Navalny, journal de prison (suite)

Les derniers messages d’Alexeï Navalny, diffusés sur les réseaux sociaux par son équipe, font état du durcissement de ses conditions de détention depuis la fin de l’été autant qu’ils révèlent les arcanes et l’arbitraire de l’administration pénitentiaire russe, sous la coupe du Kremlin. Après sept passages en cellule disciplinaire, Navalny est désormais placé à l’isolement, privé des visites de ses proches, qu’il n’a pas vus depuis des mois. Ainsi que le résume Kira Yarmych, sa porte-parole aujourd’hui en émigration, dans un tweet daté du 17 novembre, le quartier d’isolement, c’est comme le quartier disciplinaire, à ceci près qu’on n’y est pas enfermé pour une durée maximale de quinze jours, mais « à perpétuité ».

14 novembre

Ha ha. Le principal personnage comique de l’école soviétique, l’instructeur militaire continuellement ivre, fait son retour dans l’arène. En 2023 [soit à partir de la prochaine rentrée scolaire, NDT] ! Qui l’eût cru.

Lorsque je parle à mes enfants de l’école en URSS, mes récits, naturellement, mettent souvent en scène un duo de charme : l’instructeur militaire et le professeur de travail manuel.

Mes enfants rient et croient que j’exagère. Eh bien, avec le retour de l’instruction militaire élémentaire, ils s’en convaincront tout seuls. Pour ma part, je n’ai eu qu’une année d’instruction militaire [cette discipline d’enseignement a été abandonnée pendant la perestroïka, NDT], avant qu’elle ne soit remplacée par un cours sur les bases de la sécurité domestique [désigné, en russe, par le sigle OBJ ; équivalent lointain de l’éducation manuelle et technique, bien que plus axé sur la prévention des risques, NDT], mais c’était suffisant.

Ceux d’entre vous qui s’indignent de la militarisation de l’école peuvent être parfaitement tranquilles. Il n’y aura pas de militarisation. Dans 95 % des cas, le prof d’instruction militaire est un colonel en retraite qui hurle des jurons à des écoliers désobéissants, lesquels ne l’écoutent pas de toute façon. Ce ne sont là que des tentatives saugrenues pour s’exercer à la parade, et des enfants qui se cotisent pour une bouteille de cognac à offrir au pochetron afin qu’il leur fiche la paix.

Ah, et ils enfileront des masques à gaz de temps en temps. Ces cours-là étaient les plus drôles, mais les filles n’étaient pas contentes d’être poursuivies dans les couloirs par des garçons portant des masques à gaz.

Le XXIe siècle : nouveaux problèmes, nouvelles possibilités. Le monde avance. Et nous, nous avons l’instruction militaire élémentaire.

Tous les parents souhaitent que leur enfant, à la fin de sa scolarité, ait réellement appris une langue étrangère. C’est très utile dans la vie.

Et si on ajoutait des heures de langue étrangère ? Non : l’instruction militaire élémentaire.

La nouvelle finance s’est introduite dans la vie de chacun. Peut-être devrions-nous enseigner cette matière. Les prêts, les dépôts, les taux. Comment acheter des actions. Les risques des investissements. C’est exactement ce dont tout le monde a besoin. Non. Il faut l’instruction militaire élémentaire.

La Russie est en proie à une épidémie de toxicomanie, de VIH, et y sont pratiqués un nombre inimaginable d’avortements, y compris chez les adolescentes. C’est justement là que des cours seraient bienvenus. Certainement pas : l’instruction militaire élémentaire.

Les élèves de 15-17 ans commencent à plonger dans les profondeurs de relations faites pour durer. Partenaires, époux, enfants, parents vieillissants, belles-mères, jalousie, passion et souffrance. C’est tout cela qui définit leur vie. Alors peut-être quelques cours d’intelligence émotionnelle, de résolution des conflits, de lutte contre la dépression ?

Non. Dans les écoles, nous avons besoin de toute urgence d’un vieux bonhomme doté du QI d’une huître, qui parlera deux fois par semaine de sa vision des problèmes mondiaux.

Il semble que les fonctionnaires eux-mêmes aient déjà balayé d’un revers de main l’avenir de la Russie.

Ils sont à leur poste au ministère. « Mais quel avenir, il n’y a pas de perspective pour tout ça. On s’en fout, rétablissons l’instruction militaire élémentaire pour en finir plus vite. »

17 novembre

Félicitez-moi, j’ai progressé d’un niveau dans la hiérarchie des délinquants pénitentiaires.

« Navalny, préparez-vous, on va à une réunion avec vos éducateurs. »

C’est ainsi que j’ai découvert mon conseil d’éducateurs, en la personne de cinq flics maussades et d’une blonde aux ongles pointus rouge vif d’environ 7 cm de long. J’ai essayé de ne pas m’approcher d’elle, au cas où : j’avais peur.

