Vassyl Stous, photo de détenu // domaine public

Vassyl Stous, photo de détenu // domaine public

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Nous publions le discours prononcé par notre auteur, le célèbre journaliste ukrainien Vitaly Portnikov, lors de la remise du prix Vassyl Stous 2022 qui lui a été décerné à Kyiv. Il y évoque le destin du poète et dissident antisoviétique ukrainien Vassyl Stous1, la question de l’identité, et de la dignité nationale.

Lorsque je pense au destin de Vassyl Stous (les années de persécution qu’il a vécues ne sont pas si lointaines pour nous tous : à l’époque, j’étais déjà à l’école et à l’université), le sentiment qui prédomine dans mon esprit est celui d’être en minorité.

J’étais en minorité en tant que juif, et pas uniquement parce que je vivais dans un État antisémite et schizophrène. En effet, même dans un monde idéal, je serais resté en minorité parmi des gens différents de moi, une population différente de moi. Je me suis habitué à ce sentiment comme à quelque chose de normal : autour de moi, les gens ne parlaient pas la même langue que celle que parlaient les différentes générations de ma famille, ils écoutaient d’autres chansons, avaient une autre religion, d’autres traditions. Pour finir, ils avaient un sens de l’humour différent. Même aujourd’hui, après avoir vécu des décennies parmi les Ukrainiens et des décennies parmi les Russes, je ne comprends pas tout le temps pourquoi ils rient.

Je n’ai compris qu’à l’âge adulte, après avoir séjourné en Israël, ce que signifiait faire partie de la majorité. Et ce sentiment, celui d’être en majorité, est resté en moi pour toujours. Mais en même temps, il est tout à fait évident que lorsque vous vivez dans un pays normal qui vous respecte en tant que citoyen et en tant que personne, il n’est absolument pas grave de faire partie d’une minorité. C’est simplement le résultat de votre naissance ou du pays où vous avez choisi de résider : en fin de compte, on peut être émotionnellement plus proche des gens parmi lesquels on vit que de ses compatriotes vivant sur un autre continent. C’est pourquoi, dans l’Ukraine démocratique, un Juif, un Polonais ou un Roumain peut se sentir à l’aise, et en Amérique du Nord, des Ukrainiens, des Juifs ou des Irlandais peuvent bien réussir dans la vie, et considèrent les États-Unis ou le Canada comme leur patrie.

Il est bien plus difficile de vivre lorsque l’on est en minorité parmi les siens. Ce fut le destin de Vassyl Stous. C’était le sort de tous ceux qui voulaient être Ukrainiens à l’époque soviétique, de tous ceux qui ne voulaient pas s’adapter à l’Ukraine soviétique, au stéréotype de l’Ukrainien provincial imposé par le chauvinisme russe (déjà à notre époque, il s’agissait de chauvinisme russe à part entière, bien qu’il fût dissimulé sous un drapeau rouge). Le destin de chaque Ukrainien était de danser le hopak2 et de chanter les louanges du salo3. Stous a choisi l’intransigeance à une époque où le compromis n’était plus seulement une question de survie, comme à l’époque stalinienne. C’était une question de confort, et l’essence même de ce confort. Or s’adapter au confort était bien plus facile que d’échapper à l’exécution. La formule résumant l’époque stalinienne « Ne dis rien et tu finiras bourreau » 4 a été remplacée par un choix bien plus simple et agréable : « Ne dis rien et tu finiras secrétaire de l’Union des écrivains ».

Vitaly Portnikov reçoit le prix.

Vitaly Portnikov reçoit le prix. Photo : Ioulia Tchaplinska

Qui seraient les Ukrainiens sans des gens comme Stous ? Et tout simplement, est-ce qu’ils existeraient ? Après tout, l’identité n’est pas seulement une question de langue, de traditions populaires. Il ne s’agit pas seulement de se rendre à des réunions du Parti ou à l’église. L’identité est avant tout une question de dignité, de dignité de la majorité de la nation. Or, à l’époque de Stous, il s’agissait d’une question de dignité pour une minorité. C’est la raison pour laquelle le poète s’est retrouvé seul parmi les siens ! Quel destin terrible et ingrat ! En réalité, c’est un sort bien pire que celui d’être seul parmi des prisonniers. D’ailleurs, dans les prisons, les « siens » ne venaient pas à manquer5.

Mais dans un pays colonisé et martyr, sans cette dignité de la minorité, la majorité n’a tout simplement aucune chance d’avoir un avenir. Même dans une Ukraine formellement indépendante, nous avons été confrontés au manque de cette dignité chez la grande majorité de la population, cette même population qui, pendant des décennies, a fait des choix contraires non seulement au bon sens, mais également à son propre instinct de conservation. Cette population réduisait à néant les acquis des soulèvements et ne comprenait pas où était situé le principal et terrible danger.

C’est ainsi que nous avons vécu jusqu’à ce grand combat, le combat dans lequel Vassyl Stous a péri il y a presque quarante ans, un combat individuel contre l’Empire. Dans cet affrontement, la minorité, si grand que fût son sens de l’abnégation, ne pouvait sauver ni l’honneur ni la vie de la majorité.

Dans la guerre d’aujourd’hui, la majorité va soit gagner, soit disparaître. Et cette victoire signifiera la naissance de ce fameux sentiment de dignité nationale pour lequel Vassyl Stous avait sacrifié sa vie.

Dans ce nouveau pays, qui sera capable de se protéger et de se défendre, il ne sera plus jamais en minorité.

Traduit de l’ukrainien par Clarisse Brossard

Version originale

  1. Vassyl Stous (1938-1985) : poète et journaliste ukrainien, dissident emblématique antisoviétique du mouvement national ukrainien. Censuré et condamné à plusieurs reprises, il passera 23 années de sa vie en détention, et mourra au Goulag. 

  2. Danse traditionnelle des Cosaques zaporogues. 

  3. Lard durci, charcuterie traditionnelle en Ukraine. 

  4. « Ne dis rien et tu finiras bourreau » : vers issu de la chanson « Le silence est d’or » (1963) du poète et barde dissident Alexandre Galitch. Il y dénonçait la pratique sociale du silence et de l’hypocrisie permettant de devenir riche, d’obtenir une place de premier plan dans la société, pour finalement devenir soi-même un bourreau. 

  5. Après la mort de Staline, des millions de prisonniers du Goulag ont été libérés. Mais les arrestations et incarcérations pour motifs politiques n’ont jamais cessé. Les prisons et hôpitaux psychiatriques soviétiques ont continué à être utilisés pour incarcérer des centaines d’intellectuels et de dissidents. 

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