Navalny, journal de prison (suite)
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Dans la dernière édition de notre newsletter, nous vous avons fait part de la dégradation manifeste des conditions de détention d’Alexeï Navalny, de ses droits qui régressent comme peau de chagrin : il n’en a pour ainsi dire plus aucun, sinon celui de dicter ses publications à ses avocats — pour combien de temps encore ? Nous ajoutons à ses carnets de prison la déclaration qu’il a faite au cours d’une audience le 23 septembre, deux jours après l’annonce de la mobilisation en Russie. Vous pouvez non seulement le lire, mais aussi venir rencontrer Lioubov Sobol, l’une de ses plus proches alliées politiques, qui participera le 7 octobre prochain au Forum sur les résistances à la guerre menée par le Kremlin.

6 septembre

Les élections de 2022 et le « vote intelligent ».

Le 11 septembre est jour de vote [les élections régionales et municipales partielles, du 9 au 11 septembre, pour élire des gouverneurs de région et des députés de conseils municipaux, NDT] ; et oui, bien sûr, nous vous encourageons à aller voter. Et oui, bien sûr, nous organisons le « vote intelligent » cette fois encore [pour Navalny et son équipe, il s’agit de voter en faveur du candidat le mieux placé pour battre le représentant du pouvoir, NDT].

Depuis le début de la guerre, le régime en place dans notre pays s’est complètement régénéré, ce qui a de nouveau soulevé le débat : se rendre aux urnes a-t-il un sens ?

Je pense que oui. Le fond n’a pas changé. Poutine gouverne (et a pu organiser une guerre criminelle, entre autres) en s’appuyant sur la répression, la mainmise sur le système judiciaire, la propagande et son parti, Russie unie, qui contrôle tous les conseils de députés du pays.

Toute action visant à affaiblir n’importe quel élément du système poutinien est juste et constitue un devoir civique. Chacun est libre de choisir les méthodes de lutte qui lui conviennent. Recourir à une méthode n’empêche pas d’en utiliser une autre, et même si ce n’est pas le moyen de lutter le plus efficace (pour l’instant), participer aux élections reste le plus sûr et le plus simple.

D’ailleurs, c’est en règle générale le pouvoir lui-même qui évalue le mieux l’efficacité, ce pouvoir qui a exclu de manière brutale et hystérique les candidats indésirables au cours des deux derniers mois. Et, je le rappelle, qui a déclaré le « vote intelligent » extrémiste.

Eh bien, si ça lui déplaît à ce point, alors allez-y, votez intelligemment. Vous n’avez rien de plus important à faire le 11 septembre.

Il y a et il y aura certainement des fraudes, mais le « vote intelligent » a montré plusieurs fois qu’il pouvait aussi les démolir. En effet, si le bourrage des urnes suffisait à résoudre tous les problèmes de Poutine, les [autres] candidats n’auraient pas été écartés.

Pour notre part, nous avons fait un énorme travail pour briser tous les systèmes de blocage et de censure de Poutine et vous garantir un accès libre et facile au « vote intelligent ». Nous avons obtenu qu’Apple et Google rétablissent notre application, qu’ils avaient supprimée il y a un an, cédant ainsi au chantage du Kremlin. […]

Cette année, nos recommandations ne concernent que Moscou, pour les municipales. […]

À Moscou, les listes de candidats comprennent encore beaucoup de bonnes personnes, dont vous et moi pouvons faire des députés. Ces gens-là n’espèrent rien d’autre. Et là où il n’y a pas de bonnes personnes, nous en emploierons de moins bonnes pour nuire aux très mauvaises.

Si vous êtes partisan du boycott des élections, pas de problème. J’espère que vous avez trouvé un meilleur moyen d’agir le 11 septembre. Mais si vous avez décidé d’aller voter quand même, en aidant les bons et en affaiblissant les mauvais, n’oubliez pas que seule une frappe conjointe en un seul point sera utile. Votre voix aura alors un poids maximal.

Poutine et Russie unie, c’est la guerre, le mensonge, la corruption et la misère. En participant au « vote intelligent », vous votez contre la guerre, le mensonge, la corruption et la misère.