Je m’attendais à ce qu’ils annoncent quelque chose du genre : « En raison de votre mauvaise conduite, l’un des conseillers de cette équipe va maintenant vous arracher le cœur. » Mais ça n’a pas si mal tourné :

« Condamné Navalny, vous êtes un délinquant notoire, l’unité de détention à régime sévère ne suffit pas à vous réformer. Le conseil des éducateurs recommande votre transfert au sein du quartier d’isolement cellulaire. »

On m’a emmené sans attendre en commission dans le bureau du directeur, où il a été décidé de souscrire à la recommandation des éducateurs. Je me retrouve donc au « quartier d’isolement cellulaire ». Je vais vous expliquer ce que c’est.

En Russie, un détenu purge sa peine dans un « dortoir », c’est-à-dire un baraquement. Un détenu dont l’administration pénitentiaire est très mécontente purge sa peine dans une cellule disciplinaire, où il n’y a absolument rien et où tout est interdit ; mais on ne peut l’y garder que par périodes de quinze jours. C’est pour cela qu’il existe des conditions de détention strictes réservées aux détenus indisciplinés : un baraquement dont toutes les portes sont verrouillées, d’où on ne vous laisse pas sortir, et où vous sont imposées toutes sortes de restrictions.

Et, pour les plus irrécupérables, il y a le « quartier d’isolement ». C’est une cellule exiguë ordinaire, comme au quartier disciplinaire, sauf que vous pouvez prendre non pas un, mais deux livres, et avoir accès au magasin de la prison, certes pour une somme d’argent très limitée.

La vraie saloperie sans nom, à laquelle on reconnaît aussitôt le Kremlin qui pilote en mode manuel ma situation en détention, c’est ce qui est arrivé à mes visites.

J’étais censé recevoir une longue visite de mes proches dès mon arrivée dans cette colonie pénitentiaire, mais on ne me l’a pas accordée. On m’a dit : « Attendez quatre mois. » J’ai attendu.

Trois jours avant cette visite, on m’a appris que j’allais être transféré « en régime sévère », où les visites ne sont autorisées qu’une fois par semestre. « Attendez. » J’ai attendu.

Ma mère et mon père avaient déjà préparé leurs sacs, un de mes enfants devait venir, Ioulia aussi. Mais quatre jours avant leur visite, on m’a annoncé que j’allais être envoyé au « quartier d’isolement cellulaire », où aucune visite de longue durée n’est autorisée. Je n’aurai donc plus de visites, et l’administration, ravie de satisfaire ses supérieurs, s’en réjouit.

Bon, je vais le prendre avec philosophie. Ils agissent ainsi pour me faire taire. Alors, quel est mon tout premier devoir ? Absolument : ne pas avoir peur et ne pas me taire.

C’est ce à quoi je vous exhorte tous. À chaque occasion, protestez contre la guerre, Poutine et Russie unie.

Je vous embrasse.

21 novembre

La prison vous relègue à la base de la pyramide de Maslow. Vous vous rappelez, celle dont il est question dans les manuels, celle où, au niveau inférieur, vous voulez survivre et manger, et, aux niveaux supérieurs, aller au théâtre et devenir une rock star. Ou un moine.

En ce moment, alors que les représentants de la communauté progressiste cherchent à discuter de la situation internationale sur Twitter, ou à duper leurs amis en prétendant avoir lu Ulysse, j’intente une action en justice contre ma colonie pénitentiaire pour exiger des bottes d’hiver.

Et ça vous fait rire ? On ne m’en donne pas, voilà. Or j’en ai vraiment besoin. Cela fait des semaines que toute la zone de réclusion est passée aux vêtements d’hiver, et mes geôliers malfaisants s’obstinent à ne pas me fournir de bottes.

Ma cour de promenade est un puits en béton plus petit qu’une cellule et totalement verglacé. Essayez d’y marcher avec des chaussures d’automne. Pourtant il le faut. C’est la seule heure et demie d’air frais accessible.

Pourquoi les matons sont-ils tenus de se livrer à une mesquinerie pareille ? C’est un parfait exemple de l’ingéniosité et de la préméditation du système de pression carcéral.

On ne te remet pas de bottes d’hiver. Autrement dit, soit tu renonces à la promenade (et tu souffres), soit tu sors et tu tombes malade (ce qui m’est déjà arrivé). Prendre froid n’est rien quand on est à la maison avec une couverture, du thé, du miel. Mais, dans une cellule où l’eau chaude ne vient que dans trois tasses — pour le petit déjeuner, le déjeuner et le dîner —, tomber malade est fortement déconseillé, même si ce n’est qu’un rhume. Si vous tombez malade, vous devrez demander à l’administration des médicaments, des soins, l’autorisation de porter des chaussettes en laine, etc. Sentant qu’elle dispose d’un levier de pression supplémentaire, elle va commencer à vous forcer la main pour que vous abandonniez certaines de vos positions. Lutter en prison, c’est rechercher indéfiniment les vulnérabilités de l’autre. Et ces stupides bottes d’hiver me rendent vulnérable.

