Huit personnes sont tuées sous les yeux d’une jeune fille de seize ans

Nous publions le témoignage déchirant d’une habitante de Marioupol, recueilli dans le cadre du projet Exodus-2022. Lancée par le journaliste ukrainien Michael Gold, cette initiative a permis de rassembler des centaines de récits de réfugiés juifs de la guerre russo-ukrainienne. Ayant fui l’« opération de dénazification » menée par l’armée russe, les juifs russophones se sont retrouvés en Europe, en Israël, ou encore dans l’ouest de l’Ukraine. Les histoires de ces réfugiés, dont la vie a été détruite par les « libérateurs », sont particulièrement révélatrices.

Par Irina Poliouchkina, professeur de mathématiques à Marioupol

Le 24 février, je me préparais à partir au travail ; je n’avais pas prêté attention aux informations. J’étais sur le point de sortir quand je reçus l’appel d’une mère d’élève qui voulait savoir si les cours auraient désormais lieu sur Zoom. Devant mon étonnement, elle m’explique que la guerre a commencé et que les cours ont été supprimés. J’allume la télévision : Kyïv et Kharkov étaient déjà sous les bombes.

Pensant que les médias poussaient à la panique, je me suis dit qu’au pire ce serait comme en 2014 : une semaine d’échanges de tirs, et basta. Je n’ai même pas fait de stocks particuliers, mais quand je me suis ravisée, les magasins étaient déjà fermés. Je suis reconnaissante à la synagogue de m’avoir aidée à faire quelques provisions.

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Irina Poliouchkina

Nous aussi, nous sommes allés « à la maraude »

Je me souviens de la première fois où j’ai eu très peur. Mon fils vit en Israël depuis quatre ans. Avant que les liaisons ne soient coupées, il me dit au téléphone : « Maman, une colonne de 400 chars partis de Berdiansk se dirige vers Marioupol ! ». À ce moment, quelqu’un frappe à ma fenêtre (nous habitons au rez-de-chaussée). Je vois un véhicule de transports de troupes ukrainien avec un soldat penché par la fenêtre qui crie : « Tout le monde dans les caves, en vitesse, cachez-vous, des chars foncent sur nous depuis Berdiansk ».

J’ai vite envoyé mon mari et ma fille à la cave et je suis allée chez ma mère, qui est alitée. Elle a connu la guerre. En 1941, ma grand-mère et elle avaient été évacuées de Léningrad en direction de la Sibérie. En chemin, leur convoi avait été bombardé et elles étaient restées deux jours dehors sous la neige. Et voilà qu’à présent, elle me demande pourquoi nous éteignons la lumière.

Elle est paralysée depuis plusieurs années déjà, et elle n’a pas tout compris. Je lui réponds : « Maman, c’est la guerre ! Tu n’entends pas les avions ?

— Ce sont les Allemands qui nous attaquent ?

— Non, je lui réponds, pas les Allemands, ce sont les Russes, maman ».

Et je l’entends s’écrier, avec un très fort accent ukrainien : « Ils ont perdu la tête, ou quoi ? »

Toutefois, cette nuit-là, on y a échappé ; apparemment, ils avaient été stoppés. Le lendemain, il y a eu une attaque aérienne, après quoi la lumière a été coupée, ainsi que les lignes téléphoniques. Nous avions encore le gaz et l’eau, mais on nous bombardait. Ensuite, le gaz a lui aussi été coupé.

Un jour, je vois des gens dans la rue avec des brouettes. Je leur demande d’où ils viennent. Ils me disent que Marioupol est encerclée, que des soldats ont ouvert le magasin Métro et qu’ils y laissent entrer les gens. Ma mère est diabétique, elle est traitée à l’insuline. Elle suit un régime et il lui faut de la farine de sarrasin et d’avoine. Donc nous sommes nous aussi allés « à la maraude », même si c’est par pur instinct de conservation, et même si nous n’avons pris que ce qui était indispensable.

