À gauche : « Je me souviens des nuits calmes. Il y en aura encore. », œuvre de street art à Kharkiv. Photo de Dzmitry Halko. À droite : Dzmitry Halko avec Vladik, un garçon du village de Zabavné

À gauche : « Je me souviens des nuits calmes. Il y en aura encore. », œuvre de street art à Kharkiv. Photo de Dzmitry Halko. À droite : Dzmitry Halko avec Vladik, un garçon du village de Zabavné

Du côté de la lumière
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Comment les Ukrainiens tiennent-ils le coup sous les bombardements, sans eau ni électricité ni chauffage ? L’auteur de cet article, un journaliste bélarusse exilé qui vit en Ukraine, relate ses impressions et ses rencontres. Et il apporte sa réponse : la survie, c’est la générosité et l’amour de sa patrie. Il s’étonne parallèlement du regard porté par certains journalistes occidentaux sur place, pas toujours au fait de l’Histoire.

Lorsqu’au mois de septembre les occupants russes ont déguerpi de la région de Kharkiv, abandonnant derrière eux les corps des leurs, on a pu lire sur Telegram l’argument d’un propagandiste bien connu : « Cette guerre de luxe doit cesser ». Non pas en ce sens qu’il fallait mettre fin à l’horreur et arrêter de se battre pour les palais de Poutine et ses lubies insensées. Non, le message était qu’il fallait priver les Ukrainiens de ces bienfaits de la civilisation que sont la lumière, le chauffage, l’eau et les moyens de communication.

En entendant ainsi souhaiter sans ambiguïté que la guerre touche chaque foyer ukrainien et qu’un préjudice maximal soit porté à la population civile, n’importe quelle personne sensée comprendra qui, dans cette affaire, est le nazi et qui se livre à un génocide. (Même s’il s’agit dorénavant d’un nazi frustré en pleine crise d’hystérie.) Du reste, il y a déjà bien longtemps que les explications sont inutiles. Il faut seulement rappeler que des millions d’Ukrainiens se sont déjà retrouvés sans lumière, sans chauffage, sans eau et sans moyens de communication. Beaucoup le sont encore. Certains en ont été privés six mois durant ou plus. Mais ils ont survécu. Et s’apprêtent à vivre encore. Donc, votre attente est vaine. Si cette guerre a été « de luxe », c’est pour les Russes qui l’ont suivie à la télé en grignotant du pop-corn.

Grâce aux coups massifs portés par leurs « balalaïkas volantes » (comme les Ukrainiens appellent les drones iraniens), les agresseurs ont réussi dans une certaine mesure à détruire les infrastructures civiles. Ils pensaient ainsi faire peur. Le 10 octobre, Kharkiv, où je me trouve actuellement, a été d’un coup privé de lumière, d’eau et de moyens de communication. Même les chaînes de radio ukrainiennes avaient cessé d’émettre. A leur place, nous avons réussi à capter une « Radio Vie FM », où l’on vous appelait, en cas d’attaque nucléaire, à demander de l’aide aux soldats russes. Et où l’on vous répétait en anglais d’une voix de basse rauque style Heavy Metal un communiqué incompréhensible. Tout ce qu’on pouvait comprendre, c’était la phrase « You’re just flesh » (Tu n’es que de la chair). Il serait intéressant de savoir si le patriarche Kirill avait donné sa bénédiction. D’ailleurs, aucun intérêt. La question de savoir qui est ici le sataniste ne se pose plus depuis longtemps.

Personne n’a bougé pour prendre la fuite, se livrer au pillage ou exiger le départ de Zelensky. « Tu peux crever, enfoiré », éructa un voisin, qui ne s’adressait pas au président. Puis il retourna chez lui chercher des bouteilles pour les remplir d’eau. Élevant sa pensée au niveau d’une généralité de politologue, une voisine ajouta : « La voilà, notre ville russophone. Nous voulons ici tous la même chose, sauf que nous le disons en russe ». Et elle aussi prit des seaux pour aller chercher de l’eau. A la radio, le rugissement rauque ne provoquait que le rire, et les offres de reddition suscitaient des comparaisons avec les autres nazis. « Dans le village, il n’y avait pas d’Allemands » : la première fois que j’ai entendu cette phrase, j’ai cru que c’était une blague. Non : il se trouve qu’ici on appelle « Allemands » les occupants russes.

