« Y a ennemi » : quand un chatbot aide les forces armées ukrainiennes

Tel est le nom du chatbot mis à la disposition des Ukrainiens par le gouvernement de Kyïv pour signaler la présence de soldats ou d’équipements russes, et déjà utilisé par 410 000 personnes. Marianna Perebenesiuk, journaliste et chercheuse d’origine ukrainienne, et Jérôme Poirot, spécialiste du renseignement français, racontent cette initiative qui fait un tabac en Ukraine et aide l’armée à frapper l’ennemi avec efficacité.

Cette initiative, loin d’être un simple détail de la guerre, est bel et bien une fantastique révolution du renseignement à laquelle nous assistons depuis quelques mois. Une révolution, car chaque Ukrainien peut devenir un « espion » au service des opérations militaires. Fantastique car ces « espions » peuvent transmettre en quelques clics des renseignements à haute valeur ajoutée, permettant à l’homme de la rue et au soldat de travailler main dans main. Le rêve de tout service de renseignements, devenu réalité en Ukraine !

Comment cela est-il né ? Le 6 février 2020, le ministère de la Transformation numérique ukrainien met en service un portail numérique baptisé « l’État et moi », mieux connu par son acronyme, « Diia », qui signifie également « action » en ukrainien. Pensé comme un système, Diia est composé principalement d’un portail internet, d’une application pour smartphones et d’un foisonnement de programmes unis par la même approche et dont les fonctionnalités se complètent. Beaucoup de services proposés portent des noms aussi amusants qu’évocateurs : yaBébé, yaSoutien, yaLogement, yaTravail ou encore… yaEnnemi !

Ainsi, ieMaliatko (en français : yaBébé) a pour objet de prendre en compte toutes les formalités liées à une naissance. iePidtrymka (yaSoutien) permet la délivrance d’une carte virtuelle pour bénéficier de diverses prestations. Quant à ieVorog (yaEnnemi), incroyable mais vrai, c’est bien le nom du chatbot proposé aux Ukrainiens pour signaler la présence de soldats ou de matériels russes. Et le moins qu’on puisse dire est qu’il fait un tabac — au sens français et même ukrainien de cette expression. Dépôts d’armes et QG de l’armée, chars, canons, troupes et collaborateurs politiques russes : dans les territoires occupés, tout explose, brûle et fume avec une singulière précision et régularité. Si ces succès militaires doivent une part de leur réussite aux informations fournies par l’appareil de renseignement ukrainien ou occidental, ils le doivent aussi à celles recueillies par la population elle-même.

yaennemi chatbot
Message dans le chatbot « yaEnnemi ». // dila_gov, capture d’écran

Depuis 2014, l’idée de transformer les Ukrainiens en autant de sources de renseignement — de « capteurs » pour utiliser un terme professionnel qui s’applique aussi bien à un satellite qu’à une source humaine — avait émergé sans parvenir à être concrétisée. Mais les choses changent de dimension le 24 février 2022. Les villes ukrainiennes sont les cibles de frappes aériennes massives. Pour se protéger un tant soit peu, la population et les autorités font ce qu’elles peuvent. Le couvre-feu est instauré et les habitants s’organisent pour détecter des soldats russes en civil infiltrés ou des collaborateurs ukrainiens qui peignent de très grandes marques sur les toits de certains immeubles pour guider les frappes de l’aviation russe. Des riverains échangent des conseils sur les meilleurs moyens d’effacer celles qui ont déjà été dessinées. Le 25 février, sur Telegram, la Police nationale crée un chatbot permettant à la population de signaler ces marquages.

Quant aux troupes ukrainiennes et aux unités de la Défense territoriale, débordées par l’armée russe qui avance comme se propagent des cellules cancéreuses, elles manquent des renseignements dont elles ont besoin pour résister ou repousser l’ennemi. Les capacités du renseignement ukrainien, celles du GUR MOU, le service de renseignements militaires, et celles du SBU, le service de renseignements intérieurs, ne sont pas suffisantes pour collecter toute l’information nécessaire. Or, l’efficacité d’une armée dépend pour une part substantielle de la qualité du renseignement dont elle dispose. Le SBU lance alors son propre chatbot, toujours sur Telegram, pour pouvoir signaler les déplacements de l’adversaire. L’idée est simple : fédérer toutes les forces disponibles dans une unité nationale parfaite pour faire face à l’invasion.