Avant la guerre, nous avions une voiture. Je faisais les courses après le travail et mon mari venait me chercher en voiture pour que je n’aie pas à les porter. Il me fallait à présent aller à pied au dépôt de ravitaillement. Un jour, j’en reviens avec un gros chargement de provisions, quand je vois que quelqu’un a laissé tomber un demi-sac de pommes de terre. Je me dis qu’il faut les ramasser, parce qu’après je n’en aurai pas. Avec ma main libre, je charge les pommes de terre sur mon dos, reprends mon sac et poursuis mon chemin. Mon mari, quand il me voit, me dit : « Je ne savais pas que tu pouvais faire ça ». Moi non plus, je ne le savais pas. Mais que faire d’autre ? Si l’on veut vivre, il ne faut pas faire le délicat.

Au début, nous dormions à la maison, même si ça bombardait fort ; ensuite, un obus est tombé sur l’aire de jeu des enfants et l’onde de choc a cassé les vitres des fenêtres de la chambre de ma fille et de celle de ma mère. Alors on a installé pour ma mère deux vieux matelas dans le salon. Puis les températures ont chuté. Il faisait -5 °C dans l’appartement. Nous avons couvert ma mère de trois plaids, nous lui apportions des bouillottes. Elle est restée ainsi près de trois semaines.

Nous avions envoyé notre fille de 16 ans chez des connaissances dans le centre-ville, pensant que c’était moins dangereux. Le téléphone était coupé et, au début, je me suis reproché de laisser partir cette enfant. Mais quand les fenêtres de sa chambre ont été soufflées et que la porte est tombée sur son lit, j’ai compris que j’avais bien fait.

Ma mère a failli brûler vive

Quand un obus est tombé sur la station de pompage, soufflant les vitres et les portes intérieures, l’immeuble a tellement tremblé que mon mari et moi sommes descendus dans la cave.

Ensuite, nous avons déménagé dans une autre cave, celle d’une agence bancaire. Nous continuions à faire des allers et retours au dépôt de ravitaillement ; nous apportions de l’eau, sous les bombardements. Et nous nous occupions de ma mère. Au loin, ça grondait, mais peu importait. Vite, vite, on allait éteindre les feux dans les appartements. On disposait pour ça d’une baignoire qu’on avait remplie d’eau de pluie. Quand un projectile est tombé dans l’entrée de l’immeuble, un voisin est monté au neuvième étage éteindre le feu ; et là, l’escalier s’est écroulé…

Puis le feu a pris dans toute la colonne montante. J’éclate en sanglots : maman va brûler vive. Une voisine me dit : « Arrête de pleurer ! Allez-y, ne laissez pas le feu se propager ! » Mon mari part en courant avec une hache et se met à taper dans la loggia, à casser l’armoire, tout ce qui pouvait brûler, et à jeter ça dehors. Je tapisse la chambre de chiffons mouillés, je l’asperge d’eau avec une bouteille. Mais au-dessus de chez nous, tout a brûlé…

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Irina et son mari

Après huit jours de bombardements, nous sommes partis chercher notre fille. Nous savions où elle était. Il fallait passer entre les obus, mais nous sommes arrivés à destination. Elle était maigre, toute pâle, affamée. Les voisins chez qui elle se trouvait avaient perdu leur petit-fils, et leur belle-fille avait été hospitalisée dans un état grave. Huit personnes étaient mortes sous les yeux d’Ania. Elle s’en était sortie par miracle : un jeune garçon qu’elle connaissait l’avait retenue une minute dans l’entrée pour parler avec elle… C’est à ce moment-là que la frappe avait eu lieu. Elle souffre de contusions mais, grâce à Dieu, elle est vivante. L’auvent de l’entrée l’a sauvée. Sous ses yeux, un voisin a enterré dans la cour son petit garçon de quatre ans, qui avait une main arrachée. Il s’appelait Tiomka et elle allait jouer avec lui.

