Ukraine, notre avenir à tous

Desk Russie publie la préface d’Anne-Marie Pelletier, linguiste et spécialiste de la Bible, pour le livre du philosophe ukrainien Constantin Sigov, Le Courage de l’Ukraine, Edition du Cerf, 2023. Il s’agit d’un livre indispensable pour comprendre les racines spirituelles du combat de l’Ukraine.

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Qui, en Europe, prêtait attention à l’Ukraine avant ce 24 février 2022, où les médias retentirent de l’annonce que les colonnes de chars russes, qui cernaient le pays depuis plusieurs jours, avaient franchi sa frontière ? Pour la majorité des opinions occidentales, l’Ukraine, que son nom même désigne comme terre des « confins », restait identifiée de façon bien vague et lointaine. Et voilà que, soudain, avec les bombes qui tombaient sur Kyïv, une capitale de l’espace européen était plongée dans la guerre. Sous l’en-tête bizarre d’une prétendue « opération militaire spéciale » finalisée par une ubuesque nécessité invoquée par la Russie de « dénazifier » son voisin, l’Ukraine était tout simplement l’objet d’un acte prédateur, qui s’appelle une invasion. A nos portes, le maître du Kremlin s’emparait d’un pays souverain, comme un voyou met la main sur le bien d’autrui. Sans pouvoir imaginer encore la tragique césure que ces heures allaient inscrire dans l’histoire du monde, nous nous frottions les yeux, sidérés par ce mélange de violence et de cynisme. Certains reprochèrent à notre indignation d’être sélective, faisant remarquer que d’autres drames, ailleurs, nous mobilisaient bien moins. Certes. Mais comment ignorer que l’effet n’est pas tout à fait le même, quand c’est votre voisin immédiat, dans la maison mitoyenne, qui est l’objet de l’agression ? Dès ce jour de février, en tout cas, s’est enclenchée une actualité ininterrompue de désastres et de malheurs. Égrenés quotidiennement, à distance pour nous. Éprouvés aussi, quotidiennement, par le peuple ukrainien, mais dans sa chair, en tant de villes et de villages, dont les noms forment désormais un très tragique martyrologe. Nous pouvons désormais situer sur une carte Kherson, Marioupol, Donetsk, Kharkiv, Zaporijia, Louhansk. Et en zoomant, nous savons même désigner certains faubourgs de Kyïv, depuis que l’armée russe en se retirant de Boutcha a laissé derrière elle une mémoire inconsolable de barbarie. Tout comme, quelques mois plus tard, les charniers d’Izioum ont fait entrer dans notre champ de vision cette modeste cité de l’oblast de Kharkiv. Ainsi, la dévastation que laisse partout où elle passe la violence déchaînée de l’agresseur, sans autre frein que la faiblesse de son armée, fait émerger chez nous une géographie ignorée jusqu’à présent, malgré sa proximité. En un mot, l’Europe s’est avisée de l’existence de l’Ukraine et, dès les premières heures de l’invasion, elle a su d’instinct répondre par une immense mobilisation de solidarité, qui a soulevé même les pays les moins prompts à s’ouvrir au malheur des autres. Nous, les Européens de l’Ouest, nous nous sommes réveillés.

Réveillés d’une longue indifférence

Car, enfin, c’est depuis 2014 que la guerre sévit en Ukraine, sans que nous y ayons prêté attention. Guerre, certes, à bas bruit, qui pouvait nous sembler très périphérique, une affaire de séparatistes pro-russes dans une région frontalière, au bout de l’Europe. Pourtant, au début de 2022, ce sont près de quinze mille hommes qui étaient déjà tombés dans ce conflit1. Et des centaines de milliers d’habitants de l’Est de l’Ukraine, femmes et enfants, vivaient désormais en réfugiés dans les villes de l’Ouest, chassés par la guerre féroce qui mettait face à face l’armée ukrainienne et des séparatistes noyautés par des soldats russes camouflés. Pourtant encore en février 2014, alors même que le pouvoir pro-russe de Ianoukovytch écrasait les manifestants pacifiques de la place Maïdan faisant des dizaines de morts, Vladimir Poutine déclarait l’annexion pure et simple de la Crimée. Le monde assista presque en silence au spectacle d’une armée d’hommes sans uniforme, unités paramilitaires entraînées et financées par le gouvernement russe, qui faisait main basse sur la presqu’île ukrainienne et, au terme d’un simulacre de référendum, en faisait une propriété de la Russie.

