La ville de Balaklia, dans la région de Kharkiv, reprise par les forces ukrainiennes. // Compte Twitter du ministère de la Défense ukrainien, capture d’écran

La ville de Balaklia, dans la région de Kharkiv, reprise par les forces ukrainiennes. // Compte Twitter du ministère de la Défense ukrainien, capture d’écran

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Pour l’historienne et journaliste américaine Anne Applebaum, l’issue de l’invasion russe en Ukraine ne fait pas de doute. Poutine va échouer dans sa tentative de reconstitution de l’empire soviétique, et son avenir personnel est compromis. L’Occident doit commencer à envisager sérieusement l’après-Poutine.

Ce dernier mois, l’armée ukrainienne a repris du terrain sur le front russe au nord-est du pays. Elle a libéré des villes comme Balakliia, puis Koupiansk, et finalement Izioum, une ville située au croisement de grands axes de ravitaillement. Ces localités sont peu connues des lecteurs étrangers mais elles sont restées totalement inaccessibles aux Ukrainiens durant de nombreux mois. Les forces ukrainiennes les ont reconquises en l’espace de quelques heures. Désormais elles combattent à la lisière de Donetsk, une ville occupée par les Russes depuis 2014.

On peut évoquer de nombreux points au sujet de cette offensive : le choix du lieu tout d’abord puisque, de manière subtile et durant des semaines, les Ukrainiens laissaient croire et sous-entendaient qu’ils avaient pour objectif d’entamer une grande offensive au sud du pays.

Il faut néanmoins noter que le choc le plus important ne fut pas la tactique des Ukrainiens, mais la réaction des Russes.

Le lieutenant général, Yevhen Moïssiouk, commandant adjoint des forces armées ukrainiennes, a constaté avec stupéfaction que l’armée russe battait en retraite sans même chercher à combattre : les Russes ne se battaient pas. D’ailleurs, ayant le choix entre combattre ou s’enfuir, de nombreux soldats s’enfuyaient à toutes jambes.

Les soldats ont publié des photos de véhicules et d’équipements militaires abandonnés dans la hâte, ainsi que des vidéos montrant des files de voitures, appartenant vraisemblablement à des collabos fuyant les territoires occupés. Selon des rapports de l’état-major ukrainien, les soldats russes abandonnaient leurs uniformes et enfilaient des vêtements civils pour essayer de s’introduire en territoire russe. Les forces de sécurité ukrainiennes ont mis en place une hotline à l’intention des Russes qui souhaiteraient se constituer prisonniers. Elles diffusaient même des enregistrements de certains appels.

La différence fondamentale entre les soldats ukrainiens qui se battent pour la survie de leur pays et les Russes qui ne sont motivés que par leur solde commence enfin à devenir flagrante. Naturellement, cette différence ne suffira peut-être pas. Les Ukrainiens sont certes mieux motivés, mais les Russes ont pour l’instant plus d’armement et de munitions. Ils peuvent poursuivre leurs frappes contre des civils, ce qu’ils ont fait du reste en bombardant la centrale électrique de Kharkiv ou des villes à l’est de l’Ukraine.

La Russie dispose de beaucoup d’autres options terrifiantes et effrayantes, même si ses soldats désertent le combat.

La centrale nucléaire de Zaporijjia est toujours en zone de guerre. Les propagandistes russes évoquent la menace nucléaire depuis le début de la guerre. Et bien que les soldats s’enfuient dans la partie nord, ils continuent à résister à l’offensive ukrainienne au sud.

Même si les combats vont encore se poursuivre, les événements récents devraient donner matière à réflexion aux alliés de l’Ukraine. Nous nous retrouvons dans un contexte où les Ukrainiens sont capables de gagner cette guerre. Sommes-nous en Occident véritablement préparés à une victoire de l’Ukraine. Savons-nous quelles peuvent en être les conséquences ?

Au mois de mars, déjà, j’écrivais qu’il faudrait commencer à anticiper une éventuelle victoire ukrainienne. J’ai alors défini cela en des termes simples : « Ceci implique que l’Ukraine demeure une démocratie souveraine ayant le droit d’élire ses propres dirigeants et de signer elle-même ses traités. » Six mois après, cette définition basique nécessite d’être complétée. À Kyïv, le ministre de la Défense Oleksiy Reznikov, précisait qu’une victoire signifierait non seulement le retour aux frontières de 1991, y compris la Crimée et le Donbass, mais également l’obtention de réparations financières pour les destructions ainsi qu’un tribunal pour juger les responsables de crimes de guerre afin de rendre justice aux victimes.

Ces revendications ne sont ni inadmissibles ni extrêmes. En effet cette guerre a eu un double objectif : s’emparer de territoires tout en commettant un génocide. Sur les territoires occupés, les forces russes ont pratiqué la torture et le meurtre de civils, l’arrestation et la déportation de centaines de milliers de personnes, la destruction de théâtres, musées, écoles et hôpitaux.

