Tête froide et mémoire courte : pourquoi Poutine et ses collègues du KGB ont fait de brillantes carrières

Bien que la biographie officielle de Poutine brosse le portrait d’un espion « héroïque » en Allemagne de l’Est, ses principales activités au sein du KGB portaient en réalité sur la surveillance politique, les perquisitions et les détentions de dissidents à Leningrad. Comment se fait-il qu’après 1991 Poutine et ses collègues du KGB soient non seulement restés libres, mais aient fait des carrières fulgurantes dans la Russie démocratique postsoviétique ? Alexandre Tcherkassov, militant des droits de l’homme et responsable de Mémorial, qui a reçu le prix Nobel de la paix en 2022 aux côtés de deux autres organisations, analyse les facteurs clés de cette réussite.

Cet automne, l’historien Konstantin Cholmov a révélé que le nom de Poutine apparaissait dans une célèbre affaire de 1976 qui avait concerné le graffiti « Vous crucifiez la liberté, mais l’âme humaine ne connaît pas de chaînes ». L’un des officiers du KGB qui figurait dans le rapport de perquisition dans le cadre de cette affaire — un rapport conservé au musée de l’Histoire politique de la Russie — était le lieutenant Poutine. Il s’avère qu’à l’époque, le futur président avait travaillé sur l’affaire de l’artiste Iouli Rybakov, qui, avec Oleg Volkov, avait peint l’inscription en question. Le jeune Poutine, alors âgé de 23 ans, avait participé à la perquisition au domicile de Volkov.

L’implication du président dans l’« affaire des graffitis » jette une nouvelle lumière sur le premier poste qu’il a occupé dans sa carrière.

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« Vous crucifiez la liberté, mais l’âme humaine ne connaît pas de chaînes. » // Domaine public

Avant cela, dans les années 1972-1974, il y avait eu l’histoire d’un recueil de poèmes clandestin de Joseph Brodsky, qui avait récemment quitté le pays. Tout d’abord, des feuillets épars que Brodsky avait laissés à ses amis s’étaient retrouvés en possession de Vladimir Maramzine qui les avait compilés. Ensuite, le KGB s’était mis sans succès à traquer ce recueil. L’un de ceux qui avaient préparé les poèmes pour la publication, Mikhaïl Kheifetz, n’avait fait qu’écrire la préface, mais il avait tout de même été accusé d’« agitation antisoviétique », emprisonné pendant quatre ans et condamné à deux ans d’exil (alors que le recueil de poèmes lui-même n’avait jamais vu le jour).

Bien plus tard, dans une interview accordée à The Insider, Kheifetz évoque ses souvenirs :

« Lors de l’un de mes interrogatoires, un jeune homme est entré dans le bureau de mon enquêteur V. Karabanov et lui a silencieusement tendu un papier. L’autre a fait un signe de la tête, et le jeune homme s’est assis dans un coin. Il s’est contenté d’écouter en silence tout ce qui se passait. C’est tout. Il ne m’aurait pas frappé si je ne l’avais pas déjà vu auparavant. En fait, ma femme, qui est professeur de musique, avait une élève adulte qui s’appelait Natacha Zouïeva. Un jour, je l’ai vue marcher dans notre rue (rue des Cosmonautes) avec un jeune homme, ils étaient à moitié enlacés. J’aimais bien cette fille et, bien sûr, je me suis demandé qui l’accompagnait dans sa promenade, qui était l’heureux élu (nous, les enseignants, avons toujours un faible pour nos chouchous). Mais là, dans le bureau où je subissais cet interrogatoire, c’est précisément lui que j’ai vu. Je me suis énervé : “Natacha a donc choisi un mec du KGB !” De nombreuses années passent, et soudain, à la télé, je vois le nouveau Premier ministre de Russie. C’est un visage familier, mais où l’ai-je déjà vu ? Les souvenirs ont commencé à revenir, et j’ai fini par me rappeler. »