Les accords de Minsk (septembre puis décembre 2014), qui devaient permettre un cessez-le-feu au Donbass, restèrent lettre morte. De tout cela, les politiques d’Europe de l’Ouest ne pouvaient se tenir à distance. Un second volet de ces accords de Minsk (en décembre 2014) associait la France et l’Allemagne à l’Ukraine et à la Russie. Sans plus de résultat. Les citoyens européens détournaient la tête. Ils n’ouvrirent les yeux que plusieurs années après, en ces jours de février 2022, au moment où pénétrèrent dans leurs foyers les images-chocs de centaines de milliers Ukrainiens — femmes et enfants surtout, et tellement à leur ressemblance — qui fuyaient vers l’Ouest, laissant derrière eux toute leur vie d’hier, leurs logis et leurs projets, tandis que ceux qui restaient, entraient dans une résistance vécue dans le quotidien héroïque d’une vie civile exposée à la mort, comme sur le front, les armes à la main. L’héroïsme de l’Ukraine, qui ne faiblit pas depuis le début de l’invasion, s’offre ainsi comme une leçon de courage qui force l’admiration, suscite chez nous la célébration, de façon quasi consensuelle, car ceux et celles de nos politiques en complicité jusque-là avec le maître du Kremlin se sont mis dans l’ensemble à faire profil bas. Le drapeau ukrainien est aujourd’hui l’emblème de ce dont un peuple est capable pour défendre sa terre, sauver ses villes, sa culture, sa dignité.

Mais, il ne suffit pas d’être le spectateur de l’héroïsme de l’autre, même en s’en faisant le chantre admiratif et laudateur. Il ne suffit pas de célébrer la bravoure et l’endurance d’un peuple auquel on pourrait se contenter de fournir les armes dont son combat a besoin. Nous sommes sous l’urgence d’un véritable travail d’intelligence et de discernement de ce qui se vit en Ukraine et, à partir de là, de ce qui se joue pour l’avenir du monde.

Le point de vue d’un Ukrainien qui était sous les bombes le 24 février

Certes, beaucoup d’ouvrages excellents d’historiens, de politologues, de soviétologues éclairent les événements, en particulier en restituant l’histoire longue des relations entre l’Ukraine et la Russie. Une abondante littérature, qui libère des aveuglements en circulation (assez bien représentés dans les milieux de droite et d’extrême-droite), rend accessibles les ressorts du poutinisme, déjà identifiables et identifiés par Anna Politkovskaïa en 2004, dans La Russie selon Poutine. Mais le livre que l’on a ici entre les mains, sous la signature de Constantin Sigov, a pour caractéristique, lui, de parler depuis l’Ukraine, d’être la voix d’un Ukrainien de terrain si l’on ose dire, qui déchiffre le présent avec sa mémoire de participant à la révolution de Maïdan. Sa Lettre de Kyïv, que l’on lira en ouverture, est l’écho direct de la vie vécue sous les bombes, au moment où les forces russes prétendaient encore s’emparer de la capitale, prélude à une prétendue conquête-éclair du pays tout entier. Cependant, c’est non seulement à partir de ce lieu que l’auteur éclaire les réalités d’aujourd’hui, mais peut-être plus singulièrement encore à partir d’une mémoire existentielle, personnelle et familiale, également collective, qui plonge dans l’expérience de la résistance au communisme et dans l’effort de dégagement des structures mentales qu’il avait générées, tel que ce travail spirituel s’est déployé au cours des dix dernières années. Ce faisant, le propos de ce livre est de nous désigner la source de l’énergie qui porte aujourd’hui les Ukrainiens, en rendant accessible quelque chose de ce qui s’est vécu, s’est forgé, s’est pensé, a mûri dans la société ukrainienne au cours d’un passé récent. Singulièrement, depuis les événements de la place Maïdan, mais aussi, déjà, depuis la catastrophe de Tchernobyl (1986), quand ce qui avait été jusque-là la dissidence de quelques-uns a été relayée par une conscience collective née du constat que, face à la catastrophe, Moscou et ses relais ne savaient que mentir. Voilà pourquoi on lira ici des écrits de Constantin Sigov datés de la décennie qui précède l’année 2022.

