La Russie et l’Alaska : rétrospective historique et projections poutiniennes

Signé le 18 janvier dernier, un oukaze de Vladimir Poutine sur la récupération des « biens de la Fédération de Russie, de l’ancien Empire russe, de l’ex-URSS » laisse à penser que Moscou pourrait revendiquer l’Alaska, membre de la fédération des États-Unis d’Amérique. Une provocation destinée à faire rire les hommes du Kremlin ? Un retour à l’histoire s’impose.

Avant de passer sous la souveraineté des États-Unis, en 1867, l’Alaska constituait une lointaine possession russe, acquise dans le prolongement de la conquête de la Sibérie. À ceux qui veulent voir en la Russie une sorte de province d’Europe qu’il faudrait recouvrer, il convient de rappeler que l’extension territoriale de la Moscovie à l’Asie du Nord intervint avant même que Pierre le Grand ne conquière la façade baltique (Paix de Nystad, 1721) et que Catherine II (1762-1796) n’élargisse les frontières impériales à l’Europe centrale (voir les trois partages de la Pologne, en 1772, 1793, 1795) ainsi qu’aux rives septentrionales de la mer Noire (traité de Koutchouk-Kaïnardji, 1774).

Feu l’Amérique russe

Dans l’intervalle, Vitus Jonassen Behring, officier de marine danois au service du Tsar, avait été envoyé reconnaître les côtes russes du Kamtchatka et de l’Asie (1725) ; trois ans plus tard, il franchissait le détroit qui porte aujourd’hui son nom, puis découvrait l’Alaska et les îles Aléoutiennes. Au cours du XVIIIe siècle, la Compagnie russo-américaine, gérée depuis Saint-Pétersbourg, s’installait sur les côtes méridionales de l’Alaska, où ses trappeurs étaient fort actifs dans les îles Aléoutiennes et jusque dans le nord de la Californie, alors possession espagnole (voir la fondation de Fort Ross, à 80 kilomètres au nord de San Francisco, point le plus méridional de l’Amérique russe).

La Compagnie russo-américaine fut dotée d’une charte, en 1799, que l’administration tsariste renouvela jusqu’en 1862. Sur une carte, le Pacifique Nord avait alors l’allure d’une mer russe, mais les ressortissants des États-Unis (marchands, navigateurs et trappeurs) étaient en fait bien plus nombreux et dynamiques. Avant même que la conquête de l’Ouest soit achevée, les Américains considéraient déjà le Pacifique comme leur « nouvelle frontière » (la « Frontier », au sens d’espace pionnier et de front avancé de la civilisation).

Chargée de développer la colonie russe d’Alaska et de valoriser ses ressources, la Compagnie russo-américaine se heurtait à l’obstacle des distances, qui accroissait considérablement les coûts. Elle se révélait incapable d’approvisionner les colons avec régularité et souffrait d’une mauvaise gestion. Le principal lien des colons russes avec l’extérieur était assuré par des négociants et des capitaines américains. Dans la région, nombreux aussi étaient les chasseurs et trappeurs américains, attirés par les peaux de loutres marines, et les baleiniers venus du Massachusetts.

Il fallait par ailleurs tenir compte des Anglais et de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à une époque au cours de laquelle les Russes, simultanément, conquéraient le Turkestan occidental (l’actuelle Asie centrale), lorgnaient sur l’Afghanistan et le Tibet, aux portes de l’Inde anglaise. Ils entendaient également conquérir Constantinople (Tsargrad) et des détroits turcs, voies d’accès à la mer Méditerranée, prendre le contrôle de la Perse pour déboucher sur le golfe Persique et l’océan Indien. Cette stratégie dite « des mers chaudes » s’inscrivait dans ce que les Anglais appelaient le Grand Jeu — l’expression de « Great and noble game » est attestée dès 1840 —, les Russes parlant quant à eux d’un « tournoi des ombres ».

