Adam Michnik : « Soljenitsyne percevait le monde avec les yeux d’un “homo sovieticus”, tout en étant opposé au pouvoir communiste »

L’historien Adam Michnik est une figure historique de l’opposition anticommuniste en Pologne qui dirige actuellement le journal de centre-gauche Gazeta Wyborcza. Le journaliste polonais Paweł Smoleński discute avec lui d’une autre figure majeure de l’opposition anticommuniste russe, l’écrivain Alexandre Soljenitsyne, qui, à la différence de Michnik, a épousé des idées du nationalisme russe.

Conversation avec le journaliste Paweł Smoleński.

Pour beaucoup de gens Soljenitsyne reste une icône. Et pour vous ?

L’adulation empêche toute pensée rationnelle. Car Soljenitsyne concentrait en lui tous les traits caractéristiques de l’histoire de la Russie et de son intelligentsia.

Il concentrait en lui à la fois le meilleur de la tradition Russe mais aussi ce qu’elle contient de dangereux. Je ne dis pas « ce qu’il y’a de pire » car Soljenitsyne ne glorifiait pas les Cent-Noirs et n’était pas un adepte de l’idéologie impérialiste.

Les mouvements d’opposition des pays communistes suivaient deux chemins différents. L’un se tournait vers l’Ouest et l’autre aspirait au retour de l’identité et de la tradition.

En Russie, il y’avait une fracture entre les occidentalistes et les slavophiles. Curieusement, on retrouve les deux courants chez Soljenitsyne. Cependant, il ressentait qu’il vivait dans un empire tout en voulant le transformer car il était anticommuniste.

Dans une première partie de sa vie et de son œuvre, il donna la priorité aux droits humains. Par la suite, il réfuta tout cela pour déclarer la guerre aux Occidentalistes en se faisant chantre et symbole de la Grande Russie orthodoxe et slavophile.

Cet ancien prisonnier présente un paradoxe. Ses positions antisoviétiques prouvent qu’il menait un combat pour liberté. Mais quand on lit ses ouvrages parus après son arrivée en Occident, tout comme ses interviews accordées à la presse, on s’aperçoit qu’il rejetait les démocraties occidentales davantage encore que l’absence de liberté dans son pays.

Il estimait que la Russie ne doit pas emboîter le pas à l’Occident, et il n’avait d’ailleurs pas tout à fait tort. Cependant il exprimait sa vérité avec des positions si radicales qu’il en résulte que même Poutine se revendique de Soljenitsyne.

De son vivant il a souvent eu un comportement amical à l’égard de Poutine. Il a par exemple accepté une remise de médailles qu’il refusait pourtant des mains de Boris Eltsine. Il a invité Poutine à sa datcha dans les environs de Moscou, il lui prodiguait des conseils et fut déçu qu’il n’en fasse pas usage.

Pour Soljenitsyne, Eltsine était le symbole de l’occidentalisme mais aussi du désordre et du chaos. Il s’inspirait d’Ivan Iliine, un philosophe très à droite, voire même fasciste. En revanche, Poutine incarnait à ses yeux une voie alternative à l’Occident, soulignant que la Russie a une mission bien particulière à mener.

Soljenitsyne proclame que la Russie doit se relever. Tandis que Vladimir Poutine affirme que la Russie se relève déjà. Ce en quoi il existe un étrange parallèle entre les deux hommes.

Si Soljenitsyne interpelle ainsi les dirigeants soviétiques, on note clairement qu’il estime, en connaissance de cause, que seul un lent processus de désoviétisation peut être efficace. Bien évidemment, Brejnev n’y songeait même pas en rêve. Par conséquent, le processus qui s’est ensuite déroulé en Russie fut un électrochoc pour Soljenitsyne. Il ne croyait ni en Gorbatchev ni dans la pérestroïka. Du reste il n’était pas le seul.

Quelle aurait été sa réaction à la guerre de la Russie contre l’Ukraine ?

Même si je doute que Soljenitsyne eût approuvé le rattachement de l’Ukraine à la Russie à l’aide de tanks, il aurait soutenu que l’Ukraine doit faire partie intégrante de la Russie.

Soljenitsyne n’est pas parvenu à accepter l’Occident. Peut-être s’est-il senti désorienté par sa diversité, son consumérisme, ses contradictions politiques et que cela l’ait conduit à un rejet.

Soljenitsyne resta sans nul doute un homo sovieticus. Bien que dans l’opposition, il avait été coulé dans ce moule.

Selon moi, son installation dans une ferme du Vermont ne fut pas un hasard car il a pu s’isoler du monde. Il s’est créé de toutes pièces une sorte d’Etat privé du Vermont. Il maîtrisait mal l’anglais. Le monde environnant lui était étranger. On peut s’en apercevoir au travers des textes au sujet de Joseph Brodsky, autre prix Nobel de littérature Soviétique. Il lui reprochait d’écrire et parler russe durant des décennies sans bien maîtriser la langue. Brodsky se montrait très critique également. Il aimait raconter que Soljenitsyne avait lu Manhattan Transfer de John Dos Passos et qu’il s’évertuait à rédiger une œuvre semblable en russe.