Un philosophe européen

Celui-ci est philosophe appartenant à l’Université Académie-Mohyla de Kyïv, fondée en 1632, fermée à l’époque soviétique, puis ré-ouverte en 1991. En ces années, où son pays se dégageait de décennies de domination soviétique, il eut vite la certitude que la restauration des solidarités intellectuelles et spirituelles entre le monde slave et l’Europe occidentale devrait être une priorité. Car les corps, certes, avaient été violentés par les persécutions et les déportations, l’abomination de la grande famine fomentée par Staline dans les années 30, les atrocités du nazisme, tout ce qui faisait de l’Ukraine une « terre de sang », selon l’expression de l’historien Timothy Snyder. Mais les esprits étaient non moins en souffrance, minés de méfiance et d’hostilité, dévoyés par le mensonge d’État, pervertis par une haine féroce de la pensée. Il fallait s’attaquer à la source des maux qui déshumanisaient au quotidien la société, empoisonnant le lien à l’autre, aux autres, à la tradition générationnelle, le lien à soi-même et, pour commencer, la relation à Dieu qui avait été méthodiquement détruite. Ce fut précisément l’objectif de Constantin Sigov avec la création en 1997 d’un Centre européen de Recherche en Sciences humaines au sein de l’Université Mohyla, puis celle, en 2013, du Centre Saint Clément, « Pour la communication et le dialogue des cultures » — véritable plaque tournante d’échanges œcuméniques, qui se concrétisèrent en particulier à travers des liens privilégiés avec la communauté de Taizé. C’est d’ailleurs sur une conférence prononcée dans le cadre d’un colloque réuni par cette dernière que le présent ouvrage se clôt. Parfait francophone, C. Sigov est de longue date en étroite proximité avec le monde de la pensée française. De 1992 à 1995, il fut directeur d’études associé à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) à Paris. A cette occasion, il devait nouer des liens étroits avec Paul Ricoeur, qui fréquenta l’université Mohyla à son invitation et y fut même fait docteur honoris causa.

Le philosophe de Mohyla aime déclarer sa dette à l’égard des penseurs de l’Europe occidentale. Une dette dont il s’est acquitté amplement avec la fondation et la direction de la prestigieuse maison d’édition « L’Esprit et la Lettre » (Duh i Litera), qu’il continue à diriger depuis l’invasion. Par des traductions en ukrainien et en russe, qui font autorité, il a rendu accessible au lectorat de culture slave un très abondant corpus d’œuvres majeures allant de Bergson à Levinas, de Ricoeur à Derrida, de Maritain à Congar, incluant la traduction de grands auteurs classiques comme Montaigne, Descartes ou Pascal, et accueillant aussi le monumental Vocabulaire européen des philosophies sous-titré Dictionnaire des intraduisibles (2004), dont Barbara Cassin fut maître d’œuvre, et pour lequel il rédigea le très sensible article « pravda ». Autre témoignage du dynamisme du foyer intellectuel constitué autour de lui, des rencontres annuelles à Kyïv désignées Assumption Readings ont convoqué, jusqu’aux empêchements du Covid, philosophes et théologiens de Russie et d’Ukraine, de France et d’Italie, évêques, moines de Chevetogne, de la communauté de Taizé, de celle de Bose, du monde cistercien, et au-delà.