Nous l’avons prise avec nous, ainsi qu’un enfant du voisinage. Sur le chemin du retour, nous étions plus souvent sur le ventre que sur nos jambes. En fait, nous étions dans la ligne de tir, comme nous l’avons compris par la suite quand nous avons vu des soldats ukrainiens, qui nous ont abrités dans leur tranchée. Puis par petits bonds, nous avons atteint une rue parallèle. Nous pensions que ce serait plus calme, mais là nous sommes tombés sur les Russes. Je n’ai pas compris tout de suite, mais, en tournant la tête, j’ai vu un char avec la lettre Z. Nous sommes finalement arrivés chez nous avec les enfants, sans trop de bobos, même si j’ai été légèrement blessée.

Le chandelier de Hanouka en guise de bougeoir

Après avoir couché ma mère sur les matelas, mon mari a démonté le canapé pliant et nous en avons descendu les deux moitiés dans la cave. Les voisins ont apporté un autre petit matelas, l’on recouvert de coussins, et c’est comme ça qu’on a dormi : en pull, avec par-dessus un anorak avec capuchon, un gilet ouaté, un bonnet et trois pantalons. Nous nous étions couverts avec des plaids. Nous avons fait des compartiments à l’aide de couvre-lits et c’est ainsi que nous avons vécu. Nous avons pris dans l’école voisine des tables et des bancs ; nous faisions la cuisine sur des braseros, des briques, des parpaings… tout ce qu’on trouvait.

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Photo : archive personnelle d’Irina Poliouchkina

À sept heures du soir, il fallait faire à maman sa piqûre d’insuline et lui donner son dîner. Mon mari et moi allions à l’appartement. En guise de bougeoir nous prenions le chandelier de hanouka, qui se révéla très pratique. Nous lui changions ses couches, lui donnions à manger, faisions la piqûre — tout cela très vite pour qu’un tireur ne nous repère pas en voyant de la lumière.

Nous vivions en assez bonne entente — si j’avais allumé le brasero et que je n’avais que du thé à faire bouillir, j’appelais tout le monde pour ne pas avoir fait brûler du bois en vain. Les hommes faisaient équipe, qu’il s’agisse de fendre du bois ou d’aller chercher de l’eau. Comme certaines voisines paniquaient à l’idée de mettre le nez dehors, nous partagions avec elles ce que nous avions. L’une d’entre elles avait deux enfants — un aîné de huit ans et un autre d’un an et demi. On ne pouvait pas ne pas l’aider. La dernière expédition au magasin Métro, ce fut pour aller tout spécialement chercher du lait pour cet enfant. À côté, il y avait un homme qui avait du mal à marcher ; nous lui apportions à manger à lui aussi. On ne peut tout de même pas laisser quelqu’un mourir de faim. Tantôt on lui donnait une petite soupe, tantôt du foie, ou autre chose encore. Quand nous sommes partis, nous avons laissé toutes nos provisions à nos voisins.

Nous avons invité la famille de mon beau-frère à nous rejoindre, mais ils n’ont pas voulu. Ils sont allés s’installer au bord de la mer dans un hangar à bateaux. C’était une toute petite maison avec à l’étage un petit canapé, etc. D’après ce qu’a dit ma belle-sœur, ils étaient assis à boire le thé quand elle est redescendue chercher du thé au rez-de-chaussée. C’est alors qu’un obus est tombé. Elle a survécu, mais ne pouvait plus marcher. Elle s’est traînée comme elle pouvait jusque chez des parents à l’autre bout du quartier. Mais ma belle-mère et mon beau-frère sont morts. On nous a envoyé une vidéo : on y voit un tas de ferrailles et de parpaings entremêlés. Il paraît qu’il reste encore beaucoup de gens en-dessous. Du reste, leurs appartements ont aussi brûlé. Et ma belle-sœur ne décroche plus son téléphone ; apparemment, elle n’a plus toute sa tête et se conduit bizarrement… C’est par notre fils en Israël que nous avons appris ce qui était arrivé à l’autre bout de notre ville.

