Le rôle néfaste du Kremlin et de Wagner au Soudan

Dès le début du conflit entre les deux chefs militaires qui exercent le pouvoir au Soudan, le général Abdel Fattah Al-Bourhane et son adjoint, Mohammad Hamdan « Hemetti » Daglo, des voix pro-russes ont soutenu le second : Hemetti ne serait pas compromis avec les islamistes soudanais. Implicitement, Vladimir Poutine est campé en rempart contre l’islamisme. On ne saurait pourtant taire les liens de la Russie avec la dictature militaro-islamiste d’Omar Al-Bachir et son rôle néfaste au Soudan.

Jusqu’il y a peu encore, le Soudan était un « État-paria », objet de sanctions internationales pour terrorisme et crimes de guerre. Indépendant depuis 1956, cet ancien condominium anglo-égyptien est de longue date déchiré par des conflits ethniques et religieux. Nul besoin de remonter jusqu’à l’insurrection des mahdistes, en 1885, et à la figure de Gordon Pacha ! De 1983 à 2011, la partie sud du pays connut une longue guerre d’indépendance, entrecoupée de fragiles trêves. À la suite du référendum d’autodétermination de 2011, le Soudan du Sud put accéder à l’indépendance, non sans de féroces conflits tribaux au sein de ce nouvel État.

Une longue dictature militaro-islamiste

Cette longue guerre à caractère ethnique et religieux renforce le rôle des militaires au sein du plus vaste pays africain1. En 1989, le coup d’État du général Omar Al-Bachir met en place une dictature militaro-islamiste qui fait du Soudan une base jihadiste en Afrique. Outre le terroriste Carlos, converti à l’islam, le régime accueille un temps Oussama ben Laden, indésirable dans la péninsule Arabique depuis la guerre du Golfe2. En 1996, les pressions conjuguées de Riyad et Washington sur le régime soudanais contraignent le fondateur d’Al-Qaida à partir pour l’Afghanistan, dirigé par les Talibans.

Dans l’ouest du Soudan, à partir de 2003, les populations du Darfour se rebellent contre le pouvoir central. Selon les enquêteurs de l’ONU, les massacres et exactions des forces armées soudanaise (FAS) et des milices arabes, appelées « Janjawids », auraient fait 300 000 morts et provoqué la fuite de 2,7 millions d’habitants du Darfour3. C’est dans ce contexte géopolitique meurtrier qu’Hemetti émerge. Il s’affirme comme milicien et chef de guerre, puis comme homme d’affaires et politique. Par la suite, les Janjawids deviendront les Forces de soutien rapide (FSR). Ces paramilitaires et le contrôle d’une partie des mines d’or du pays constituent le socle du pouvoir d’Hemetti4.

La guerre du Darfour accroît l’isolement du pouvoir militaro-islamiste. En 2004, une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU établit un embargo sur les armes, qui ne sera pas respecté par Pékin et Moscou (la Chine populaire est dès cette époque le principal acheteur du pétrole soudanais). Plusieurs gouvernements occidentaux considèrent que les populations du Darfour sont victimes d’un génocide. En 2009, la Cour pénale internationale lance un mandat d’arrêt contre le président Omar Al-Bachir pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre. Sa marge de manœuvre internationale et ses possibilités de déplacement à l’étranger sont réduites à l’extrême.

C’est pourtant cet homme que Poutine, le 23 novembre 2017, reçoit très officiellement à Sotchi. Le président soudanais vient proposer une alliance à son homologue russe. Moscou et Khartoum signent alors plusieurs accords sur l’énergie nucléaire. À l’horizon 2025, le Soudan est censé abriter une centrale nucléaire civile russe. Moscou devrait être le principal bénéficiaire de l’ouverture du secteur de l’uranium à des investissements étrangers (les réserves du Soudan placent ce pays au troisième rang mondial). Des ingénieurs et géologues russes sont chargés de dresser la cartographie précise des ressources en minerais du Soudan.