Reste un problème : l’ennemi n’est pas dupe et pourrait utiliser ces chatbots pour intoxiquer l’état-major ukrainien en envoyant de fausses informations. C’est là que yaEnnemi entre en scène, et cela change tout. C’est aussi simple que génial : pour réduire les risques d’intoxication, un mécanisme fiable mais simple de vérification de l’identité des utilisateurs est nécessaire. Cela tombe à pic, l’application Diia, dont se servent des millions d’Ukrainiens, en dispose ! Mieux, Diia ne peut être utilisé que par les citoyens ukrainiens qui ont un numéro de téléphone ukrainien, ainsi qu’un compte en banque en Ukraine ou qui possèdent un titre d’identité biométrique. Le risque qu’un faux profil, un agent russe, utilise yaEnnemi pour tromper l’adversaire est donc très limité. Tout comme le fait qu’un Ukrainien titulaire d’un vrai compte dans Diia fasse de même, car il serait rapidement identifié et, le cas échéant, arrêté et condamné. Eurêka !

C’est ainsi que le 10 mars 2022 le ministre de la Transformation numérique, Mykhaïlo Fedorov, annonce le lancement du chatbot ieVorog (yaEnnemi). Sa principale différence avec les précédents est le mécanisme d’authentification via Diia, mais ces qualités, qui expliquent son succès, vont bien au-delà de cette seule différence. Ainsi, un des avantages de taille dont il bénéficie est la large publicité faite par le ministre lui-même et tous les comptes liés à Diia, qui communiquent activement à propos de ce nouvel outil — et ils le font très bien. Par exemple, l’annonce de sa création était accompagnée d’une courte vidéo à la fois publicitaire et pédagogique.

Un autre avantage de taille est son nom même, qui reprend les codes de la syntaxe de Diia, familiers à tous les Ukrainiens. Cela leur permet de bien mémoriser son appellation et de ne pas le confondre avec les faux chatbots créés par les services russes pour tromper les utilisateurs. Mais surtout d’établir la confiance dans un service dont on peut rapidement identifier la finalité et qui ressemble aux autres services numériques auxquels ils sont habitués.

Parmi tous les facteurs qui expliquent son succès, on peut aussi citer le langage qu’il utilise, patriotique, mais amical et assez rassurant ; les emojis qui parsèment le texte, renforçant l’idée qu’il s’agit d’un tchat anodin, entre amis ; les instructions claires et les fonctionnalités bien pensées. En outre, la chaîne Telegram de Diia prodigue régulièrement des conseils de sécurité pour ne pas exposer à l’excès les Ukrainiens qui collectent du renseignement. Il est ainsi demandé aux Ukrainiens qui deviennent des agents de renseignements sur le terrain et se servent de yaEnnemi pour envoyer des informations de fournir des précisions élémentaires, telles que le lieu où ils ont vu tel type de matériel, le jour et l’heure.

Ces renseignements « bruts » sont alors soumis, comme tout autre renseignement obtenu par les canaux les plus classiques de l’espionnage, à des vérifications pour s’assurer de leur véracité et de leur exactitude. Puis ils font l’objet d’une analyse pour évaluer leur intérêt, les rapprocher d’autres informations. Enfin, ils sont diffusés à ceux auxquels ils peuvent être utiles. Par exemple à des bureaux de l’état-major ou du GUR MOU afin qu’ils acquièrent une connaissance plus fine du dispositif ennemi, qu’il s’agisse du volume de matériel présent sur le champ de bataille, de ses mouvements, de ses positions. Mais ces renseignements sont aussi utilisés pour mener des frappes ciblées contre des matériels ou des positions.