Note de la traductrice : Russie unie, le parti de Vladimir Poutine, a très largement remporté ces élections. À Moscou, l’abstention a été considérable. Les électeurs défavorables au régime qui se sont tout de même rendus aux urnes semblent avoir préféré inscrire sur leur bulletin des messages condamnant la guerre et appelant à la destitution de Poutine plutôt que de suivre les consignes du « vote intelligent ». Les résultats des scrutins ont été assez peu commentés. Une simple « formalité » pour le pouvoir en place, une énième « farce » pour les opposants et les analystes politiques en exil, et un échec pour le « vote intelligent ».

7 septembre

Ouah. J’ai fait coup double. Je viens de sortir de la cellule d’isolement, et on me renvoie en cellule d’isolement — quinze jours. En même temps, j’ai été aussitôt déclaré « récidiviste ». Cela signifie qu’au sein de la colonie pénitentiaire à régime SÉVÈRE je vais maintenant me voir appliquer des conditions de détention SÉVÈRES. Je me demande si ce sera comme pour Hannibal Lecter dans Le Silence des agneaux ou pour Magnéto dans X-Men.

Quoi qu’il en soit, la réaction du Kremlin à ma volonté de « ne pas me calmer », de continuer à exiger des sanctions contre l’élite de Poutine (la liste des 6 000), et même d’annoncer un nouveau « vote intelligent », qu’ils détestent, était prévisible.

J’espère que notre petit tsar a crié : « Qu’il pourrisse ! » en balançant des objets sur ses courtisans.

Appréciez, au passage, la mesquinerie de ces voyous. Ma femme et mes parents attendaient de me rendre visite depuis quatre mois, et à l’approche de leur visite, on décide de me soumettre aux conditions sévères, avec un droit de visite une fois par semestre. Je suis vraiment dégoûté.

Je me dis que mon vaisseau spatial a été attaqué par d’odieux monstres. Il a été endommagé, et je suis obligé de me rendre dans une minuscule capsule de survie, où l’on subit un peu plus la faim et le froid, mais qui, en compensation, est propice à de nombreuses réflexions. Je trouverai peut-être quelque chose d’intéressant 😉

Au fait. Voici ce qui m’est venu à l’esprit. Il semble que seuls deux prisonniers politiques de la Russie de Poutine aient été déclarés « récidivistes » jusqu’à présent. Le second, c’est moi. Et le premier, mon frère Oleg. Quelle famille.

8 septembre

On vient de me faire sortir de cellule pour me conduire en commission, où la direction a annoncé solennellement : « Il a été établi que vous n’aviez pas cessé vos activités criminelles, que vous commettiez des crimes jusque dans les lieux de détention. Vous communiquez avec vos complices par l’intermédiaire de vos avocats. Par conséquent, nous annulons la confidentialité des documents échangés avec votre avocat. Tous les documents de vos avocats, qu’ils entrent ou qu’ils sortent, seront désormais soumis à un examen de trois jours. »

À ma question étonnée : « Puis-je savoir quels terribles crimes extrémistes je commets ? », il a été répondu : « C’est une information confidentielle, vous n’êtes pas autorisé à en avoir connaissance, nous ne vous donnerons pas les éléments de notre inspection. Tout ce que vous devez savoir, c’est que la confidentialité avocat-détenu ne s’applique plus à vous. »

Au surplus, au parloir des avocats, ils ont bouché le minuscule interstice destiné au transfert de documents. Désormais, mes avocats et moi communiquons à travers une double vitre en plastique avec des barreaux à l’intérieur. À vrai dire, cela fait plutôt penser à une pantomime. C’est pas mal. Dorénavant, si un de mes avocats veut que nous coordonnions un projet de plainte contre la colonie pénitentiaire, il doit [d’abord] le remettre à la colonie elle-même, et celle-ci me le transmet trois jours plus tard, puis le projet, avec mes modifications, suit le même trajet de trois jours au retour. Très pratique. Il est vrai que de mon droit à la défense, qui était déjà fantomatique, il ne reste formellement plus rien.

Je ne sais pas ce qui a provoqué l’ire des autorités : la liste des 6 000, le « vote intelligent » ou le syndicat des prisonniers. À mon avis, ces idées sont super toutes les trois.

