Image créée à l’aide de l’IA Midjourney. // Page Facebook d’Evgueni Nikitine

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Pourquoi le régime poutinien ment tout le temps
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Pascal Avot, publicitaire et catholique, s’insurge contre le mensonge systémique qui est la marque de fabrique de Moscou. Car ce mensonge infecte certains milieux en France et ailleurs, et notamment celui des catholiques intégristes, qui voient en Poutine le sauveur de la civilisation chrétienne se battant contre la « pourriture occidentale ».

Quiconque s’intéresse au conflit en cours en Ukraine est fondé à conclure que le régime poutinien ment. Et il ne ment pas beaucoup, comme on pourrait s’y attendre de la part d’un pays en guerre, ni énormément, comme s’y emploient en général les tyrannies, mais tout le temps. Depuis dix mois, a-t-on entendu le Kremlin énoncer une seule vérité claire et nette ? Jamais.

Depuis le déclenchement de sa guerre contre l’Ukraine, Moscou émet un flot ininterrompu de trucages, de désinformation et de contre-vérités, au point qu’elle semble incapable de reconnaître que deux et deux font quatre. Un phénomène quasi surnaturel, dont il convient de définir les motifs historiques.

La Russie tsariste mentait. Les fameux « villages Potemkine » sont devenus des cas d’école de l’illusionnisme étatique. Ce n’était qu’un début.

Au XXe siècle, la Russie a traversé soixante-dix ans de communisme pur et dur. L’intensité du totalitarisme a varié selon les époques, avec plus ou moins de terreur, de déportations de masse et d’exécutions sommaires, mais il est un élément du système qui n’a jamais varié d’un iota : la langue de bois. De la prise du pouvoir par Lénine à l’effondrement du système sous Gorbatchev, le seul langage politique officiel, le seul autorisé et obligatoire, a été cette langue glaciale, aveugle, mécanique, d’une rigidité d’acier, d’où toute humanité, toute émotion, toute ironie sont exclues. Innombrables, les innocents qui ont fini au Goulag ou se sont vus ficher une balle dans la nuque parce qu’ils refusaient de la parler.

La langue de bois est le langage de l’idéologie. Comme l’a parfaitement vu Orwell dans 1984, elle est l’âme du totalitarisme, le démon qui vous possède et fait de vous un mutant, un zombie. Alain Besançon a cette formule décisive : « La langue de bois ne veut pas être crue, elle veut être parlée. » Peu importe que vous soyez sincère ou non, fidèle au régime ou secrètement opposant : dès l’instant où elle sort de votre bouche, vous lui appartenez, vous participez à la fiction qui veut remplacer la réalité, vous prêtez main-forte à la destruction du monde. Les Russes ont vécu soixante-dix ans sous le joug de cette dictature linguistique. Leurs esprits ont été profondément contaminés par le néant.

Dans la vision métaphysique de Lénine, la vérité telle que nous la concevons n’existe pas : elle n’est qu’un reflet de la matière, laquelle est pur mouvement et auto-contradiction permanente. Ce qui est vrai un jour peut s’avérer faux le lendemain et redevenir vrai le surlendemain. L’histoire universelle mène inexorablement à la révolution, mais les chemins qui peuvent déclencher l’embrasement final et salvateur sont en nombre infini. Dans un tel contexte philosophique, le mensonge au sens chrétien — d’une participation au mal — n’existe pas non plus : le bolchevique qui ment au capitaliste participe à la vérité.

La langue de bois ne tente donc jamais d’entrer en contact avec la vérité, ni, à travers elle, avec la réalité. Elle est un espace autonome, abstrait, où ce qui est et ce qui n’est pas sont parfaitement interchangeables. Réversibilité admirablement décrite par Orwell avec les guerres entre l’Océania, l’Estasia et l’Eurasia, dont la combinaison change sans cesse, chacune devant être acceptée comme la seule possible, immuable, par les esclaves de Big Brother. Mais revenons à Poutine.

Il ment tout le temps pour trois raisons majeures. D’abord, parce que, à l’instar de Lénine, il ne croit pas un seul instant à l’existence de la vérité. Il pense que le goût pour le vrai est la lubie des faibles, des idiots et des gogos. Il a été élevé dans l’étau brejnévien : la langue de bois est sa langue maternelle. Ensuite, élève très appliqué de l’école du KGB, il a appris toutes les techniques soviétiques de l’art de la désinformation. Il est bien plus qu’un simple vecteur du mensonge : il a appris à incarner la fausseté, elle est inscrite dans sa chair, dans son ego. Les fausses identités ont formé son modus vivendi. Enfin, il est entouré de spin doctors qui ont agrégé aux cours magistraux et aux travaux pratiques du KGB les découvertes de la psychologie et du marketing occidentaux. Le résultat est une usine à mensonges d’une prodigieuse efficacité.