Un diagnostic à la lumière de la mémoire ukrainienne

C’est à partir de ce capital de pensée européenne, mais non moins à partir de son expérience sui generis greffée sur une mémoire ukrainienne de résistance au communisme, qu’il formule un diagnostic sur l’actualité tragique que vit l’Ukraine. « Néo-soviétisme », prononce-t-il, en ayant en tête le témoignage de ses grands compatriotes d’hier, témoins du stalinisme et de ses perversions, telle Nadejda Mandelstam – la femme du grand poète assassiné en 1937 – qui nous a laissé d’irremplaçables mémoires (publiées en français sous le titre Contre tout espoir), tel encore Vassili Grossman (auquel Sigov consacra un premier colloque universitaire, à Kyïv en 2014, démentant la prophétie mauvaise du KGB, qui avait voué Vie et destin à l’oubli). C’est au prisme de cette mémoire – celle aussi, par exemple, du Père Alexandre Glagolev, dont on lira ici l’histoire — qui retentit des crimes et des mensonges du totalitarisme soviétique, qu’il donne à reconnaître la vérité de l’invasion russe, qui détruit son pays. A le lire, il apparaît que cette guerre n’est pas simplement représentative de la violence qui sans cesse jette les unes contre les autres les collectivités humaines. Son identité ne s’épuise pas non plus dans les raisons de la longue histoire qui unit et désunit la Russie et l’Ukraine, même si cette histoire y a sa part. Elle est un avatar de l’histoire du XXe siècle, la démonstration que le soviétisme est un poison lent, qui n’a pas été purgé, aussi mortel que le Novitchok, dont use le Kremlin pour éliminer ses opposants. L’impudence et la barbarie de la Russie aujourd’hui signent simplement le retour de ce dont le maître du Kremlin déplore la perte, quand il ose faire de la fin de l’URSS le plus grand malheur survenu au XXe siècle. Justifiant implicitement par-là tous les crimes de Staline, dont la cote est d’ailleurs au plus haut auprès d’un homo sovieticus dopé par une propagande disposant de pouvoirs d’influence sans précédent.

Ainsi, nous sommes rendus à un peu de lucidité sur le présent, et sur les deux décennies de règne de Poutine, que nous avons peut-être traité avec trop de légèreté. C’est-à-dire en nous dérobant au courage de voir et de nommer le mal, oublieux de cette vérité que rappelle Nadejda Mandelstam quand, se souvenant de son mari, elle écrivait : « Mandelstam m’a habituée à croire que l’histoire fournissait un test des voies suivies par le bien et le mal » ; ajoutant de façon inquiète et inquiétante : « Nous avons connu les voies du mal. Est-ce que nous voudrons y revenir ? ». La réponse aujourd’hui est que les voies du mal ont bien fait retour et même, comme l’envisageait encore N. Mandelstam, « avec une force accrue ». Elle ajoutait encore « Heureusement je ne verrai pas ce que nous prépare l’avenir ». Nous, nous voyons. Ou aurions dû voir l’accumulation des signes : depuis les réhabilitations de symboles staliniens, depuis les paroxysmes de cruauté dans lesquels s’est illustré ce régime en Tchétchénie ou en Syrie, depuis l’accumulation des assassinats politiques, l’emballement de la répression des opposants, la dissolution prononcée en 2021 de l’association Mémorial, depuis la ré-écriture mensongèrement délirante de l’histoire, où l’on annule aujourd’hui les souvenirs gênants, comme le Kremlin retouchait les photos officielles en effaçant les personnages tombés en disgrâce.

Sortir de l’ornière

Invitant à un exercice de clairvoyance, le propos des textes ici réunis est simultanément d’indiquer quelques chemins de résistance, parmi lesquels figure en premier la dénonciation du mensonge, qui dévoie le langage et instrumentalise le religieux. En ce temps, où le mensonge s’étale avec une impudence renversante à Moscou, comme chez divers soutiens du président russe de par le monde, on sera sensible, à l’écoute de C. Sigov, au lien qui se forme entre les perversions du politique et les usages du langage. Là encore — leçon du passé, pour qui veut bien y regarder : à la racine des épouvantes du XXe siècle, on trouve uniformément la manipulation du langage, la promotion du mensonge, les sortilèges de rhétoriques exaltées, la production de fictions idéologiques, qui soutiennent le fanatisme. La consigne de Staline donnée comme règle de conduite à tous les membres du parti bolchévique et rappelée par H. Arendt : « Tu porteras de faux témoignages2 » fait loi chez V. Poutine. Tout comme la posture « d’innocence persécutrice » (l’expression est de Kraus), cette manipulation qui consiste, au moment même où l’on profère le mensonge, à se draper dans le rôle du défenseur de la vérité, face à un ennemi auquel on fait porter la responsabilité de la violence que l’on va exercer sur lui. Diabolique meurtre de la parole, où la violence faite à l’autre finit certes, un jour ou l’autre, par se retourner en force de destruction qui annihile l’énonciateur. Non sans avoir causé beaucoup de malheur.,