Avivée par la guerre de Crimée (1853-1856), dont l’issue (une lourde défaite russe) avait convaincu Saint-Pétersbourg de privilégier l’Orient (le « siècle d’or » de la culture russe est asiatique), cette forte rivalité anglo-russe bénéficia aux États-Unis ; les deux parties aux prises furent progressivement conduites à préférer une « solution » américaine en Alaska.

En 1821, Alexandre Ier prétendit fermer au commerce étranger le détroit de Behring ainsi qu’une vaste zone maritime au large de l’Alaska, ce qui suscita les protestations des États-Unis et du Royaume-Uni. L’oukase fut suspendu l’année suivante et la Russie négocia avec les États-Unis. Signé le 17 avril 1824, un traité russo-américain mit en place un cadre favorable aux échanges bilatéraux : libre négoce sur la côte nord-ouest des zones non occupées, avec la permission de l’administration russe là où sont implantées des communautés humaines ; interdiction du commerce d’alcool et de navires mais pas de saisie des navires. Ce traité posait le cadre des relations russo-américaines en Alaska pour les décennies à venir.

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Emanuel Leutze, Signature du traité de cessation de l’Alaska (1868) // Domaine public

La montée en puissance des États-Unis

La ruée vers l’or (1848) et le rattachement de la Californie aux États-Unis entraînèrent le renforcement des relations commerciales avec l’Alaska. Après la rupture du premier câble transatlantique (1858), un projet de liaison télégraphique entre les États-Unis et l’Europe, à travers l’Alaska et l’Extrême-Orient russe fut sérieusement envisagé (le succès du deuxième câble transatlantique, en 1866, mit fin au projet). L’intérêt des Américains pour les richesses en saumon de l’Alaska, les fourrures, ou encore les mines d’or, s’était sans cesse accru ; les officiels russes voyaient les États-Unis étendre leur hégémonie sur l’Amérique du Nord. L’approvisionnement des comptoirs russes des Aléoutiennes et les îles bordant le golfe de l’Alaska dépendait de Seattle et de la Californie. Bref, l’Alaska fut progressivement intégré à l’espace économique et commercial des États-Unis.

La vente de l’Alaska aux États-Unis fut envisagée au milieu du XIXe siècle, mais la guerre de Sécession (1861-1865) retarda le projet. Du côté russe, les raisons économiques d’un tel projet pesèrent peu dans la décision, le budget de la Compagnie russo-américaine ne constituant pas un fardeau financier. En revanche, les contraintes stratégiques furent largement prises en compte, la guerre de Crimée ayant précédemment montré que la flotte russe n’était pas en mesure de défendre l’Alaska, vulnérable aux coups anglais à partir du Canada. Si les Anglais n’avaient pas décidé de s’attaquer aux implantations russes en Alaska, c’était afin de prévenir la vente de ce territoire aux États-Unis.

In fine, les raisons géopolitiques de cette vente furent essentielles. Pour la Russie, il s’agissait de contrer les ambitions géopolitiques de l’Angleterre, vainqueur de la guerre de Crimée (avec la France), mais aussi de concentrer les efforts sur la conquête et la maîtrise des territoires asiatiques. Rappelons l’annexion de la Mandchourie extérieure, ôtée à l’Empire Qing, entre 1858 et 1860, et la fondation de Vladivostok (ces territoires correspondent à l’Extrême-Orient russe). L’État tsariste était soucieux ne plus disperser ses efforts et de recentrer sa politique impérialiste sur l’ensemble eurasiatique. Par ailleurs, Alexandre II (1855-1881) aurait également tenu compte d’arguments théologiques : le détroit de Behring correspondait selon lui à une séparation voulue par Dieu entre l’Asie et l’Amérique.

