Sarah Fainberg : Lettre d’adieu à mon père

Victor Fainberg (26/11/1931 – 02/01/2023) était l’un des dissidents soviétiques les mieux connus. Il a fait partie du groupe des huit Soviétiques qui ont participé à la manifestation du 25 août 1968 sur la place Rouge, pour protester contre l’écrasement du printemps de Prague par les chars soviétiques. Ce geste audacieux lui a valu d’être interné, pendant cinq ans et demi, dans des établissements psychiatriques. Une fois libéré, il s’est rendu en Grande-Bretagne, avant de s’installer en France. Voici l’oraison funèbre qu’a prononcée sa fille Sarah Fainberg à son enterrement, au cimetière du kibboutz Givat Brenner en Israël.

Comment Papa a-t-il traversé le vingtième siècle ? Réponse : de toute sa hauteur.

Au nom de quoi s’est-il battu toute sa vie seul à seul contre le mal ? Réponse : en son nom propre, et pour lui-même.

Quel héritage nous laisse-t-il ? Réponse : celui de préserver ardemment la liberté. Non pas la liberté capricieuse qui corrompt la dignité humaine, mais la liberté exigeante, « difficile », celle qui élève et révèle la conscience.

Papa, la terre d’un peuple qui a survécu, la terre d’Israël, va t’accueillir aujourd’hui. Aujourd’hui nous t’enterrons, chevalier survivant, dans le pays où l’esprit de ton peuple a repris vie.

Pendant tes 91 ans de vie, tu as su tant de fois survivre, tu as tant de fois trompé la mort que nous avions décidé que la mort elle-même se détournerait de toi ! Mais elle a fini par remporter sa misérable victoire, après un certain nombre de défaites devant ton caractère inflexible et ton rire désarmant. Te souviens-tu, Papa, comme nous avons souvent ri en chantant en chœur avec un accent géorgien : « Mais la mort viendra, et on mourra2La Garde blanche de Mikhaïl Boulgakov. [Toutes les notes sont de la traductrice.][/efn_note] ! » Cinq jours avant que tu ne t’en ailles, rappelle-toi, je t’ai tenu la main et j’ai voulu plaisanter : « Papa, la mort viendra, et on mourra ! » Mais cette fois, tu n’as pas ri…

Papa, tu es un survivant expérimenté. Tu es cet enfant juif à la peau mate et aux cheveux bouclés qui a survécu lorsqu’il a pu être évacué de Kharkiv à l’automne 1941, peu de temps avant que la Wehrmacht n’attaque la ville. Tu as également survécu alors que l’on t’évacuait vers la triste petite ville de Bouzoulouk où l’antisémitisme faisait rage. On t’appelait là-bas le petit Abraham, et ta mère Sarah répliquait sèchement : « Mon fils s’appelle Victor ! » Le petit Victor a compris à ce moment-là qu’il fallait être très fort, tant de corps que d’esprit, sans quoi il ne serait pas possible de survivre, sans quoi il ne vaincrait pas.

Tu as survécu quand on t’a cassé les dents sur la place Rouge, à midi le 25 août 1968, en criant « Juif ! ». Tu as survécu quand on t’a déclaré fou. Et tu as mené la grève de la faim la plus longue du mouvement pour les droits de l’Homme (81 jours), devenue légendaire grâce à la réaction admirative d’Andreï Sakharov (« la grève de la faim héroïque de Fainberg ! »). Tu as survécu quand les psychiatres soviétiques à la botte de la Sécurité de l’État ont tenté de te soigner non pas à coups de vitamine B, mais de sulfozine3 et d’halopéridol.

Papa, il convient à présent de rendre hommage au défunt capitaine Lev Anatolievitch Petrov, un « juste en blouse blanche » qui, risquant sa propre liberté et le destin de sa famille, est parvenu à te faire libérer une première fois de la psychiatrie punitive en 1973.