Les bombardements de villes, y compris loin de la ligne de front, ont tué des civils et ont coûté des milliards à l’Ukraine en termes d’infrastructures détruites. La seule reconquête des territoires ne pourra compenser les pertes catastrophiques liées à l’invasion.

Et pourtant même si la définition ukrainienne de la victoire est justifiée, elle n’en demeure pas moins extrêmement ambitieuse.

Pour être honnête, tant que Poutine restera au pouvoir, il semble certain que les Russes ne satisferont aucune exigence territoriale, financière ou juridique.

N’oublions pas que pour Poutine l’anéantissement de l’Ukraine n’était pas uniquement un objectif de politique intérieure et extérieure, mais également une sorte de testament politique. Deux jours après l’invasion, l’agence publique d’information russe RIA Novosti publiait par mégarde un article, rapidement retiré, mais reproduit ailleurs, louant prématurément le succès de « l’opération spéciale ». L’auteur annonçait la réunification : « L’éclatement de l’URSS, cette tragédie de 1991, cette terrible catastrophe de notre histoire, commence à être surmontée. Une nouvelle ère a commencé. »

Cette mission a échoué. Il n’y aura pas de « nouvelle ère ». L’Union soviétique a définitivement disparu.

Lorsque les élites russes prendront enfin conscience que l’impérialisme de Poutine est non seulement un échec personnel, mais aussi une catastrophe morale, politique et économique pour toute la Russie et pour elles-mêmes, Poutine perdra sa légitimité à diriger le pays.

En écrivant que les Européens et les Américains doivent se préparer à une victoire de l’Ukraine, j’estime précisément que nous devons nous aussi nous attendre à la chute du régime.

Soyons clairs, ceci n’est pas une prédiction, mais une mise en garde.

Le système politique russe actuel est très singulier à divers degrés, et sa particularité la plus notable, c’est qu’il n’existe aucun mécanisme de désignation d’un successeur. Non seulement nous ne savons absolument pas qui devrait ou pourrait succéder à Poutine, mais nous ne savons pas non plus qui devrait ou pourrait choisir cette personne.

En Union soviétique, il existait le Politburo, un groupe de personnes qui pouvait théoriquement et sporadiquement prendre ce genre de décision. En revanche, dans la Russie actuelle, il n’existe pas de mécanisme de transition du pouvoir. Il n’y a pas de dauphin désigné. Poutine ne tolère pas que les Russes puissent ne serait-ce que songer à une quelconque alternative à son régime corrompu et kleptocrate.

Cependant, et je le répète, il est impensable que Poutine puisse se maintenir au pouvoir si son objectif principal (la promesse de réunifier l’ex-URSS) s’avère impossible à réaliser et tourne à l’obsession ridicule.

Se préparer à l’après-Poutine ne signifie pas pour autant que les Européens, les Américains ou quelque autre pays étranger puissent intervenir directement dans la politique intérieure de Moscou. Nous n’avons pas les outils pour influer sur le cours des événements au Kremlin et toutes tentatives d’ingérence seraient plus dommageables que bénéfiques.

En revanche, cela ne signifie pas que nous devons l’aider à se maintenir au pouvoir.

Lorsque les chefs d’État occidentaux, leurs ministres des Affaires étrangères et leurs généraux s’interrogent sur les solutions pour mettre fin à cette guerre, il ne faut pas qu’ils soutiennent la vision archaïque de Poutine sur la grandeur de la Russie dans le monde. Ils ne doivent pas envisager des négociations qui respecteraient ses conditions à lui, sachant que de telles négociations pourraient bien être menées avec quelqu’un d’autre.

Même si les avancées ukrainiennes s’avéraient éphémères, elles ont modifié la nature de cette guerre. Dès le début, tout le monde, les Européens, les Américains et particulièrement les hommes d’affaires, rêvaient d’un retour à la stabilité. Toutefois, le chemin menant vers une stabilité durable en Ukraine semble très long. Un cessez-le-feu prématuré aurait pu être interprété par les Russes comme l’occasion de se réarmer. Toute proposition de négociation serait perçue par Moscou comme un signe de faiblesse. Désormais, il faut également prendre en considération dans nos réflexions stratégiques la question de la stabilité de la Russie elle-même. Les soldats russes prennent la fuite en abandonnant leurs armes et engins, ou préfèrent se rendre. Combien de temps faudra-t-il encore attendre pour que les membres du cercle rapproché de Poutine fassent la même chose ?

La possibilité d’un chaos en Russie, puissance nucléaire, en effraie plus d’un. Mais ce chaos est peut-être devenu inévitable. Et si c’est effectivement ce qui nous attend (une déstabilisation de la Russie), nous devrions l’anticiper, préparer nos réactions, étudier les différentes options et les dangers potentiels.

« Nous avons appris à ne plus avoir peur. Maintenant nous vous demandons également de ne pas avoir peur », a déclaré récemment Oleksiy Reznikov, le ministre de la Défense ukrainien à son auditoire à Kyïv.

Traduit de l’anglais par Jacques Nitecki

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