Autre imposture, que Constantin Sigov aide à démasquer. Elle concerne la manière dont la référence religieuse est invoquée et enrôlée par le discours du pouvoir, qui se prétend aux avant-postes d’une défense des valeurs du christianisme, que l’Occident auraient reniées. Là aussi, comme on sait, le thème circule, comme un leitmotiv des pouvoirs illibéraux en Europe et outre-atlantique. Mais, sur une terre qui fut vouée à l’athéisme d’État pendant soixante-dix ans, cette défense claironnante prend un relief particulier. Car il est deux manières de détruire la religion. La première est la persécution qui dynamite les églises et déporte les croyants au goulag. Elle fut le parti adopté par la Russie soviétique. La seconde, servant la même finalité, mais sous un camouflage de piété affichée, consiste à enrôler l’Eglise, à la capter, en en faisant la complice et la caution du politique. Ainsi de la gesticulation de V. Poutine s’affichant dans les églises, aux côtés d’un patriarche compagnon de route kagébiste. Ainsi encore des déclarations se réclamant de l’Evangile, comme celle, stupéfiante où, au début de l’invasion, V. Poutine exhortait ses troupes à l’attaque et à la destruction de l’Ukraine avec les mots de l’évangile de Jean : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jean 15,13). Détournement éhonté de la parole biblique, qui évoque irrésistiblement la scène des Tentations, où Satan invoque des Écritures manipulées pour prendre Jésus à son piège et le faire tomber. Et, à travers ce geste, dévoilement involontaire, mais sans équivoque, du parti que sert l’homme de l’« opération militaire spéciale » avec son cortège de malheur et de mort. Comment ne pas voir là une « signature », qui révèle la nature de ce qui se cache derrière le terrible Z, dont l’armée russe a fait son emblème ? Une signature, qui alerte sur d’autres signatures, qui jalonnent le chemin de désolation de cette guerre.

Nous sommes bien là aux antipodes du monde, que la foule ardente et fraternelle de Maïdan décrite par Constantin Sigov entendait promouvoir en rompant avec l’ordre hérité du passé soviétique, en rêvant de dignité et de vérité, comme le meilleur de l’Europe sait en parler, malgré ses faiblesses et les tangages du moment. Un modèle de société cherchant à s’incarner aux portes de la Russie post-soviétique et dont on conçoit qu’il soit la vraie provocation à la racine du conflit. Et non l’Otan incriminé par des supporters du Kremlin, rendu responsable de l’agressivité de V. Poutine. L’idéal de Maïdan, voilà bien l’inadmissible. Une provocation à ce point insoutenable que la seule riposte appropriée est l’anéantissement de cet autre, voisin insupportablement subversif.

« Pour notre liberté, et pour la vôtre »

Tout cela, affaire des Ukrainiens ? En premier, certes. Mais pas seulement, avertit Sigov depuis les premiers jours de l’invasion. L’énergie que celui-ci déploie depuis février 2022 en répondant aux sollicitations de multiples médias occidentaux est en effet soutenue par cette urgence qui l’habite : donner à reconnaître ce que vit son peuple comme message pour l’Europe entière, interpellation et convocation pour tous les Européens, et au-delà, pour l’humanité qui attache de la valeur à la liberté et à la vérité.

« À l’Est du nouveau », prévenait déjà Sigov dans une conférence de 2014 suggérant qu’il y avait des leçons vitales à entendre par tous les Européens en tendant l’oreille de ce côté. À ce titre, il aime citer ces mots, « Pour notre liberté et la vôtre », qui avaient été ceux des résistants du ghetto de Varsovie, qui mouraient eux aussi pour « sauver la dignité ». En ce sens, sa parole dessine une continuité remarquable avec les philosophes mitteleuropéens de la deuxième moitié du XXe siècle — le polonais Czeslaw Milosz, le tchèque Jan Patočka, ou son compatriote Vaklav Havel, le hongrois István Bibó — qui furent les premiers à s’interroger intensément sur le sens et l’avenir de l’Europe, alors même qu’ils éprouvaient durement dans leur chair et leur intelligence son asservissement politique et culturel. Rappelons que Jan Patočka, l’ami fidèle de Paul Ricœur jusqu’à sa fin tragique en 1994, voyait l’Europe, dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire (1975), comme « le continent de la vie interrogée », gardien par conséquent d’une vigilance critique, rempart contre les idéologies qui vivent d’abuser les peuples. Il voyait en même temps cette Europe en proie à des forces délétères, justifiant sa conviction qu’il était essentiel pour l’Europe de l’Ouest de se mettre à écouter celle de l’Est, de s’instruire de son expérience, du « trésor sans prix » de l’intelligence de l’humain, qu’elle avait acquise au creuset du XXe siècle, au plus près des tragédies qui en avaient fait « une époque de nuit, de guerre et de mort ».

