mais pendant l’ère pré-gorbatchévienne, la suspicion même d’une illusion était punie d’une peine de prison, d’une déportation dans un camp ou d’un séjour en hôpital psychiatrique.

La perestroïka, c’était le moment où l’on a pu commencer à penser autrement sans risquer quoi que ce soit.

Très rapidement, il est apparu que c’est comme cela que meurent les empires : quand on ne punit plus le non-conformisme. Sans cette pièce maîtresse, les empires déclinent vite, sans qu’on s’en aperçoive et dans la misère. Un jour, vous avez un Reich millénaire d’ouvriers et de paysans, et le lendemain, il a disparu.

LA PAIX

Il y a eu la paix, aussi.

Tout à coup, des millions de personnes sur tous les continents ont été en paix. Il n’y avait plus de raison de craindre la guerre. Ni la guerre atomique, ni la guerre froide, ni aucune autre guerre.

Il est difficile d’imaginer cela aujourd’hui si vous n’avez pas ressenti vous-même cette peur qu’avaient les gens dans les années 70 et 80, aux quatre coins du monde.

gorbi poutine
Mikhaïl et Raïssa Gorbatchev avec Vladimir Poutine, en 1994. // Archives personnelles de Besik Pipiya

S’IL VOUS PLAÎT

Ne minimisez pas l’importance de la perestroïka.

N’idéalisez pas Gorbatchev.

Ne condamnez pas le vent du changement.

Gorbatchev était un communiste qui considérait que l’on pouvait sauver le pays des Soviets.

Il a sur la conscience des erreurs, des crimes, sa bêtise et sa foi en ce qui était un Mal absolu.

Mais son époque était celle de la liberté ; une époque comme on ne peut qu’en rêver aujourd’hui au Bélarus.

L’HOMME

Entre la fin de l’empire soviétique et aujourd’hui, il n’était personne, et ses déclarations et décisions n’avaient aucune sorte d’influence. Il porte la responsabilité du sang versé et des crimes commis à l’époque où il avait le pouvoir.

Gorbatchev, c’est 1985-1991 et rien d’autre.

Il n’a pas eu le temps de faire quoi que ce soit de plus, heureusement pour nous.

Gorbatchev était tout ce qu’on écrivait et qu’on écrit aujourd’hui sur lui.

Il n’était pas quelqu’un devant qui il conviendrait à présent de s’incliner. S’incliner — surtout devant une personnalité politique —, est hors de propos pour nous, les enfants des années 80.

Ce n’était pas un génie.

Mais tous les empereurs qui l’ont précédé étaient prêts à tuer des millions de gens au nom de leurs idées supérieures et de leur pouvoir démesuré.

Gorbatchev n’avait pas d’idées supérieures, et il a renoncé au pouvoir démesuré.

Il était comme tout le monde. Un homme normal, « lambda » comme on dit, de chair et d’os, qui ressentait ce qu’aurait éprouvé n’importe quel autre homme normal à sa place : on ne peut plus continuer comme ça. S’il avait des idées, c’était des idées d’homme, et non de chef.

Il n’était pas Gorbi le Libérateur.

Il n’était pas un saint.

Il n’était pas non plus une momie, ni un vampire.

QUI ÉTAIT-IL, ALORS ?

Il était mon bonhomme de la télévision.

Le premier homme parmi les zombies de la planète déshumanisée, desséchée des Chefs.

C’était un humain, et comme tous les humains, il était faible. Mais il ne s’est pas vengé de sa faiblesse.

Grâce à cela, l’histoire l’a écarté et s’est ruée en avant.

« Mort à l’empire soviétique ! » avais-je écrit un jour sur la couverture de mon journal de classe à l’école soviétique. Les instituteurs étaient horrifiés.

Toutefois, je n’avais pas été puni pour cela.

Or des millions de ceux qui avaient vécu avant moi, eux, avaient été punis. Ne serait-ce que pour avoir pensé, même sans agir. Ils ont été tués par l’empire sans aucune raison. Comme ça, simplement.

Tous ceux qui ont créé le Bélarus à la fin de l’ère soviétique ont été supprimés pour avoir seulement rêvé ce pays.

Gorbatchev a été emporté par l’histoire. Il n’a pas lutté.

Ceux-là, par contre, ils s’accrochent. Et ils tuent.

Gardez ça en mémoire.

APRÈS GORBATCHEV

Ensuite, on l’a oublié.

Je profite à mon tour du privilège du descendant.

L’erreur la plus grossière de l’Occident dans la première moitié des années 90 a été de décider que l’empire à demi mort qu’était la Russie pouvait devenir libre et démocratique grâce au seul capitalisme.

Mais les empires ne peuvent être libres. Ils reposent sur la violence ; le sens même de leur existence est l’expansion et la conquête de nouvelles terres.

Ils ont besoin de diffuser le poison de la propagande et de poursuivre leur rêve de revanche : c’est dans leur nature.

Il aurait fallu à ce moment-là détruire totalement la Russie en tant qu’empire. L’empire devait disparaître ; il aurait fallu ne pas lui apporter son soutien tant qu’il n’aurait pas disparu, et ne pas accepter ce qui était venu le remplacer.

Nous n’aurions alors connu ni Poutine ni Loukachenko.

Il aurait fallu saisir la chance que Gorbatchev offrait au monde entier.

Mais ce n’est qu’aujourd’hui que nous le comprenons. À l’époque, on nous a raconté que c’était la fin de l’histoire, et nous l’avons cru.

Ma génération, dans cette première moitié des années 90, était trop jeune pour influer sur quoi que ce soit.

Nous n’avons jamais voté pour Loukachenko. Ce n’est pas nous qui l’avons élu en 1994, nous qui commencions tout juste à avoir le droit de vote.

Et il serait hypocrite de ne pas reconnaître que c’est grâce à Gorbatchev que nous avons compris si tôt la valeur de la liberté.

Grâce à ce drôle de bonhomme sur l’écran de nos téléviseurs Horizont.

En guise de conclusion, voici un petit extrait de mon livre autobiographique intitulé Le Garçon et la Neige (2021) :

« J’ai trouvé il y a deux ou trois jours une photo en noir et blanc très intéressante et qui date de cette année charnière. “Mikhaïl Gorbatchev assiste aux funérailles de Konstantin Tchernenko dans la salle de l’ordre de Saint-Georges au Kremlin.” Mikhaïl Sergueïevitch [Gorbatchev, NDT] se tenait parmi ses camarades du parti, mais me regardait droit dans les yeux, par-dessus l’épaulette de quelqu’un. Oui, il me regardait. Ses yeux étaient vifs, accrocheurs, joyeux même, quelque part. J’avais l’impression qu’il me disait, à moi directement et à personne d’autre : attends un peu, mon gars. Tu auras une jeunesse dont tes parents n’auraient même pas pu rêver… »

C’est en effet ce qui s’est passé.

Version originale publiée sur Facebook

Traduit du bélarusse par Nastasia Dahuron

bacharevic portrait

Écrivain et traducteur biélorusse. Son œuvre compte plusieurs romans et essais dont certains sont traduits dans les principales langues européennes. Après avoir participé dans des manifestations de l’opposition en septembre-octobre 2020, il s’est vu obligé de quitter le pays. Il vit actuellement en Autriche.

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