Tout ceci explique le grand succès remporté par ce chatbot. Le ministère de la Défense profite donc de la popularité de yaEnnemi pour demander de plus en plus aux Ukrainiens toute une gamme de renseignements dont il a besoin. Par exemple, le 10 avril, ils sont invités à signaler les systèmes de communication mobiles russes Redut-2US. Des photos de ces équipements, antenne pliée et déployée, sont disponibles dans yaEnnemi à l’appui d’un texte expliquant l’importance de détruire ces matériels russes. Deux jours plus tard, sur sa chaîne Telegram, le ministre Mykhaïlo Fedorov dresse un premier bilan en annonçant trente-trois signalements en 48 heures, ce qui est une performance à mettre au crédit des espions amateurs que sont les citoyens ukrainiens, car les Redut-2US ne sont pas déployés en grand nombre.

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Chatbot « yaEnnemi ». // zedigital, capture d’écran

Depuis le mois d’août, les Ukrainiens peuvent aussi transmettre des données sur les secteurs minés et les objets piégés. Autre importante utilisation de yaEnnemi, la chasse aux collaborateurs. À ce jour, 5 800 signalements ont été enregistrés. Pour mesurer l’efficacité et l’importance de yaEnnemi, il suffit de considérer la série d’attentats qui ont frappé les collaborateurs de l’administration d’occupation dans le Sud ukrainien. Toutes les précisions utiles pour identifier les personnes visées sont mises à disposition dans le chatbot, pour éviter les règlements de comptes ainsi que la délation inutile, mais aussi et surtout pour obtenir les informations pertinentes pour les actions à planifier contre les cibles à éliminer.

Un des avantages considérables de yaEnnemi est qu’il permet de travailler dans ce qui est appelé une « boucle courte », c’est-à-dire de réduire au maximum le délai entre la transmission d’un renseignement et son utilisation à des fins d’action, par exemple, la destruction d’un radar mobile par une frappe d’artillerie, un missile sol-sol ou air-sol ou par un drone. Plus la boucle est courte, plus le renseignement a de valeur sur le plan opérationnel.

yaEnnemi permet aussi de faciliter les opérations de reconquête des zones occupées. Dans cette perspective, Mykhaïlo Fedorov a publié le 1er septembre une carte de la Crimée accompagnée d’un texte invitant ses lecteurs à transmettre des renseignements sur les bases militaires russes dans la péninsule, à signaler l’emplacement des troupes russes, ainsi que leurs mouvements, les convois ferroviaires militaires ou encore des informations sur les plus hauts gradés de l’armée russe et sur les collaborateurs.

Comment ne pas envier les Ukrainiens qui disposent d’un portail aussi efficace que Diia ? Parmi toutes les leçons qu’ils nous donnent depuis des mois, celle relative à yaEnnemi est marquante. La création de yaEnnemi et son succès sont dus à l’excellence de l’Ukraine dans les technologies de l’information, à la confiance que les citoyens accordent à leur gouvernement, qui a permis l’émergence de Diia, et à la volonté de la population de participer au maximum à l’effort de guerre. Cette révolution sera, à n’en point douter, étudiée comme un cas d’école dans toutes les académies qui forment les agents du renseignement.

Marianna Perebenesiuk est comparatiste, spécialiste de la littérature française, des métiers du livre et de l’audiovisuel. Auteur d’un essai en thanatologie, elle avait également travaillé avec des sociétés de production et des ONG et collabore avec l’hebdomadaire national ukrainien Ukraïnskyi Tyzhden. Depuis le début de la guerre, elle décrypte régulièrement le contexte ukrainien dans les médias français.

Jérôme Poirot est docteur de l’université de Paris-IV Sorbonne et ancien élève de l’ENA. Il a été conseiller du ministre de l’économie et des finances et du ministre de la justice. Il a été durant six ans adjoint du coordonnateur national du renseignement. Il est auteur de plusieurs ouvrages dont Renseignement et espionnage, Plon, 2020.

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