Enfin, Omar Al-Bachir demande une aide militaire plus importante (livraisons d’armes et signature d’un accord officiel). Il sollicite la protection de la Russie contre les États-Unis. En contrepartie, le président soudanais propose l’ouverture d’une base navale à Port-Soudan, en mer Rouge, sur la route de Suez (l’ancienne route des Indes), principale voie de circulation entre l’Asie et l’Europe. Ainsi la Russie pourrait-elle tenter de regagner les positions géostratégiques de l’URSS, dans ces espaces entre Méditerranée et océan Indien (la base navale russe de Tartous, en Syrie, se trouve à mi-chemin des détroits turcs et du canal de Suez).

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Un commandant de Wagner remet des décorations aux militaires soudanais, en 2019 // Chaîne Telegram grey_zone

Omar Al-Bachir propose également de faire de son pays, le plus vaste d’Afrique subsaharienne, le relais de la Russie sur le continent africain. Rappelons que le Soudan est frontalier de l’Erythrée et de l’Ethiopie à l’est, du Soudan du Sud, de la Centrafrique et du Tchad à l’ouest, de la Libye et de l’Égypte au nord. De fait, il servira aux Russes de porte d’entrée sur le continent africain, vers la république de Centrafrique puis vers le Mali et d’autres pays du Sahel.

C’est d’abord au Soudan que les hommes de Wagner posent le pied en Afrique de l’Est5. En contrepartie d’armes et de prestations militaro-sécuritaires, ils s’ouvrent le secteur minier et peuvent utiliser le Soudan comme une plate-forme vers la Centrafrique et la Libye. Au demeurant, la Turquie et le Qatar se révèlent également actifs dans la zone. Ankara entend racheter l’île de Suakin, ancienne position forte de l’Empire ottoman en mer Rouge. Un projet touristique est mis en avant, mais les observateurs y voient le masque d’ambitions navales. L’argent qatari accompagne la percée diplomatique turque6.

L’échec de la transition politique

En 2019, la révolte soudanaise contre le pouvoir d’Omar Al-Bachir et la déposition de ce dernier par d’autres chefs militaires semblent menacer les positions et perspectives de la Russie au Soudan. Un « Conseil de transition » est supposé conduire par étapes le Soudan vers une formule politique civile. Opposés à l’axe turco-qatari, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte voient dans la période l’opportunité de renforcer leurs propres positions. Au vrai, Hemetti avait précédemment fourni des hommes pour la guerre au Yémen, ce qui lui avait permis d’augmenter son trésor de guerre et de gagner en pouvoir et en influence.

Enfin, les grandes démocraties occidentales, les États-Unis en premier lieu, misent sur la transition politique en cours. Avec le concours actif des Émirats arabes unis, la diplomatie américaine obtient le ralliement de Khartoum aux accords d’Abraham, signés à Washington le 15 septembre 2020. La chose est officialisée en janvier 2021. Le 2 février 2023, Elie Cohen, ministre des Affaires étrangères d’Israël, se rend sur place pour préparer un futur traité de paix7. (Hemetti affirmera ne pas avoir rencontré la délégation israélienne.) Mais le contexte n’est plus le même.

Au moment des accords d’Abraham, les États-Unis semblaient pouvoir élargir leur système d’alliances au Soudan. La percée diplomatique était d’autant plus significative que ce pays appartenait au « front du refus ». C’est à Khartoum, en 1967, que la déclaration des trois « non » avait été signée (non à la paix, à la reconnaissance et à la négociation avec l’État d’Israël). Plus tard, sous Omar Al-Bachir, le Soudan servit de plaque tournante pour les armes iraniennes à destination du Hamas. Indubitablement, le ralliement de Khartoum aux accords d’Abraham était un « formidable renversement » (Benyamin Netanyahou).

Le 25 octobre 2021, un nouveau coup d’État, contre le gouvernement d’Abdallah Hamdock, met en péril la transition politique. Le général Al-Bourhane, appuyé par l’armée, et Hemetti, à la tête de sa milice, se partagent le pouvoir : le premier préside le « Conseil de souveraineté » dont le second assume la vice-présidence8. Leur rivalité semble contenue. Le coup d’État prive le Soudan d’un certain nombre de financements internationaux, mais les bailleurs de fonds du golfe Arabo-Persique ont les moyens de compenser cette perte sèche. Riyad et Abou-Dhabi investissent dans de colossaux projets portuaires et des programmes agro-alimentaires tournés vers l’exportation.