Les Français les plus lucides sur le poutinisme ont tendance à considérer nos compatriotes poutinolâtres comme des fieffés imbéciles ou des traîtres patentés. Pour la plupart, c’est les juger trop vite. Car, depuis vingt-deux ans qu’il est au pouvoir, Poutine a mis en place une campagne de communication politique aux dimensions du continent, extraordinairement performante. En matière publicitaire, on juge l’arbre à ses fruits et les faits sont là : des millions d’Européens regardent Vladimir le Grand comme un sage, un maître à penser, un glorieux conquérant. Il suffit de se pencher sur les couronnes de laurier que lui lancent, avec des yeux embués, les milieux catholiques traditionalistes pour juger de la puissance de son emprise intellectuelle sur notre pays. Que cela plaise ou non, certains espèrent qu’il va les « sauver ». Ils ne voient même plus qu’ils plongent dans l’idolâtrie que vomit leur Seigneur.

Ainsi, ce lecteur du site intégriste Le Salon beige, qui écrit : « Dieu bénisse Vladimir Poutine et l’accompagne dans son chemin de conversion. Puisse Dieu nous envoyer un homme de sa trempe, ici, en enfer libéral. » À quoi répond un autre : « Que Dieu convertisse le cœur de Poutine et fortifie son bras. Hourra ! » Sur le même site, on parle du « sage Poutine » qui « assume avec fierté son héritage et sa primauté chrétienne » dans « ses discours empreints de spiritualité, car il ne veut pas de nos mœurs sataniques ». Bref : « Un homme providentiel pour son pays, pour le monde et pour la chrétienté, même si l’Occident décadent et apostat le ne le comprend pas ! »

Comme le dit Alain Besançon, « ils croient qu’ils savent, ils ne savent pas qu’ils croient ». En divinisant inconsciemment Poutine, ils quittent l’orbite de la chrétienté : voilà de quoi est capable le mensonge russe. Ces pauvres gens ne sont pourtant pas des aliénés mentaux, mais Moscou est capable de les rendre momentanément fous à lier, comme il l’a fait avec les milieux communistes occidentaux tout le long de l’histoire soviétique.

Le pouvoir russe est addict au mensonge. Sans lui, la supercherie de la « puissance eurasienne qui va sauver la civilisation » se verrait à l’œil nu et les foules — pas seulement en Russie — lui montreraient les dents. Sans le mensonge systématique et systémique, Poutine serait perçu pour ce qu’il est : un mafieux XXL, membre émérite des services secrets les plus meurtriers du XXe siècle et prédateur insatiable de son propre peuple comme de ses voisins. Tout le contraire du patriote et de l’homme d’ordre devant lequel tant de droites européennes mettent un genou à terre. Il ne survivrait sans doute pas à la chute de son masque. Il est celui qui ne peut plus être lui-même.

Et puis, ultime raison, peut-être la plus décisive, Poutine ment tout le temps parce qu’il ignore dans quel univers il vit. Comme le signalent des experts, tels que Galia Ackerman et Françoise Thom, il ne lit pas les journaux, ne sait pas se servir d’un ordinateur ni d’un smartphone : il n’accède à l’information locale et mondiale que via la télévision russe, qui répète en boucle ce qu’il pense, et les rapports que lui remettent les officiers des services secrets, qui le craignent bien trop pour le confronter à l’exactitude des faits. Il ne dit jamais la vérité parce qu’il ne la voit pas, ne l’entend pas, ne la fréquente en aucune manière. Et si d’aventure il l’entendait, il la punirait, car ce vieillard mégalomane, paranoïaque, multimilliardaire sans mérite, enfermé dans son bunker, au cœur d’une guerre absurde qu’il n’aurait jamais dû déclencher et qui fait de lui un paria, n’est plus en mesure de détecter l’écart chaque jour plus abyssal entre son délire et le verbe être.

Nous avons besoin de nous débarrasser du mensonge russe, bien plus encore que de Vladimir Poutine. Ce sera long et difficile : la douloureuse mission de toute une génération, au bas mot.

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