Description de la Moscovie par Giacomo Gastaldo, cosmographe piémontais à Venise (1551) // Wikimedia Commons

Description de la Moscovie par Giacomo Gastaldo, cosmographe piémontais à Venise (1551) // Wikimedia Commons

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Selon l’historien et journaliste russe Iaroslav Chimov, la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine est l’aboutissement d’une rivalité historique entre deux grands projets géopolitiques en Europe orientale. D’un côté, l’héritage de la Moscovie, qui se proclama « Troisième Rome », distincte du reste de l’Europe. De l’autre, la Rous’ de l’ouest et du sud-ouest, c’est-à-dire ce qui allait devenir le Bélarus et l’Ukraine, et qui faisait partie de l’union polono-lituanienne et se trouvait donc dans l’orbite occidentale.

La proposition récemment avancée en Ukraine d’appeler la Russie « Moscovie » (en ukrainien) a fait beaucoup de bruit, surtout dans le pays qui serait ainsi « rebaptisé ». D’une part, on peut dire que c’est aux locuteurs d’une langue qu’il appartient de décider comment appeler dans cette langue telle ou telle zone géographique : cette même Russie s’appelle en finnois Venäjä et en letton Krievija sans qu’il y ait là source de conflits. D’autre part, il est entendu que pareilles appellations se forment au cours de l’histoire et qu’elles ne s’établissent pas par voie de décret ou d’ordonnance gouvernementale. Il faut donc examiner l’initiative ukrainienne uniquement dans le contexte de la guerre en cours, tout en sachant que ce n’est pas seulement une affaire de « trolls » dirigés contre un État agresseur. Les partisans du « changement de nom » veulent associer la Russie à la principauté de Moscou de l’époque pré-impériale — et, apparemment, la ramener aux frontières de cette époque-là, qui passaient assez loin des limites de l’Ukraine d’aujourd’hui.

Avec toute son horreur et son absurdité, la guerre russo-ukrainienne s’inscrit dans l’histoire de l’est de l’Europe et va en déterminer l’avenir pour des décennies.

Dans le contexte actuel, le nom de « Moscovie » est un marqueur de l’isolement et de l’éloignement de la Russie, non seulement par rapport à l’Europe, mais par rapport à l’héritage de la Rous’ (Ruthénie) qui s’est formée autour de Kyïv et qui, indubitablement, faisait partie de l’Europe. L’Ukraine se considère comme l’héritière de cette principauté, et ce n’est pas pour rien que le fondateur de son historiographie et premier président de la Rada centrale, Mykhaïlo Hrouchevsky, avait intitulé son ouvrage en dix volumes « Histoire de l’Ukraine-Rous’ ». Cette Ukraine originellement européenne est maintenant opposée à la Moscovie « asiatique » et à son « monde russe ». Que dans ce monde les choses aient été passablement confuses tant sur le plan géographique que sur le plan politique, c’est ce qu’avait déjà noté l’ambassadeur autrichien, le baron Sigismond Herberstein, observant dans son Voyage en Moscovie (1549) que « la Russie est actuellement partagée entre trois souverains ; la majeure partie appartient au grand prince de Moscou, la deuxième au grand prince de Lituanie et la troisième au roi de Pologne, qui règne actuellement sur la Pologne et la Lituanie ».