Le Kremlin toujours à la manoeuvre

Si la plupart des puissances régionales prennent soin d’entretenir leurs relations avec les deux « hommes forts », la hiérarchie des dilections n’est pas toujours la même. L’Arabie saoudite privilégie le général Al-Bourhane, qui bénéficie également des faveurs de l’Égypte : le maréchal Al-Sissi entend faire du Soudan un allié contre l’Éthiopie9. Peu lui chaut que l’armée soudanaise soit proche des islamistes, tant honnis au Caire. Les Émirats arabes unis privilégient les liens avec Hemetti, fournisseur de mercenaires au Yémen ; Abou-Dhabi est en outre une place clef pour le commerce de l’or. Par ailleurs, Hemetti préfère l’Éthiopie à l’Égypte. Dans ce jeu de relations, il appert que l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis et l’Égypte ne mènent pas tout à fait le même jeu.

Quant à la Russie, elle demeure active au Soudan, en prenant soin de ménager l’un et l’autre. Hemetti est allié à la compagnie Wagner qui exploite des mines d’or soudanaises et, en contrepartie, fournit des armes et des prestations militaires (activités de conseil et de formation)10. Peu avant l’« opération spéciale » russe contre l’Ukraine, en février 2022, le chef des RSF était à Moscou, probablement pour renouveler ses accords avec Evgueni Prigogine. Simultanément, l’État russe ménage le général Al-Bourhane et l’armée. Le 9 février 2023, Sergueï Lavrov était à Khartoum pour reprendre les négociations relatives à Port-Soudan.

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Vladimir Poutine et Omar el-Bechir le 14 juillet 2018 // kremlin.ru

Déclenchée le 15 avril 2023, la guerre entre Al-Bourhane et Hemetti surprend l’ensemble des acteurs extérieurs. Certes, les négociations politiques achoppaient sur l’intégration ou non des RSF à l’armée officielle mais aucun des deux hommes ne semblaient avoir un intérêt immédiat à déclencher les hostilités11. Il n’est d’ailleurs pas exclu qu’une provocation islamiste ait précipité ce conflit armé. Les hommes naguère au cœur de la dictature militaro-islamiste d’Omar Al-Bachir demeurent influents et ils conservent de nombreux appuis au sein des forces armées soudanaises, noyautées par des « Brigades de l’ombre »12.

Dans le conflit en cours, Moscou affiche une position de neutralité, d’autant plus que sa capacité à influencer le cours des événements est faible13. Des prises de position unilatérales pourraient ruiner le travail d’influence conduit depuis plusieurs années. Pourtant, le groupe Wagner semble toujours engagé auprès de Hemetti. Mutuellement profitables, les liens tissés avec les RSF et le trafic d’or financent les opérations en Ukraine. Il n’est pas question de couper les ponts.

Si l’on en croit le New York Times et le Washington Post, plusieurs vols entre les bases de Wagner en Cyrénaïque (Libye) et celles des RSF au Soudan auraient été repérés par les services de renseignement américains. Il s’agirait de transferts d’armes, ce qui expliquerait en partie la capacité des miliciens d’Hemetti à affronter l’armée soudanaise. D’autres transferts de ce type pourraient avoir été organisés depuis la Centrafrique, notamment des armes anti-aériennes susceptibles de contrebalancer la domination aérienne de l’armée soudanaise.

En guise de conclusion

Certes, la présence russe et les méfaits du groupe Wagner ne sauraient expliquer à eux seuls la situation au Soudan. Le jeu des « hommes forts » locaux, celui des factions, ainsi que la place historique de l’armée dans la vie politique sont à l’origine des guerres qui n’en finissent pas de déchirer le Soudan. Les calculs incertains des puissances régionales, passablement désemparées aujourd’hui, sont aussi plus importants que l’action propre de la Russie et de ses « proxies ».

Du moins cet aperçu de la politique soudanaise nous rappelle-t-il l’importance des « jeux africains » dans la grande stratégie russe. Au risque de déstabiliser plus encore l’Afrique de l’Est, le Tchad et l’Afrique équatoriale. Cela va bien au-delà du péril islamiste que les moscoutaires instrumentalisent. En somme, le front principal est en Ukraine, sur l’axe Baltique / mer Noire, mais l’importance des stratégies obliques russes, en Afrique et sur le flanc sud de l’Europe, ne doit pas être minorée.

mongrenier

Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.