Comment évaluer le talent de Soljenitsyne ?

Soljenitsyne était un écrivain qui s’est forgé un parcours totalement à part. Il a eu beaucoup de chance. Le seul fait que le Premier secrétaire du parti communiste Nikita Khrouchtchev ait autorisé la publication d’Une journée d’Ivan Denissovitch en Union Soviétique, en 1962, tient à lui seul du miracle.

Ce fût quelque chose de tellement incroyable, un bouleversement qui a fait paniquer une grande partie de l’appareil idéologique du Parti. C’est pourquoi en même temps qu’il se voyait décerner le Prix Lénine de littérature, on a commencé à jaser, à le traiter de Juif, d’alcoolique, de déserteur lors de la 2e guerre mondiale, de collaborateur. On écrivait des dénonciations calomnieuses.

Puis, en 1972, il y a eu sa lettre au patriarche Pimène où il accusait le Patriarcat de Moscou de totale passivité face au mensonge d’Etat. Soljenitsyne devint alors l’idole de toute l’intelligentsia russe. Il connut alors le succès auprès des communistes réformateurs, des libéraux comme Andrei Sakharov, des écrivains et des chercheurs. Même ceux qui ressentaient des réserves se taisaient.

Ainsi par exemple, l’un de ses admirateurs, l’écrivain Vladimir Voïnovitch, ne s’est autorisé à émettre des critiques qu’une fois avoir émigré, comme Soljenitsyne. Il le fit sous forme satirique ce qui a dû faire mal à Soljenitsyne car il n’avait nullement le sens de l’humour.

Voïnovitch estimait que toutes ces incantations slavophiles et orthodoxes constituaient pour le moins une faillite intellectuelle. Il se caractérisait comme pro-occidental et pourtant il se tenait derrière Soljenitsyne. Souvenons-nous que cet homme est parti seul en croisade contre l’univers soviétique à une période où l’empire semblait inébranlable.

C’était inimaginable et propre à couper le souffle. Il disait des choses qu’aucun autre écrivain n’osait écrire, par exemple, en Pologne. Même Varlam Chalamov l’admirait, lui qui pourtant est resté bien plus longtemps que Soljenitsyne dans le Goulag de Kolyma.

Il en va de même pour Mstislav Rostropovitch, un grand ambassadeur de la culture russe à l’époque soviétique. Soljenitsyne avait un pouvoir de persuasion incroyable. Après la lecture d’Une journée d’Ivan Denissovitch, Anna Akhmatova a écrit que Soljenitsyne était un cadeau du ciel pour la Russie.

Lorsqu’il a écrit L’Archipel du Goulag, il enfonça encore plus le mythe bolchévique. Il s’est exprimé au nom d’une Russie assassinée, emprisonnée et déchue.

Le premier à polémiquer avec lui, a été Andrei Sakharov, mais il le fit avec prudence, élégance et en pesant ses mots. C’était la controverse de deux géants. Ceci dit, Soljenitsyne n’a jamais véritablement apprécié Sakharov. Il le considérait à travers le prisme de sa femme, une intellectuelle moscovite typique aux origines juives. Son livre Deux siècles ensemble (2002-2003), consacré à la « cohabitation entre les Russes et les Juifs » dans l’empire russe et pendant la période soviétique, en dit long sur ses idées sur les Juifs.

J’estime que son argumentation est indigne. Il utilise de fausses statistiques qui amplifient artificiellement le rôle des Juifs dans les cercles du pouvoir communiste et de la police. Il avance injustement l’argument que les églises orthodoxes étaient davantage persécutées que les synagogues. Il prétend que sur le front on enterrait beaucoup de Russes mais aucun Juif. Bref, il s’enlise dans des schémas de « judéocommunisme »

On pourrait considérer une telle argumentation comme indigne, mais aussi comme complètement idiote, car elle est dénuée de preuves. Mais c’est aussi le cri plein d’émotions de l’âme russe blessée. Les Juifs, c’est le surnom affublé aux libéraux russes. Lorsque j’ai lu Deux siècles ensemble, j’ai pensé au Cardinal Stefan Wyszynski qui présentait un profil semblable : en toute sincérité il ne supportait pas le bolchevisme et n’aimait pas non plus le libéralisme.

Soljenitsyne n’était pas antisémite dans sa forme raciste. Il admirait Israël, il souhaitait que sa Russie orthodoxe soit semblable à l’Etat Hébreux.

Il voulait préserver la Russie de tous ceux qui sont différents. Il était contre la littérature de la diaspora russe blanche, celle de Bounine qui préfère décrire les fleurs et les sentiments plutôt que les camps. Il n’appréciait pas Nabokov. Il réprouvait la démocratie et l’Occident. Il fait penser à l’écrivain polonais Zbigniew Herbert qui regrettait dans ses poèmes une Pologne adorée et dérobée.