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Panneau d’affichage « L’Alaska est à nous » à Krasnoïarsk, commandé par l’usine de remorques Alaska en juillet 2022 // Vladimir Vladimirov, NGS24

La vente de l’Alaska

En somme, l’Alaska était vu à Saint-Pétersbourg comme un frein aux ambitions impériales et un point faible dans le dispositif géopolitique russe du Pacifique Nord. Inversement, la possession de ce territoire renforcerait la puissance des États-Unis, mais à Washington, tous n’en étaient pas convaincus. Toutefois, le secrétaire d’État William Seward (1861-1869) était appuyé par un puissant groupe de pression. En faveur de l’expansion outre-mer, il voyait dans le bassin Pacifique « le principal théâtre des événements du grand avenir du monde ». Pour les partisans américains d’un rattachement de l’Alaska, les facteurs économiques mis en avant avaient moins d’importance que la projection géopolitique des États-Unis.

Les négociations russo-américaines furent amorcées en 1866 et elles aboutirent l’année suivante. Ratifié par le Sénat le 10 avril 1867, le traité de cession fixait le prix à 7,2 millions de dollars, soit l’équivalent de trois saisons de chasse. La presse américaine soutint majoritairement ce traité dont la négociation provoqua par ailleurs des tensions avec le Congrès, tenu à l’écart de cette affaire. Les élus américains manifestèrent leur mauvaise humeur en tardant à voter les fonds, et ce jusqu’à l’entrée en possession de l’Alaska (18 octobre 1867).

Depuis l’achat de l’Alaska, longtemps territoire fédéral avant d’accéder au statut d’État fédéré (1959), les États-Unis disposent d’un poste avancé face au Nord-Est asiatique et d’une façade sur l’Arctique. Mais en 1867, le Pacifique Nord ne constituait pas un « lac américain », moins encore l’océan Pacifique (le « Grand Océan »), pris dans son ensemble. Déjà amorcée, l’expansion américaine dans le Pacifique s’accéléra à la fin du XIXe siècle, au moment de la guerre hispano-américaine de 1898 (voir notamment le rattachement de l’archipel d’Hawaï).

Quant à l’Alaska, il devint donc un État militaire de première importance, face à l’URSS, le détroit de Behring constituant une ligne de partage Est-Ouest dans le contexte de la Guerre froide (la « guerre de Cinquante Ans »). C’est au cours de cette époque que l’Alaska devint un grand État producteur de pétrole, dont les ressources s’ajoutèrent à celles de la Californie, du Texas et du plateau continental du golfe du Mexique.

Dans le présent contexte d’affrontement multiforme avec la Russie, la revendication russe sur l’Alaska pourrait donner une nouvelle visibilité géopolitique à ce territoire, qui avait par ailleurs conservé son importance géostratégique (voir le déploiement de la défense antimissile). À tout le moins, Poutine peut aisément brandir diverses arguties historiques pour développer sa rhétorique et justifier ses revendications sur l’Alaska. Au demeurant, le thème d’un retour de l’Alaska à la Russie est agité depuis plusieurs années déjà.

En guise de conclusion

Que les ricaneurs se retiennent et se reportent à l’étymologie de « provocation » (pro-vocare). Le maître du Kremlin se place dans la perspective d’une rupture des équilibres mondiaux et d’une grande catastrophe géopolitique qui ouvrirait le champ des possibles. Par exemple, une guerre sino-américaine dans le détroit de Taïwan et en mer de Chine méridionale, avec des répercussions mondiales, une guerre qui bouleverserait le monde entier, les États-Unis se retrouvant écartelés entre leurs engagements diplomatico-militaires européens, moyen-orientaux et asiatiques. Aussi l’entourage de Donald Trump doit-il réaliser que la Chine populaire n’est pas le seul « grand perturbateur ». Outre le fait qu’une hypothétique victoire russe en Ukraine serait une victoire chinoise, avec de lourdes conséquences dans la région indo-pacifique, il importe de comprendre que la Russie-Eurasie constitue une menace mondiale de premier ordre : Poutine n’est pas un conservateur soucieux de maintenir traditions et équilibres, mais l’accélérateur des forces du chaos : non pas un « Aufhalter » donc, mais un « Aufbrecher » qui veut rompre toutes les digues.

Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.

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