15 septembre

Pendant notre entretien d’aujourd’hui, mon avocat et moi ne nous sommes même plus indignés de la nouvelle invention des autorités kremlino-pénitentiaires, nous en avons simplement ri. Cinq minutes sans s’arrêter.

Jamais personne n’avait vu une chose pareille. Si on a déjà interdit aux avocats de me remettre des documents et qu’un mur inébranlable de barreaux et de plastique a été dressé pour nous séparer, désormais ce plastique est opaque. On l’a recouvert d’une pellicule adhésive, si bien que les avocats ne peuvent même plus me MONTRER le moindre document.

Maintenant, les rendez-vous avec l’avocat rappellent au plus haut point les confessions dans les églises catholiques. Je suis assis sur une chaise dans une pièce d’un mètre carré, en face d’un mur en plastique, à travers lequel je peux vaguement entrevoir la silhouette d’un homme. Seule sa voix me permet de deviner qu’il s’agit de mon avocat. J’ai sans cesse envie de lui dire : « Mon père, pardonnez-moi, car j’ai péché. »

20 septembre

Laissez-moi, en tant que détenu d’une prison à régime sévère, donner mon avis sur l’enrôlement des criminels [dans les forces armées russes]. J’ai lu la transcription de la fameuse vidéo. Il y a beaucoup à en dire, y compris sur le nombre de personnes qui oseront désormais commettre un crime grave sachant que, même si elles sont arrêtées, le moyen d’échapper à la prison existe.

Mais c’est sur un autre sujet que je veux donner mon point de vue de l’intérieur. On prétend que, pour l’effort de guerre, on a besoin des meurtriers, des voleurs, des agresseurs et des condamnés pour coups et blessures graves.

Pour une raison ou pour une autre, beaucoup ont l’impression que ces catégories de citoyens emprisonnés sont des espèces de combattants brutaux. Un peu comme dans Suicide Squad.

Les détenus ne sont pas tous les mêmes, bien entendu. Il y a probablement une poignée de guerriers parmi eux. Mais je prends sur moi d’affirmer que 90 % du temps :

  • un meurtrier, c’est un gros buveur qui un jour s’est tellement soûlé qu’il a poignardé dix-huit fois un voisin, un compagnon de beuverie ou (le plus souvent) sa femme ;
  • un voleur, c’est un pauvre type à la recherche d’argent, qui est allé dans des centres commerciaux pour y piquer les iPhone des écoliers ;
  • un agresseur, c’est un alcoolique/toxicomane qui a suivi des femmes jusqu’à l’entrée de leur immeuble, leur a arraché leur sac et, pour s’emparer du sac plus vite, leur a flanqué un coup de marteau sur le crâne ;
  • un type condamné pour coups et blessures graves est un minable qui s’est retrouvé mêlé à une bagarre d’ivrognes et s’est mis à frapper quelqu’un à la tête avec un gourdin ou une pierre.

Et que va aller conquérir cette armée ?

C’est pourtant bien ça, l’« élément criminel ». Si ni en URSS ni dans la Russie contemporaine on ne recrute les détenus dans l’armée, ce n’est pas pour rien. Tous ou presque ont de gros problèmes de discipline et, surtout, des problèmes liés à l’alcool et aux drogues.

Bien sûr, si leur mission de combat consistait à traîner dans les environs en demandant : « La vieille, t’as de la gnôle ? », alors les « droit commun » feraient des soldats idéaux. Ils exécuteraient de façon tout aussi idéale l’ordre de « vider les réservoirs de carburant de l’équipement et vendre le carburant pour se procurer de la bibine ».

Je ne crois pas le moins du monde à la loi sèche sous peine d’exécution. Tous sont armés là-bas et on ne sait pas qui tire sur qui. Des zeks disciplinés parmi les pilotes d’assaut, c’est une fable pour les imbéciles au même titre que « les dizaines de guerres victorieuses de la société militaire privée Wagner ». Où sont-elles, ces guerres ? Elles n’existent que dans les rêves de Prigojine [l’oligarque Evgueni Prigojine, surnommé « le cuisinier de Poutine », a fondé le groupe paramilitaire russe Wagner en 2014, NDT].