Tout ça non pour me plaindre, mais pour dire que j’ai reçu dernièrement beaucoup de lettres sur la dépression, la morosité, les ténèbres et l’indifférence. Vous êtes sérieux ? Allez, reprenez courage. Si vous êtes en vie, en bonne santé et à l’air libre, tout ne va pas si mal. Finissez votre latte à la citrouille et faites quelque chose pour que la Russie se rapproche de la liberté.

Salut à tous du fond de la pyramide de Maslow 😉

23 novembre

Depuis quelques jours, je suis grandement troublé par une nouvelle publicité à la radio.

Ici la radio hurle en permanence, on l’allume pour qu’il soit difficile aux zeks de crier plus fort. Les stations de radio diffusées n’ont rien de spécial, mais les pages de publicité sont des décrochages locaux. Dans mon cas, ces publicités viennent d’entreprises du district de Kovrov, où se trouve la colonie pénitentiaire.

Et ça donne ceci : « Nous accompagnons les militaires et les civils dans leur dernière demeure. Réductions pour les combattants et les militaires. À l’heure de la perte, appelez… »

Vous imaginez le nombre de morts dans la guerre avec l’Ukraine, la quantité de cercueils qui arrivent ici, si même à Kovrov, avec sa population de 134 000 habitants, la concurrence sur le marché des services funéraires en plein essor est si féroce que les entreprises de pompes funèbres se sont mises à acheter des espaces publicitaires ? Et pas n’importe où, à l’antenne de la très populaire Rousskoïé radio [Radio russe], où ils coûtent sans doute plus cher qu’ailleurs.

Voilà pour le rôle de l’individu dans l’Histoire. Nous avons été entraînés dans ce cauchemar par un seul papy dément, pénétré de ses fantasmes de chef militaire jouissant d’une exceptionnelle popularité en Ukraine.

Pour l’heure, bien sûr, les propagandistes comme les fonctionnaires et les différents serviteurs du régime s’expriment avec véhémence et ostentation en faveur de la guerre. Mais à présent nous savons avec certitude qu’aucun d’entre eux n’était au courant des plans d’agression et ne croyait à la réalité d’une vraie guerre. Pour beaucoup, cette guerre est très contrariante, elle nuit à leurs affaires secrètes et à leurs schémas de corruption.

Le noyau décisionnel — Poutine, 70 ans ; Patrouchev, 71 ; Bortnikov, 71 — totalise 212 ans. D’accord, ce n’est pas seulement un papy qui vit dans ses fantasmes, mais trois. Ça ne change pas le fond de l’affaire. Ils se sont imaginés en Napoléon, et le prix à payer l’est par ceux dont les cercueils sont enterrés au tarif réduit.

Le sentiment de rage impuissante est connu de tous, mais il prend une tonalité particulièrement vive dans certaines situations.

Tôt ce matin, j’ai entendu du bruit dans le couloir devant ma cellule, puis un homme a crié d’une voix éperdue, s’adressant clairement à moi : « Anatolievitch [le patronyme d’Alexeï Navalny, NDT] ! Il y a du grabuge ici ! On me torture moralement et physiquement ! Il faut écrire une réclamation ! » Nouveau chahut, l’homme se tait.

Maintenant, furieux et désireux d’aider ce pauvre homme, tu sais que tu ne peux rien faire d’autre que de cogner du poing contre la porte en fer de ta cellule. Une heure plus tard, l’agent de service fait sa ronde : « Réclamations, déclarations, suggestions ? — Oui, dis-je, j’ai une requête : un homme dans le couloir a crié qu’il était torturé. J’exige une inspection. — Mmm, je vois. Avez-vous une déclaration ? — Ceci est ma déclaration. — Et avez-vous une déclaration vous concernant ? — Je crois que cela me concerne. »

Je dis à l’agent : « L’homme dans le couloir a crié qu’on le torturait. » Il répond : « Peut-être qu’il plaisantait. »

Ça n’avait pas du tout l’air d’une plaisanterie.

Cet après-midi j’ai comparu à une audience, et lorsque le tribunal a réclamé certains enregistrements vidéo, la colonie a prétendu pour la deuxième fois qu’ils manquaient en raison de circonstances exceptionnelles. D’abord, l’administration avait eu un problème de surtension électrique, et aujourd’hui : « L’enregistrement a été perdu au cours de la copie. »

Cette situation n’incite pas du tout à l’optimisme au sujet de la torture dans la cellule d’à côté. Mets la radio plus fort et tu peux découper un homme en morceaux. Une « surtension » détruira toutes les preuves, malgré les caméras partout alentour.

J’ai demandé à mes avocats de rédiger des requêtes afin qu’une inspection soit menée, mais le fait que je ne sache rien du type qui a crié, sinon que, à en juger par sa voix, c’est un Caucasien d’un certain âge, complique tout.

Si votre proche se trouve à l’isolement ou en cellule disciplinaire dans la colonie pénitentiaire n° 6 de Melekhovo, essayez de prendre contact avec nous : navalnyshtab@proton.me.

Traduit du russe par Ève Sorin

© Desk Russie

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