Comment j’ai failli un jour être emmenée pour une fouille corporelle

Il y a eu aussi beaucoup d’attaques aériennes dans notre quartier et des maisons ont été touchées. Des voisins ont enfermé la grand-mère de la famille dans l’appartement et sont allés se réfugier avec leur enfant dans un abri. Le missile a frappé entre le 8e et le 9e étage et la grand-mère a brûlé. Beaucoup de vieux sont morts de crises cardiaques. Il fallait les enterrer dans la cour. On a mis un voisin dans un trou d’obus et j’ai aidé à l’ensevelir.

Derrière, il y avait aussi des maisons qui brûlaient ; où qu’on aille, ce n’était que flammes. On dit que maintenant ça sent mauvais là-bas : un obus est tombé, quelqu’un est resté sous les décombres, le corps n’a pas brûlé et pourrit.

Une fois, des soldats russes ont sorti d’une cave sous nos yeux des gamins de 20 ans des Forces armées ukrainiennes. Ils étaient en civil et certains avaient quitté les rangs. Quand je leur ai demandé ce qui allait se passer, ils m’ont répondu qu’ils seraient certainement fusillés. Je sais seulement qu’ils étaient de Vinnytsia. Ils ne m’ont pas dit leur nom et ont eu peur de donner le numéro de téléphone de leur mère. On ne sait jamais…

Une autre fois, j’ai failli être emmenée pour une fouille corporelle. Je rentrais chez moi quand j’entends dire qu’on a emmené mon mari. Je le vois qui, avec un soldat russe, se dirige vers l’entrée de l’immeuble. J’accours. On monte à l’appartement. Je lui demande ce qu’on cherche.

« C’est pour voir si vous ne cachez pas des soldats ukrainiens »

Je lui montre ma mère, qui est couchée là : « En voilà un ! que je lui dis. Emmenez-le. Après tout ce que vous nous avez fait, comment allez-vous dormir en paix ?

— Vous parlez trop, qu’il me répond. Je vais vous emmener pour une fouille corporelle.

— Vas-y ! je lui dis. Vous pouvez même me fusiller, au point où en en est. »

Il s’est un peu radouci et m’a demandé où je travaillais.

« J’enseigne les mathématiques.

— En quelle langue ?

— Dans la langue officielle, naturellement.

— Vous voyez bien, pas en russe, donc.

— Attendez un peu. Pourquoi je devrais faire cours en russe, si je vis en Ukraine ? Quand les enfants me répondaient en russe, je ne leur en tenais pas rigueur. »

Il revient avec ses arguments : « Donetsk a souffert pendant huit années, et vous gémissez après trois semaines seulement.

— Donetsk est ma deuxième patrie. J’y ai étudié à l’université, j’ai une amie qui y habite, et on n’ira pas me dire qu’on les a arrosés de feu comme vous l’avez fait à Marioupol. Ce que vous faites ici, c’est tout simplement… Lui (je montre mon mari), sa mère et son frère sont morts. Et pour quelle raison ? »

Il est sorti sans rien dire.

En Israël, mon fils a réussi à joindre notre rabbin au téléphone et lui a dit où nous nous trouvions.

Le même jour, je passe devant la pharmacie bombardée. Je savais qu’il y avait là des toilettes et je suis entrée. La porte était coincée avec une pierre. Je vois des bouteilles d’eau. J’en prends une. Un soldat de la République populaire de Donetsk surgit et pointe sur moi son arme. « Salope, voleuse, remets-ça à sa place ! » Le voilà qui se déchaîne.

« Écoute, mon gars, que je lui dis : je suis une salope et une voleuse dans mon propre pays ? Pendant le Covid, je donnais des cours à la télévision, j’ai des diplômes universitaires. Et toi, qui es-tu ? C’est toi qui es venu chez nous, pas moi chez toi. C’est vous qui avez fait de nous des salopes et des voleuses, des pillards et des pompiers.

— Vous auriez dû réfléchir avant de voter.