Il semble que les Allemands eux-mêmes n’aient pas encore bien compris. Récemment, je suis allé à Izioum pour trois jours avec des documentaristes allemandes débutantes, de 23 et 26 ans. Ces jeunes femmes sont encore maintenant imprégnées d’un sentiment de culpabilité devant la Russie, qu’on leur a inculqué. Les Allemands ne comprennent pas que, pendant la seconde guerre mondiale, l’Ukraine et le Bélarus ont bien plus souffert que leur propre pays. Aujourd’hui, un de ces deux pays subit l’agression brutale des « héritiers des vainqueurs » et l’autre est pratiquement annexé. Ils ne comprennent pas que ce statut de « victime » utilisé par la dictature militariste, a permis d’aveugler les Européens. Camilla et Ania sont persuadées que le nazisme est un mal absolument unique. Et que le stalinisme, « malgré tous ses défauts », a tout de même permis d’écraser ce mal. J’essaie de leur expliquer que, pour notre malheur, le nazisme a tellement effacé le stalinisme que celui-ci passe pour une sorte de « bien ». C’est précisément sur ce terrain qu’ont pu croître les deux abominables dictatures d’aujourd’hui, russe et bélarusse, alliées l’une à l’autre et menaçant actuellement l’humanité entière. Et de nouveau on m’a objecté : il faut les comprendre et leur pardonner parce que la Crimée est pour eux un point sensible.

Si l’on cherche vraiment à trouver des confirmations à la thèse selon laquelle « tout n’est pas si simple », on finit forcément par en trouver. C’est ce qu’a fait la journaliste allemande Sonja Zekri dans la ville de Koupiansk après le départ des forces d’occupation. Elle cite les paroles d’habitantes d’un certain âge qui disent qu’avec le retrait des Russes elles ont littéralement perdu « un monde idéal » où l’on avait de la lumière, du chauffage, de l’eau et des retraites régulièrement versées. En un mot : le bonheur.

Sonja Zekri a fait des études de slavistique et a travaillé trois ans comme correspondante du Süddeutsche Zeitung à Moscou. Ce qui lui a probablement apporté une certaine optique. En février, Koupiansk a été pris pratiquement sans coup férir. La ville est restée longtemps loin du front et a été le siège de l’administration d’occupation de la région de Kharkiv. Dans la mesure du possible on en a fait une image d’Epinal, une vitrine. Il n’est donc pas étonnant que des personnes à l’esprit peu critique aient pensé « qu’avant, c’était mieux». Que voulez-vous, additionner 2 et 2 n’est pas à la portée de tout le monde.

Chère Madame Zekri, si vous lisez ces lignes, je suis dans l’obligation de vous faire honte. Soucieuse avant tout « d’objectivité », vous avez jeté de l’huile sur le feu de cette terrible guerre. On peut donc bien avoir des doutes sur la nécessité de continuer à aider l’Ukraine puisque même des Ukrainiens se sont réjouis de la venue des Russes! Et les propagandistes russes peuvent s’emparer de votre article pour jeter un voile sur leurs crimes. Et vous avez par la même occasion minimisé les souffrances de bien des victimes de l’agression russe — les morts, les estropiés, les torturés, les disparus, les sans-abri.

Permettez-moi d’évoquer quelques-unes de ces victimes. Par exemple, le Russe Sergueï Petrovitchev qui, bien qu’handicapé, a rejoint les rangs des forces armées ukrainiennes et est mort en libérant Izioum. Ou Anatoli Garagaty, photographe et opérateur vidéo de 69 ans, originaire du village de Savintsy, qui a séjourné 100 jours dans les geôles russes. On l’a battu, menacé de le passer par les armes et torturé à l’électricité pour chaque mot d’ukrainien qu’il prononçait. On voulait l’obliger à filmer des séquences montrant combien la population locale se réjouissait de l’arrivée des Russes. Ou encore Alexandre Ozeriansky, ancien mineur de Donetsk qui s’est réfugié près d’Izioum en 2014, où il s’est montré excellent exploitant agricole. Les Russes l’ont enlevé au printemps parce qu’il avait hissé au-dessus de sa ferme les drapeaux ukrainien et européen. Depuis, on est sans nouvelles de lui. Et puis les enfants d’Izioum qui faisaient pipi au lit la nuit tellement ils avaient peur des raids aériens russes. Certains d’entre eux, comme le petit Ilioucha (deux ans) et sa sœur de cinq ans continuent de devoir vivre dans une cave.