Un mec au visage insignifiant

En 2010 sortent les Mémoires de Iouli Rybakov intitulés Moï vek (Mon siècle). On y trouve cette photo datée du 12 mars 1989 prise lors d’un rassemblement de l’Union démocratique près de la cathédrale Kazan à Leningrad. On y voit l’arrestation de Valeri Terekhov, l’un des leaders pétersbourgeois de cette Union (c’est lui qui a transmis cette photo à Rybakov). Les miliciens sont dirigés par un officier au visage insignifiant, mais bien connu. C’est « Volodia de la Stasi », qui, selon la version officielle, a travaillé toute sa vie dans le contre-espionnage et se trouvait en RDA dans les années 1980.

La photographie a été vue par un autre dissident de Pétersbourg, Andreï Reznikov, qui s’est immédiatement souvenu de ce « visage insignifiant ». Andreï a vécu de nombreuses « aventures » pendant la seconde moitié des années 1970, lorsqu’il a créé une sorte de communauté avec Arkadi Tsourkov et Alexandre Skobov : ils ont créé des magazines samizdat1, tenté d’organiser une conférence avec des personnes venant de différentes villes et partageant les mêmes idées, et cherché à organiser des manifestations.

Andreï Reznikov parle de cette tentative :

« La manifestation [organisée devant la cathédrale de Kazan] était prévue le 14 décembre 1978, le jour de l’anniversaire du soulèvement des Décembristes2. Juste avant, on a essayé de coffrer tous les participants présumés sous divers prétextes. La veille, je suis allé chercher du pain à la boulangerie. Soudain, une femme a commencé à crier : “Il me frappe !” Des hommes m’ont sauté dessus, ont commencé à me frapper, à me jeter au sol. J’ai vu plus tard une photo sur laquelle je l’ai reconnu (avec une probabilité assez élevée) : c’était vraiment un mec tout petit. Et puis, par la suite, Poutine a lui-même raconté dans diverses interviews comment il avait contribué à entraver cette manifestation organisée le jour de l’anniversaire du soulèvement des Décembristes. Cette histoire apparaît plus clairement encore dans ses Mémoires. Il a écrit, pour autant que je m’en souvienne, à peu près ce qui suit : lorsque le KGB a été mis au courant, on a organisé ce jour-là une cérémonie de dépôt de gerbes par des ambassadeurs étrangers. La place a été bouclée, les ambassadeurs ont déposé des fleurs, personne ne pouvait franchir les barrages. Ce sont exactement les mêmes méthodes qui sont utilisées de nos jours pour empêcher les marches de protestation. »

Pile la veille du procès de Tsourkov, Andreï a donc été piégé dans la rue en utilisant la technique de la provocation, et coffré dans un centre de détention spécial. Reznikov n’a pas pu assister au procès où son ami a été condamné à six ans de camp et trois ans d’exil.

Tchékiste un jour, tchékiste toujours

Avec de telles casseroles, comment Poutine est-il passé du monde d’avant au monde d’aujourd’hui ? Et pas seulement lui, mais nombre de ses collègues ?

Avec Poutine, on pourrait dire que c’est clair à première vue : personne ne le connaissait. Un « homme sans qualités » qui ne s’était fait remarquer nulle part. Il a réussi à se retrouver à l’hôtel de ville de Saint-Pétersbourg. Ce n’était pas exactement le fruit du hasard, mais plutôt parce que personne ne l’avait entravé.