Certes, plus de quarante années après la mort de Patočka, la conjoncture est autre. La grande menace est celle d’une Europe travaillée de ressentiment, d’auto-dépréciation, de scepticisme et de cynisme. Où les extrémismes politiques recueillent de plus en plus d’assentiment en jouant des peurs en circulation pour prôner le repli, organiser l’exclusion de l’autre, tout en invoquant un héritage chrétien, où l’Évangile contredit frontalement les postures politiques et sociales d’exclusion que l’on cherche à institutionnaliser. S’il est vrai que c’est ainsi un effondrement de la confiance, qui mine aujourd’hui une partie du monde européen en alimentant le nihilisme, alors, oui, comme le tient Sigov, il est de nouveau essentiel de prêter attention à ce qui se passe à l’Est, en l’occurrence aux convictions et aux aspirations, qui soutiennent la résistance en Ukraine. Cette résistance menée précisément en invoquant une culture européenne de liberté et de dignité, dont nous ne savons plus reconnaître le prix et honorer le projet, alors même qu’elle est l’antidote par excellence aux forces mauvaises qui travaillent le monde contemporain et dont la Russie de Poutine est un sinistre précipité.

Ce faisant, il nous faut regarder plus à l’Est encore qu’au temps de Patočka., en cet Est de l’Est de l’Europe, où se concrétise la conviction d’un Zygmunt Bauman3, précédé par le polonais Milosz, ou le hongrois Bibó, que la morale est le vrai principe de subversion du politique. Où des esprits, à l’instar de Constantin Sigov, sont sur la brèche pour la défense d’un universalisme pluriel, accueillant au dialogue avec l’autre, capable d’articuler autonomie et solidarité des êtres humains, d’une manière qu’appelait précisément de ses vœux le hongrois György Konrad, « qui voit dans l’autonomie et la solidarité des êtres humains les deux valeurs mutuellement complémentaires auxquelles toutes les autres se rapportent.4Esprits d’Europe, Autour de Czeslaw Milosz, Jan Patočka, István Bibó Paris, Calmann-Lévy, 2005. » L’enjeu de tout cela est foncièrement spirituel, au sens où Hannah Arendt parlait du combat de l’esprit. L’Ukraine a besoin de notre appui militaire pour repousser les troupes de l’envahisseur. Mais nous avons besoin de l’Ukraine pour ranimer la flamme de la confiance dans nos sociétés européennes fragiles et inquiètes. Ce qui veut dire aussi que nous ne pouvons faire l’économie d’un travail d’intelligence, d’interprétation lucide de l’actualité, qui est le quotidien tragique du peuple ukrainien depuis des mois. Faute de quoi, on peut craindre que nos sociétés manquent d’énergie pour assumer les contraintes et les épreuves qu’exige aujourd’hui la résistance aux entreprises du Kremlin. Ce qui serait à n’en pas douter condamner l’avenir au malheur.

Puissent les textes de C. Sigov qui constituent cet ouvrage, servir cette lucidité et contribuer à un avenir où s’atteste la vérité de ce qu’affirmait Vassili Grossman : « L’histoire des hommes n’est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L’histoire de l’homme, c’est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité. » En entendant ce qu’ajoutait l’auteur de Vie et destin : « …si même maintenant l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal ne vaincra. »

Professeur émérite des universités, spécialiste de la linguistique, la littérature comparée, l'Ancien Testament et l'herméneutique biblique.

  1. Il s’agit de l’ensemble des victimes militaires et civiles, des deux côtés. NdR
  2. Hannah Arendt, Le système totalitaire, Paris, Ed. du Seuil, 1972, p. 19.
  3. Zygmunt Bauman, Modernity and Holocaust, Ithaca NY, Cornell University Press.
  4. Cf. Alexandra Laignel Lavastine,

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