Dans le village de Zabavnoïe, à une dizaine de kilomètres d’Izioum, il n’y a pas d’électricité depuis le mois de mars. Il reste peu d’habitants, essentiellement ceux qui ne pouvaient guère partir. Parmi eux il y a la famille de Vladik, un garçon trisomique de 12 ans qui avait subi dans son enfance une lourde opération en raison d’une malformation cardiaque. Pendant une des fouilles qui eut lieu chez lui sous l’occupation, les Russes l’ont obligé à se coucher par terre sous la menace de leur arme automatique. Quand les troupes ukrainiennes sont arrivées, il aurait fallu que vous voyiez Vladik, chère Sonja Zekri : il sortait dans la rue cent fois par jour pour les accueillir.

Par la même occasion, vous auriez pu parler avec la famille d’Alexandre Ianchine : sa femme, ses filles de 10 et 13 ans et son fils de 4 ans. Vous leur auriez demandé si l’occupation avait été pour eux « une période idéale de paix ». Je vous réponds d’avance : non. Un collaborateur local a obligé Ianchine à se constituer prisonnier. « Sinon, lui a-t-il dit, les kadyrovtsy vont arriver, ils violeront ta femme et tes filles et tueront tes parents. » Jusqu’à présent on ne sait pas ce qui est arrivé à Alexandre. Vous auriez entendu le récit de sa fille aînée : le soldat russe qui la voulait pour lui l’a couvert d’injures quand il a appris qu’elle n’avait que treize ans. Ou sa fille cadette, qui vous aurait raconté comment ce même collabo est venu chez eux pour dresser on ne sait quel inventaire et, « pour rire », leur a dit qu’il les inscrivait sur la liste des personnes à fusiller.

Olga, l’épouse d’Alexandre Ianchine, a partagé avec Camilla et Ania le peu qu’elle avait : des noix et du jus de tomate. « Si j’avais eu autre chose encore, a-t-elle dit à ces jeunes femmes qui essayaient de refuser ces cadeaux, je vous l’aurais donné, mais je n’ai rien ».

Ce n’est pas un cas isolé. Partout c’était la même chose. À Izioum, où nous sommes restés trois jours, Camilla a même reçu en cadeau un blouson parce qu’elle avait oublié le sien et avait froid. Pour les accueillir, des gens sont allés à la pêche et aux champignons, au risque de sauter sur une mine. On leur a fait des beignets, on leur a offert du vin maison, du miel. Les gens auraient donné leur dernière chemise. Ils disaient en riant : « L’Europe nous aide, et nous aidons l’Europe ».

Les parents, la femme et les enfants d’Alexandre Ianchine

Les parents, la femme et les enfants d’Alexandre Ianchine

Quand une nuit nous nous sommes perdus dans Izioum et que la police nous a arrêtés, il s’est produit ce que nous attendions le moins : les policiers sont sortis de la voiture et le conducteur nous a emmenés tous les trois dans leur cantonnement. Il a allumé la cheminée, pompé de l’eau pour que nous puissions faire notre toilette et laver nos affaires, a tenu compte du fait que les deux Allemandes étaient végétariennes et a posé sur la table littéralement tout ce qu’ils avaient. Puis il nous a dit qu’il ne voulait pas nous déranger et qu’il partirait pour son service de nuit pour que nous nous sentions à l’aise. Pour le réfugié bélarusse que je suis, ce fut un véritable choc culturel. Je ne pouvais pas associer mentalement la police et ça. Du reste, les Allemandes non plus. « Il ne nous est jamais arrivé rien d’aussi incroyable » a dit Camilla.

Ni les policiers ni les gens qui étaient allés pour nous aux champignons et à la pêche n’attendaient rien en retour. Ania et Camilla n’en ont pas fait un sujet de reportage.

Je l’avais souvent observé : des soldats revenant du marché, s’arrêtant quand ils voyaient sur le trottoir des gens dans le besoin et leur donnant du lait, du pain, de la viande, avant de poursuivre leur chemin. C’est tout simplement un mode de vie que les gens ont choisi dans des conditions de rareté des ressources : moins de concurrence au bénéfice d’une économie du don et de l’entraide. Ils expliquaient que cela les aidait à survivre. Sans lumière, sans chauffage, sans eau ni moyens de communication, sous les bombes et la terreur. Après les raids aériens, on sort des caves et, sans même le connaître, on se jette dans les bras du premier venu : « Vivants ! »

Que quelqu’un aille le leur dire, à ces Russes fous qui s’adonnent à des fantasmes : ils veulent nous effrayer mais nous n’avons pas peur. Il nous est tout simplement répugnant d’avoir à nous battre contre pareille canaille. Mais nous tiendrons. Nous sommes plus forts. Et nous savons exactement ce que nous défendons.

Traduit du russe par Bernard Marchadier

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