On a ici une idée de l’unité historique ancienne de la Rous’/Russie et, d’autre part, de l’évidente particularité de chacune de ses parties et de leur éloignement réciproque dès les XIIIe et XIVe siècles. La rivalité entre ces « projets géopolitiques », comme on dirait maintenant, a déterminé l’histoire de la Russie, de l’Ukraine et du Bélarus au cours de nombreux siècles. Moscou, qui écrasait de tout son poids les principautés du nord-est de la Rous’, se targuait d’avoir hérité de Byzance l’orthodoxie et l’autocratie. Elle se proclama « Troisième Rome », distincte du reste de l’Europe au sens religieux et politique. La Rous’ de l’ouest et du sud-ouest, c’est-à-dire ce qui allait devenir le Bélarus et l’Ukraine, faisait partie de l’union polono-lituanienne et se trouvait donc dans l’orbite occidentale, avec ses Diètes nobiliaires et ses « cercles » cosaques, avec ses villes libres régies par le droit de Magdebourg et sa diversité religieuse. Si l’on voulait représenter ces deux projets dans l’espace, il faudrait dire que le projet moscovite rappelait plutôt une pyramide et le projet polono-lituano-« russe » une mosaïque (on disait effectivement « russe », adjectif formé sur Rous’, dans les documents du grand-duché de Lituanie).

Dans un cas comme dans l’autre, les deux structures en place en Europe orientale avaient leurs atouts et leurs faiblesses ; l’une et l’autre « jouaient des coudes » autant qu’elles le pouvaient. Les historiens ne parviennent pas à déterminer le nombre de guerres et d’escarmouches frontalières qui, du XVe au XVIIIe siècles, opposèrent la Moscovie/Russie à la Lituanie/Rzecz Pospolita (ou Res Publica polonaise). Tantôt l’une, tantôt l’autre avait l’avantage. Au XVIIe siècle, l’État moscovite faillit s’effondrer, puis ce fut le tour de la Rzecz Pospolita et, à chaque fois, les deux entités ne se dressaient pas seulement l’une contre l’autre, mais devaient aussi repousser des tiers avides de tirer profit des hostilités : Suédois, Turcs, Allemands… L’histoire est un processus ouvert, et l’on ne peut que conjecturer ce qui se serait passé en Europe de l’Est si s’était maintenu sur le trône de Moscou ce mystérieux réformateur qu’était le Premier Faux Dimitri, avec son entourage polonais, ou si le belliqueux roi de Suède Charles X était parvenu à rétablir l’union polono-suédoise.

Quoi qu’il en soit, à la fin du XVIIIe siècle, la pyramide autocratique russe avait pris, à la suite de Pierre le Grand et de ses successeurs, les dimensions colossales de l’empire russe, et, sous l’effet des pressions extérieures et des querelles internes, la mosaïque de la Rzecz Pospolita s’était effondrée. L’idée de l’unité initiale et pour ainsi dire éternelle de la Rous’ et de la Russie, désormais sous l’égide de Saint-Pétersbourg, commença à s’imposer dans tout l’empire. Catherine II fit graver sur les médailles frappées à l’occasion des partages de la Rzecz Pospolita : « Ce qui fut arraché a été restitué ». Toute autre conception, qui aurait insisté sur les particularités linguistiques, culturelles et historiques des Ukrainiens et des Bélarusses, et sur ce qu’ils ne partageaient pas avec les Grands Russiens, était désormais considérée comme gravement séditieuse et devenait donc interdite. Elle devait être combattue comme fruit de « l’intrigue polonaise » ou « invention de l’état-major autrichien ».

médaille commémorative de l'époque de Catherine II

« Ce qui fut arraché a été restitué » : médaille commémorative de l’époque de Catherine II // Domaine public

Mais le balancier de l’histoire ne s’était pas pour autant arrêté. Après l’époque des empires vint celle des nations. Même les restaurateurs bolchéviques de l’empire russe effondré durent en tenir compte : l’Union soviétique fut assemblée à partir de républiques nationales, placées toutefois sous la coupe du pouvoir central moscovite. On recommença à « jouer des coudes » : au projet de révolution communiste mondiale, qui avait été stoppé net et avait échoué sous les murs de Varsovie en août 1920, s’opposèrent des projets « prométhéens » de libération nationale des peuples de l’URSS sous la direction d’une Pologne rétablie. En 1939, les pyramides impériales d’Hitler et de Staline se partagèrent l’est de l’Europe. À l’issue de l’inévitable conflit qui les dressa par la suite l’une contre l’autre, le pouvoir de Moscou se trouva de fait étendu jusqu’à Vienne et Berlin, c’est-à-dire jusqu’à des lieux qu’aucune Catherine n’aurait osé qualifier « d’arrachés et restitués ».