À mon avis, la première pensée de tout détenu après avoir vu cette vidéo, c’est : « Mon Dieu, s’ils NOUS recrutent pour faire la guerre, dans quel état est l’armée régulière russe ? Faut croire qu’il n’y en a plus du tout, c’est ça ? »

La seule chose dont on puisse être sûr, c’est que les quelques meurtriers, voleurs et agresseurs qui resteront en vie ne retrouveront jamais une existence normale. Ils continueront à voler et à tuer, mais cette fois en exigeant un traitement particulier, aux cris de : « Nous avons versé notre sang pour vous. » D’ailleurs, dans la seconde vidéo, vous pouvez en voir les signes avant-coureurs.

P.-S. Personnellement, ce qui me rend dingue, ce sont les conditions de justice au sein du service fédéral d’application des peines. On me fait mariner pendant un mois en cellule disciplinaire pour un bouton défait, pendant qu’un homme, lui-même repris de justice, se pointe dans les zones « sévères » pour s’adresser ainsi aux criminels : « Je vais vous sortir de là et faire de vous des pilotes d’assaut. » Dans quel foutoir au juste se trouve ce pays ?

21 septembre

Je suis comme ce singe qui se couvre la bouche, les yeux et les oreilles. Je ne vois pas, je n’entends pas, je ne parle pas. Seulement, dans mon cas, les pattes ne sont pas les miennes, ce sont celles de Poutine. Vous vous souvenez qu’il m’a été interdit, successivement, de : recevoir la visite d’un avocat dans le respect de la confidentialité ; recevoir la visite d’un avocat dans des conditions simplement normales ; obtenir des documents, quels qu’ils soient ; consulter des documents, quels qu’ils soient.

Aujourd’hui, à l’entrée de la colonie, on a confisqué à mon avocat tous les papiers qu’il avait sur lui, en arguant que désormais l’administration de la colonie déterminerait ce qui se rapporte à l’affaire pénale et ce qui ne s’y rapporte pas. Autrement dit, ce qui peut m’être lu et ce qui ne le peut pas. Mon avocat est là, à notre rendez-vous, assis avec seulement une feuille blanche et un stylo. Et moi aussi — de l’autre côté de la vitre opaque —, je n’ai qu’une feuille blanche et un stylo. Super, comme défense. On pourrait discuter de la météo, par exemple.

Pour résumer, lorsque j’ai complètement touché le fond, on a frappé d’encore plus bas pour me dire : « Maintenant, nous vous interdisons d’ÉCOUTER ce qui est écrit dans les documents, quels qu’ils soient. »

Vraisemblablement, dans mon prochain post je raconterai que j’ai été amené au parloir de l’avocat ligoté et bâillonné avec du ruban adhésif. Je ne sais pas comment je vais lui dicter [mes publications]. Apprendre le morse, c’est possible, mais j’ignore comment on se frappe la tête contre le mur pour faire un tiret… 😉

23 septembre

[Alexeï Navalny a été envoyé en cellule d’isolement pour la cinquième fois, en raison des propos sur la mobilisation qu’il a tenus au cours d’une audience le 21 septembre. Nous reproduisons un extrait de ce qu’il a déclaré à la juge et aux autorités pénitentiaires, de sa cellule, au moment de l’audience suivante, deux jours plus tard.]

« Je passe mon temps en cellule disciplinaire. […] Personne ne dissimule le contexte politique de cette situation. […] Pour avoir le droit de m’exprimer, et pour le défendre, contre cette mobilisation criminelle qui va tuer des dizaines de milliers de gens dans les tranchées au nom d’on ne sait quoi, qui fera perdre à des dizaines de milliers de familles un fils, un frère, un père… pour avoir le droit de m’exprimer contre le fait que des centaines de milliers de nos concitoyens sont envoyés tuer des innocents, leurs semblables, je resterai ici, en cellule d’isolement, le temps qu’il faudra et vous ne me fermerez pas la bouche avec vos quartiers disciplinaires. C’est un crime contre mon pays. […] Je ne me tairai pas et j’espère que tous ceux qui m’entendent ne se tairont pas non plus. Parce que ce qui se passe maintenant est bien plus effrayant que n’importe quel séjour en cellule disciplinaire. C’est un crime historique. C’est l’entraînement de centaines de milliers de personnes dans les crimes que commet Poutine. »

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie

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