— Comme le dit ma sœur : nous vivions dans notre pays et votions pour qui nous voulions. Alors, en quoi ça te regarde ? »

Si auparavant, il me semblait honnêtement que l’Ukraine avait tort de se quereller à ce point avec la Russie, je ne pensais pas que les choses iraient jusque-là. Mes voisins non plus n’en revenaient pas. Hier, je parlais au téléphone avec l’un d’entre eux, qui me disait que ces salauds nous avaient rabaissés au niveau des porcs. Son appartement a brûlé et il ne sait où aller. Les gens ont peur qu’on leur prenne leur voiture, ils ont peur de repartir à zéro dans un autre pays. Franchement, si l’on n’était pas venu nous chercher, je n’aurais pas abandonné ma mère et nous serions restés.

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L’appartement d’Irina à Marioupol

Heureusement pour nous, les communications n’ont pas été coupées. Des gars d’une maison voisine avaient apporté un générateur, ils avaient trouvé de l’essence et tous les trois jours, ils laissaient les habitants des maisons voisines recharger leur téléphone.

Mon mari avait réussi à repérer dans le centre de la ville un endroit où les communications passaient. Nous avons pu joindre notre fils à Haïfa. Il a eu le temps de nous dire qu’il réfléchissait aux moyens de nous sortir de là. Puis la communication s’est interrompue, mais le lendemain, on est venu nous chercher : notre fils avait quand même réussi à joindre notre rabbin et à lui dire où nous étions. Ils sont tout simplement entrés dans la cave et nous ont dit de nous préparer pour partir en Israël. Nous avons déterminé en vitesse ce que nous allions laisser. Mon mari, aidé de voisins, a sorti ma mère sur son matelas avec une couverture. Ma sœur et son mari sont restés : il avait trois éclats d’obus dans la jambe. C’était le 23 mars. On ne savait même pas comment on allait passer, mais on comprenait bien que ce serait par la Russie parce qu’il y avait déjà trois jours que les Russes occupaient la ville.

En Crimée, ma mère a attrapé une infection dont elle ne s’est pas remise

Mon mari a dû se déshabiller à presque tous les postes de contrôle, tantôt on fouillait dans son téléphone, tantôt on cherchait s’il avait des tatouages. Nous sommes arrivés dans une sorte de pension près de Melekyne, et le lendemain à cinq heures du matin, on nous a dit que nous partions pour la Crimée. Nous avons donné à manger à ma mère, nous l’avons changée et mise dans la voiture, et en route.

Elle a été pour nous une sorte de laissez-passer — un bénévole nous faisait passer en tête de file parce que nous avions avec nous un malade en danger de mort. Et c’était vrai, car il ne fallait pas manquer de lui faire sa piqûre d’insuline au moment voulu. Ensuite, elle a été transportée d’urgence dans un hôpital de Sébastopol. Quant à nous, on nous a installés dans un petit hôtel de la région de Simféropol. Ma mère, bien sûr, n’était pas bien soignée, l’infection s’est installée, ce qui a été la cause principale de son décès, car les antibiotiques israéliens sont restés sans effet.

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Irina et sa mère avant l’évacuation

De Crimée, on nous a emmenés en avion à Mineralnye Vody (dans la région de Stavropol), ma mère et moi à l’hôpital et les autres à l’hôtel. De là, toujours en avion, nous sommes allés au Kazakhstan. Après une escale technique, nous sommes repartis pour Tbilissi. Ils ne voulaient pas que ma mère monte à bord, donc on l’a installée en travers de sièges, sans pouvoir attacher de ceinture. Pendant l’atterrissage, mon mari et moi avons dû la retenir. On a fini par arriver à Tbilissi. Mais le commandant de bord, un Tchèque, a catégoriquement refusé de partir avec une passagère pareille. Bref, il nous a laissés à Tbilissi et là, pour la première fois depuis le début de la guerre, j’ai fait une crise d’hystérie et j’ai pleuré toute la journée. Ma mère a été admise dans un service de soins intensifs et un ami d’un cousin m’a hébergée chez lui.