Le balancier restait en mouvement et, après un peu plus d’un demi-siècle, le « camp socialiste » puis l’URSS éclatèrent en morceaux. Une partie de ces nations trouva un espoir idéologique puis un soutien politique et économique dans l’Union européenne, cette nouvelle variante de la mosaïque européenne. Une autre resta orientée vers la Russie, comptant par commodité et habitude sur la configuration nouvelle et moins rigide qu’offraient la CEI, l’Eurasec et d’autres acronymes. Mais au bout de trois décennies de postcommunisme, il apparut que, dans la géométrie des relations avec ses voisins et dans la structure même de l’État russe, Moscou continuait à accorder sa préférence à une pyramide de soumission. C’est précisément là qu’il faut chercher la cause essentielle de la rupture entre la Russie et l’Ukraine : alors que la parenté historique et culturelle des deux peuples ne fait aucun doute, la structure et la psychologie des deux sociétés sont très différentes.

Quand le deuxième président ukrainien Léonid Koutchma fit une allusion transparente, quoique sur un ton très amical, à cette réalité en intitulant son livre L’Ukraine n’est pas la Russie (2003), il semblerait qu’à Moscou on s’en soit offensé, même si l’on ne l’a pas montré. Mais ensuite, le ressentiment s’est aggravé et, après les deux Maïdan, les conceptions du Kremlin sur l’organisation de l’Europe de l’Est sont revenues à celles qui prévalaient sous Catherine II, si ce n’est encore avant. À Moscou, on n’avait pas pris l’Ukraine au sérieux, et encore moins le Bélarus et la Moldavie ; on y voyait, comme dans la majeure partie de l’espace post-soviétique, des territoires « arrachés » qu’il s’agissait encore une fois de « restituer ». C’est ainsi qu’a été préparé le terrain de la guerre actuelle.

On comprend dès lors que la tragédie ukrainienne apportera beaucoup de changements non seulement pour l’Ukraine et la Russie, mais pour l’Europe et l’ensemble du monde. En dépit des attentes de Moscou, l’Ukraine s’est montrée beaucoup plus solide que la Rzecz Pospolita d’autrefois et tient le choc. Qu’elle parvienne ou non à se rétablir intégralement dans des frontières reconnues sur le plan international, l’Ukraine sera, à l’issue du conflit, un État national psychologiquement et économiquement blessé mais moralement fort et uni. La Russie comme l’Occident devront compter avec lui.

En même temps, la guerre a entraîné un déplacement du centre de gravité politique en Europe. Dès le début de l’intervention russe, ce sont les anciens fugitifs du camp soviétique qui ont apporté à l’Ukraine le soutien le plus actif ; on rappellera que les premiers leaders européens à se rendre à Kyïv au tout début de l’agression russe ont été les premiers ministres polonais, slovène et tchèque. Ce sont les pays de la partie orientale de l’Union européenne qui ont accueilli la majorité des réfugiés ukrainiens. La voix de ces pays se fait désormais entendre avec plus de force et d’assurance qu’autrefois dans les sommets et forums européens, avec cet immanquable refrain à l’adresse de leurs voisins occidentaux : « On vous avait pourtant prévenus ! »

Pour ce qui est de la Russie, il n’est pas exclu qu’elle ne redevienne réellement une Moscovie. Non parce que l’Ukraine le voudrait, mais parce qu’en agressant un pays voisin, la Russie s’est éloignée de l’Europe davantage qu’elle n’en était séparée au temps du baron Herberstein par l’ignorance, les préjugés et l’état lamentable des routes.

Traduit du russe par Bernard Marchadier

Version intégrale en russe

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