Libéré une seconde fois de la prison psychiatrique, sans le moindre compromis, tu as consacré ta vie entière à la lutte pour la libération des prisonniers politiques en Union soviétique. Sur les conseils d’Andreï Sakharov, tu es resté à Londres, où tu as fondé la CAPA (Campaign Against Psychiatric Abuses), puis tu es devenu le représentant de l’Union interprofessionnelle libre des travailleurs (SMOT) à Paris, et tu as été le cœur de la dissidence en Europe.

Tu as survécu ensuite lorsque tu as acheminé de l’aide humanitaire dans Sarajevo détruite. Tu as survécu alors que tu marchais de nuit en Tchétchénie sous les bombardements de l’aviation russe. Tu as franchi la frontière seul, sous le ciel étoilé… « Je m’en vais seul, je marche sur la route », ce poème de Lermontov était ta devise secrète. Là-bas, tu as traversé nombre de villages et de petites villes, où tu as collecté des témoignages vivants des crimes russes, et de retour à Paris, tu as aussitôt fondé le comité de lutte contre les crimes perpétrés par la Russie à l’encontre du peuple tchétchène. Tu as survécu aussi quand, à 74 ans, tu as décidé de tout laisser pour aller à Gush Katif soutenir les familles juives évacuées4… Tu étais si inquiet lorsque les terres des habitants de Gush Katif, le sel de la terre d’Israël, sont tombées entre les mains des terroristes du Hamas5

Et ces deux dernières années, en dépit de tous les pronostics médicaux pessimistes, tu as également survécu. Les médecins, perplexes, étudiaient le cas de l’incroyable patient Fainberg… Pour le personnel en blouse blanche, à la fin de ta vie comme il y a tant d’années, tu es resté un mystère.

Et ce mystère, le mystère de Victor Fainberg le survivant, a aidé ton entourage à traverser la vie sans avoir peur de rien. Avec toi à nos côtés, nous nous sentions comme sous un « Dôme de fer », protégés des attaques subites et sanglantes du destin…

D’une manière ou d’une autre, cette survie dynamique et en mouvement a fait partie intégrante de ton existence sur cette Terre. L’Homme, dit Hugo, est « une force qui va ». Toi, Papa, tu étais une force qui survit, une force inflexible de chevalier.

Tu te rappelles, Papa, comme nous avons survécu toi et moi par miracle quelques fois, quand dans mon enfance nous traversions au feu vert les boulevards parisiens, peuplés de voitures qui filaient à toute allure ! Cela a valu à Maman quelques cheveux blancs.

Mais plus que tout, tu survis aujourd’hui, à l’heure où ton âme « sort sur la place », cette fois sur la place de l’éternité.

Rappelle-toi, pendant les féroces pogroms de Krementchouk, dans la ville natale de ta défunte maman Sarah, ta tante Sopha – toute petite à l’époque – disait : « Si on meurt, on meurt ensemble ! » Aujourd’hui, Papa, je vais faire écho à la tante Sopha et dire : « Si on survit, Papa, on survit ensemble ! » Aujourd’hui tu as survécu avec nous, car tu nous laisses cet héritage abyssal de la liberté exigeante, difficile. Aujourd’hui, ton âme se transforme en une nouvelle vie, et cette vie, c’est l’héritage spirituel de Victor Isaakovitch Fainberg, qui a pris une autre dimension depuis que la Russie de Poutine dévaste ton Ukraine natale : Krementchouk, Marioupol, Odessa, Kharkiv, Boutcha…

Ce siècle, Papa, tu l’auras traversé de toute ta hauteur :

Heureux qui visita ce monde
Aux grandes heures du destin ;
Tel un convive des festins,
Les élus l’ont pris dans leur ronde.
Il fut admis en leur conseil,
À leurs spectacles invité,
Et dans leur coupe, comme au ciel,
Il goûtait l’immortalité.6

Tu étais un citoyen du monde, unissant comme on dit des mondes « différents ». Ce faisant, tu faisais de notre monde un lieu plus humain et plus chaleureux.