En Israël, ma mère est restée trois semaines à l’hôpital Ichilov, puis dans une beït-avot, et elle est morte. Au moins, je l’ai enterrée de façon humaine, pas dans un trou de la cour. Pauvre maman, qui avait survécu à la guerre, à l’Holocauste, et maintenant…

Nous, nous avons loué un appartement à Haïfa. C’est parfois difficile : les différences de mentalité, la bureaucratie. Nous ne connaissons pas la langue et nous avons la nostalgie de notre chez-nous. Autrefois, on ne tenait en main rien de plus lourd qu’un stylo, et maintenant il faut faire l’inventaire de marchandises la nuit. Il y a plus pénible comme travail, mais à quoi bon le cacher, on éprouve une gêne morale.

Quand elle a entendu en classe éclater un ballon de baudruche, ma fille est tombée par terre

Je parle parfois au téléphone avec mon cousin de Saint-Pétersbourg. D’un côté, il est sans pitié pour les autorités de son pays, et d’un autre côté, il estime qu’il faut que je retourne à Marioupol et demande à ces mêmes autorités une indemnisation pour l’appartement. Il m’arrive rarement d’être grossière mais, quand il m’a dit ça, je crois que toute la ville de Haïfa m’a entendue jurer. Mes nerfs n’ont tout simplement pas supporté qu’on me propose pareille absurdité. Pourtant ses beaux-parents vivent encore à Marioupol, il serait temps qu’il comprenne.

Je n’attends rien des Russes. Mais si un jour on m’accorde officiellement une indemnisation — prélevée par exemple sur les comptes gelés d’oligarques russes — alors je l’accepterai avec satisfaction.

Je rencontre ici des rapatriés de Russie. En général, ils ont quitté le pays par haine du régime. Mais pas toujours. Avant-hier, à l’arrêt de l’autobus, deux grands-mères nous ont abordés.

« Vous venez d’Ukraine ?

— Oui.

— D’où ?

— De Marioupol. »

Et de nous tomber dessus : « Vous n’avez pas pitié des soldats ?

— Ils sont venus chez nous, pourquoi devrais-je avoir pitié d’eux ? »

Mon mari a ajouté : « Et vous, vous n’avez pas pitié de ma mère et de mon frère qui sont morts pour rien ? C’est comme ça qu’ils combattent le fascisme… Sur notre terre ! »

Mais c’étaient des exceptions : d’habitude, quand ils apprenaient d’où nous venions, les gens nous apportaient tout ce qu’ils pouvaient : des lits, des vêtements, de la vaisselle.

Ania va à l’école ici. Un jour, un gamin a apporté un ballon de baudruche en classe pour le faire éclater à l’oreille d’un camarade. En entendant le bruit, elle a poussé un cri, et un autre garçon de Marioupol, avec qui elle suit des cours d’hébreu, n’a pas poussé de cri mais est tombé par terre, l’entraînant avec lui. Certes, le mauvais plaisant s’est ensuite longuement excusé, il ne savait pas…

Ma fille se souvient encore du visage du petit Tiomka. Je connaissais sa mère depuis toute petite, elle avait presque l’âge de mon fils. Elle est morte à l’hôpital. Tiomka avait eu la main arrachée, mais c’est l’onde de choc qui l’a tué en le projetant à terre la tête la première. Et sa mère n’a pas seulement été blessée par des éclats, elle a aussi été touchée au crâne. On n’a pas pu l’évacuer parce que leur voiture avait été détruite. Une autre petite fille est morte aussi avec sa maman : elles étaient là à jouer. Et Ania qui se souvient de tous ces gens…

Quant à moi, je me suis mise à avoir peur des portes qui claquent, des cris perçants. Et dans l’autobus, quand le ton monte, je me recroqueville. C’est comme ça.

Texte établi par Michael Gold, responsable du projet Exodus-2022 (Réfugiés juifs de la guerre russo-ukrainienne)

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