Notes

  1. Le Soudan s’étend alors sur quelque 2,5 millions de km². Depuis l’indépendance du Soudan du Sud, sa superficie fait un peu moins de 1,9 millions de km². S’il a cédé à l’Algérie la place de premier pays africain par la superficie, il demeure le principal État d’Afrique subsaharienne.
  2. En 1994, Carlos fut livré par Khartoum aux services français, plus précisément à la DST.
  3. « Janjawids » est approximative traduit par « hordes ». Ces milices sont levées dans les tribus arabes et pastorales du Darfour et du Tchad.
  4. Cf. « Hemetti. L’ancien chamelier qui rêvait de devenir président », Jeune Afrique, 12 mars 2022
  5. Pour une mise en perspective de la stratégie russe en Afrique, voir « Wagner au Mali : l’arbre ne doit pas cacher la forêt », Desk Russie, 8 octobre 2021.
  6. Ancienne possession ottomane en mer Rouge, l’île de Suakin (20 hectares), sur la côte soudanaise, est possiblement intégrée dans le dispositif géopolitique turc. Lors d’une visite d’État du président turc Recep Tayyip Erdogan, à Khartoum, le 26 décembre 2017, le Soudan a annoncé avoir accordé un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans à la Turquie pour cette île, rattachée au continent par une digue. Au début du XXe siècle encore, Suakin abritait l’un des principaux ports de commerce de la région. Ce port était aussi un important point de passage pour les pèlerins se rendant à La Mecque, sur la rive opposée. Le port de Suakin n’a pas résisté à l’émergence de Port-Soudan, construit 60 kilomètres plus au nord par les Anglais en 1905, un port en eaux profondes conçu pour accueillir des navires de plus gros tonnage. Reléguée au second plan, malgré un remarquable patrimoine architectural et historique, l’île Suakin a été laissée à l’abandon. L’ambition affichée par Erdogan est de faire de cette île une zone touristique et de transit à destination des pèlerins musulmans. Du fait de sa position stratégique, en mer Rouge, d’aucuns pensent que la Turquie pourrait y installer une base navale. La cession de l’île de Suakin s’est accompagnée de la signature d’une douzaine d’accords de coopération économique, agricole et militaire.
  7. Cf. « Israël et le Soudan sur la voie de la normalisation de leurs relations », Le Monde/AFP, 2 février 2023
  8. En décembre 2022, un accord avait pourtant été signé avec les partis politiques soudanais, en vue d’un gouvernement civil. Il était soutenu par les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.
  9. Le Caire et Addis-Abeba s’opposent à propos du Grand barrage de la Renaissance, construit en Éthiopie, sur le Nil bleu, en amont du Soudan et de l’Égypte.
  10. Les affaires de Wagner au Soudan sont conduites par la société Meroe Gold, liée à M-Invest, une société chapeautée par le holding Concord, que contrôle Evgueni Prigojine. Le sable aurifère traité par Meroe Gold provient principalement du Darfour, où Hemetti, sa famille et les RSF sont bien implantés. La contrebande de l’or soudanais envoyé à Abu-Dhabi s’élèverait à plusieurs milliards de dollars.
  11. Les effectifs des FAS (Forces armées soudanaises) seraient de 140 000 à 250 000, ceux des RSF évolueraient entre 80 000 et 100 000. Au regard des chiffres, l’intégration des miliciens aux FAS modifierait la nature et la configuration de celles-ci.
  12. Cf. Eliott Brachet, « Au Soudan, les islamistes en embuscade »,Le Monde, 4 mai 2023.
  13. Alors que les combats ravagent Khartoum, métropole de cinq millions d’habitants, et s’étendent dans d’autres parties du Soudan, en causant des centaines de mort, des milliers de blessés et des dizaines de milliers de réfugiés, les représentants des protagonistes négocient à Djeddah, sous l’égide des Américains et des Saoudiens. Cf. « Soudan : pendant que la guerre fait rage, les négociations piétinent en Arabie saoudite », Le Monde/AFP, 9 mai 2023.

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