Aujourd’hui, tu reviens parmi les tiens. Tu vas rejoindre tes chers père et mère, Nelia, tes camarades défunts : Elena Bonner, Andreï Dmitrievitch [Sakharov, NDT], Natacha Gorbanevskaïa, Iossif Gorbanevski, Vadim Delone, Konstantin Babitski, Larissa Bogoraz, ton frère d’HP Volodia Borissov, Alexandre Galitch, Vladimir Boukovski, Viktor Nekrassov, Leonid Pliouchtch, Sergueï Charov-Delone, Sacha Lavout, Arseni Roguinski et beaucoup, beaucoup d’autres…

Mais par-dessus tout, tu vas retrouver l’étreinte de ta chère maman Sarah. Elle te verra et dira : « Mon fils, tu te rappelles, quand tu avais de la fièvre, je te caressais les cheveux et te disais en yiddish « mon cher petit ». »

En l’honneur de ma regrettée grand-mère Sarah Isaakovna Fainberg, et pour célébrer ton retour dans les bras tendres de ton enfance — cette enfance d’avant la guerre, d’avant la manifestation [sur la place Rouge], d’avant la prison psychiatrique, d’avant l’émigration —, je veux te dire adieu avec cette lettre poème, que tu as écrite lors de ton premier jour à la prison de Lefortovo, le 26 août 1968 :

Bonjour Maman ! C’est dur ? Comment vas-tu ?
Vide ton âme de ces saletés,
Vois-le tisser sa vie, ton fils reclus,
Empli de joie, épris de liberté.
Ne m’en veux pas d’avoir, l’esprit brumeux,
En dansant sous le joug des couronnés,
Noyé leur âme d’un philtre fâcheux,
Et de la peste l’ombre ranimé.
Qu’y puis-je si le vibrant renouveau
M’appelle, et fuit le passé, le repousse ?
C’est toi qui m’a doté de ce sang chaud,
N’est-ce pas ? Pour votre malheur à tous.
Car lorsque l’étendard de l’infamie
Sur le pays dormant est déployé,
Et quand va se terrer tout ce qui vit,
Quelqu’un « Aharaï ! »7 doit bien s’écrier.

Traduit du russe par Nastasia Dahuron. Le texte original a été publié le 6 janvier 2023 sur la page Facebook de Sarah Fainberg.

fainberg p

Docteur en science politique (Institut d'études politiques, Paris, 2008) et ancienne élève de l'École normale supérieure de la rue d'Ulm. Elle est enseignant-chercheur en science politique à l'Université de Tel-Aviv.

Notes

  1. 1Vers tiré d’un poème populaire généralement repris sous forme de chanson paillarde, de chanson tsigane ou cosaque, que l’on retrouve également en littérature dans
  2. Médicament pharmaceutique utilisé en URSS en pyrothérapie (méthode appliquée par la psychiatrie soviétique consistant à faire monter artificiellement la température corporelle d’une personne), afin d’augmenter la réponse à l’administration de neuroleptiques. Les effets très douloureux de la sulfozine laissent penser que ce médicament a été appliqué à des fins punitives plutôt que thérapeutiques.
  3. Il s’agit d’un groupement de colonies juives dans le sud de la bande de Gaza, qui a été démantelé en août 2005, dans le cadre du plan israélien de « désengagement unilatéral ».
  4. En 2007, après les élections législatives sur les territoires palestiniens, le Hamas, placé sur la liste des organisations terroristes par l’UE en 2003, a pris le contrôle du secteur de Gaza.
  5. Poème de Viktor Tiouttchev (1803-1873) intitulé Cicéron, dans une traduction d’Henri Abril.
  6. Cri de ralliement très ancien signifiant en hébreu : « Derrière moi ! »

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