Le plus important pour lui, était-ce la littérature ou la posture ?

Les deux étaient intimement liés. Soljenitsyne a toujours été comme à la fin de sa vie, mais il s’en cachait. Ou peut-être a-t-il évolué, comme aspiré par l’histoire russe. Il étudiait des dictionnaires avec de vieux proverbes, et les glissait ensuite dans ses écrits pour leurs conférer une patine empreinte de tradition. En même temps c’était un personnage absolument unique. Il faut l’examiner sous toutes les coutures : il était un homme défiant l’Empire bolchévique, sans jamais lâcher l’affaire, tout en ne sachant comment se comporter avec la liberté. À son actif, c’était manifestement quelqu’un qui ne tolérait pas de vivre dans le mensonge : qualité dont pourraient se prévaloir le chanteur compositeur libéral Boulat Okoudjava ou le prêtre et théologien orthodoxe Alexandre Men. Par la suite cependant, il critique le mouvement russe pour la démocratie en transformant ce mot de façon méprisante et grossière, tout comme ce fut le cas en Pologne lorsque le KOR (Comité de défense des travailleurs) a été détourné en « korniki » (la vermine). Ses propos sont injustes et injurieux.

Son oeuvre littéraire est-elle encore d’actualité ?

Oui, absolument

Le critique littéraire Russe Victor Erofeïev estime que les livres de Soljenitsyne sont profondément ennuyeux.

Victor vient d’un tout autre monde, d’une autre génération et d’un autre environnement artistique. Pour lui, le plus important dans la littérature est l’expérimentation, tandis que pour Soljenitsyne c’est la vérité camouflée sous le tapis, celle qui est proscrite.

Du reste, beaucoup estimaient que Soljenitsyne était excessif dans ses idées politiques en défendant la peine de mort. Les Ukrainiens aussi l’observaient avec étonnement, mais rejetaient son point de vue au sujet de l’indépendance de l’Ukraine.

À mon avis, il a puisé cela dans son enfance. Il était pour moitié Ukrainien, du côté de sa mère, il connaissait les chants ukrainiens par cœur et soulignait que ses ancêtres ne parlaient pas le russe, mais vivaient néanmoins ensemble avec leurs voisins.

Au XIXe siècle, il en était de même avec les Polonais, dont la plupart vivait et travaillait à l’Est.

Était-il un prophète ?

Il en avait même l’allure avec ses longs cheveux et sa barbe. Il appartenait à la poignée de Russes qu’on appelait des fols-en-Christ1. Seul un personnage comme celui-ci pouvait s’attaquer à l’Empire. On a cherché à le détruire, à corrompre sa femme, mais il restait de marbre.

En quoi les tentatives d’instaurer un culte de Soljenitsyne nuisent-elles à son image ?

Elles portent préjudice à tout le monde. Certains se souviendront de la première visite en Pologne de Jean Paul II et des mots prononcés à la presqu’île de Westerplatte, là où la Seconde Guerre mondiale a commencé. Parallèlement, on a des centaines de statues de mauvais gout et des litanies en boucle destinées à faire croire qu’il a renversé le communisme. C’est de la camelote et de la sottise, qui expliquent les prises de position de « déjeanpauldisation ». C’est pareil pour Soljenitsyne.

Certaines controverses autour de la personnalité de Soljenitsyne méritent jusqu’à aujourd’hui la plus grande attention. Mais du fait de son apparence de Saint Homme, elles ont été quelque peu laissées de côté.

Il y’avait en lui une sorte de mesquinerie. Il ne savait pas reconnaitre les mérites des autres dissidents, comme Brodsky, Sakharov, Andreï Siniavski, qui eux aussi ont pourtant contribué à enrichir la culture russe. Il préférait les diatribes et les insultes. Il percevait le monde avec les yeux d’un homo sovieticus, tout en étant opposé au pouvoir communiste. On pouvait s’agenouiller devant lui, comme on pouvait le craindre. Il réclamait en fait que l’on se prosterne devant lui. Il se voyait comme un Tsar non couronné, lorsqu’il affirmait qu’il fallait faire comme ci ou comme ça, sans la moindre discussion.

Certains sujets étaient tabous, comme la dénonciation du stalinisme car il dénonçait le régime communiste dans sa globalité ou celle de l’antisémitisme qu’il étudiait sans le condamner ouvertement. Je ne suis pas certain qu’aujourd’hui il se serait prononcé contre l’invasion de l’Ukraine, comme l’indique son laisser-faire lors des deux guerres de Tchétchénie…

Traduit du polonais par Jacques Nitecki.

Version originale.

Journaliste, reporter et écrivain polonais.

  1. Ce sont des personnes qui abandonnaient ses biens matériels et menaient une vie de transgression des conventions sociales dans un esprit religieux. Certains parmi eux proféraient des critiques en face des tsars. [NdR]

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