Rien à voir avec Kochelev qui figure à ses côtés dans le rapport de perquisition. Diplômé en 1974 de la même faculté de droit de l’université d’État de Léningrad que Poutine, Pavel Konstantinovitch Kochelev était plus connu non pas sous son vrai nom ou pour son implication dans les affaires dissidentes (bien qu’il en ait eu un certain nombre). Il était plus connu sous le nom de « Pavel Nikolaïevitch Korchounov ». C’était le pseudo qu’il utilisait pour surveiller au nom du « Bureau » (c’est-à-dire du KGB) le groupe d’écrivains « Club-81 » et le club de rock de Leningrad. Il a fini sa carrière à la tête de la « Cinquième direction » du KGB3, et selon la version adoptée généralement, il a pris sa retraite avec le grade de colonel ou de lieutenant-colonel. Il a ensuite eu une vie politique active : en 1990, il est élu député du conseil du district de Petrograd et en devient le président. En 1991, il est nommé à la tête de l’administration du district. Depuis 1999, il est premier vice-président de la commission de la culture de l’administration de la ville. Et tout cela s’est accompagné d’une discussion plus ou moins active concernant sa « figure politique » de Kochelev-Korchounov, sans pour autant qu’on puisse dire qu’il y ait eu la moindre conséquence pour lui.

En règle générale, les deux compères, Poutine et Kochelev-Korchounov, ne brillaient pas particulièrement dans les rapports d’enquête. Comme enquêteurs, on aurait pu trouver largement mieux ! Prenons, par exemple, Viktor Tcherkessov, mort assez récemment, après une carrière réussie au sein du KGB-FSB. Là on trouve des affaires d’associations chrétiennes et féministes, des « opérations de prophylaxie » (comprendre « des coups de pression » sur les dissidents), des affaires de routine de dissidents : Dolinine, Ievdokimov, Meylakh… À partir de décembre 1988, Viktor Tcherkessov avait été chargé du dernier des cas célèbres, celui de l’Union démocratique de Saint-Pétersbourg, accusée de « trahison d’État », en tant que chef adjoint du département d’enquête de la Direction régionale de Leningrad du KGB. À peu près au même moment, en mars 1989, un agent au visage familier mais insignifiant du nom de Poutine coordonnait une opération visant à « cueillir » l’un des dirigeants de cette Union, Valeri Terekhov4. Un interlude dans sa mission allemande ?

Sur le papier, les cadres du KGB devaient se soucier de leurs agents, de l’application des consignes de discrétion, du moral des troupes (un agent ne peut pas bien travailler s’il est « sur les nerfs » car, dans ce cas-là, il fait échouer son travail et celui des autres). Pourtant, les vrais cadres du KGB ne respectaient pas vraiment ceux qui devenaient « cadres » après avoir fait « du terrain » (c’est-à-dire avoir été agent de renseignements) : ils ne jouaient pas dans la même cour. D’une manière générale, et surtout dans ces milieux-là, on déteste les traîtres, ou a minima, on s’en méfie. Or, selon la version officielle, Vladimir Poutine aurait démissionné du KGB en 1991. C’est la raison pour laquelle l’attitude de la « vieille garde » du FSB à l’égard de la nomination de Poutine à la tête du FSB était quelque peu réservée.

Et que dire alors de sa présidence ?!

Traduit du russe par Clarisse Brossard.

Version originale.

Ex-Président du Conseil d’administration du Centre des Droits humains « Memorial ». Ex-membre du conseil d’administration de Memorial International. Cette ONG (Prix Nobel de la Paix, 2021) a été interdite et dissoute en Russie en décembre 2021, juste avant l’agression contre l’Ukraine

  1. Autoédition clandestine. (Toutes les notes sont de la traductrice.)
  2. L’insurrection des Décembristes (Dekabristy) du 14 décembre 1825 : tentative de coup d’État organisée par de jeunes aristocrates contre le pouvoir tsariste de Nicolas Ier afin de mettre en place une libéralisation du régime (abolition du servage, mise en place d’une constitution garantissant des droits fondamentaux). Elle fut suivie d’une répression très dure.
  3. La Cinquième direction du KGB avait la charge de la répression des dissidents.
  4. En mai 1988, Terekhov devient l’un des fondateurs du premier parti d’opposition légal en URSS, l’Union démocratique (DS). De 1988 à 1991, il a été l’un des dirigeants les plus importants de la branche régionale de Leningrad (Nord-Ouest) de l’Union démocratique.

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