Lutter contre la montée des eaux : espoirs lointains et défis proches

Que faire, lorsque un David se bat contre un Goliath ? Comment gagner, lorsque votre ennemi est supérieur en nombre d’hommes et d’armements ? Comment négocier si l’on est en train de reculer ? Telles sont les questions posées par le politologue ukrainien qui appelle à « recadrer le combat » afin de surpasser les Russes par l’intelligence et la débrouillardise. 

Lorsque le Congrès américain a enfin approuvé le programme d’aide à Kyïv, tant attendu et longtemps différé, de nombreux Ukrainiens ont poussé un soupir de soulagement, mais sans doute prématuré. Quelle que soit l’importance de l’argent, il ne suffira pas à faire la guerre. Des semaines, voire des mois, sont nécessaires pour obtenir l’arme requise, la livrer sur les lignes de front et apprendre aux soldats nouvellement mobilisés à s’en servir. Les défis sont trop nombreux à chaque étape, de sorte qu’il est très peu probable que des changements radicaux interviennent dans le cours de la guerre au cours des prochains mois. Les Ukrainiens battent toujours en retraite, tandis que les Russes font monter la pression, en essayant d’utiliser au mieux la fenêtre d’opportunité qui s’offre à eux.

Le manque de munitions est apparemment le principal problème de l’Ukraine : les mille ou deux mille obus qu’elle peut utiliser quotidiennement ne représentent qu’une petite fraction (un cinquième ou même un dixième, selon les informations) de ce que ses adversaires tirent tous les jours à son encontre. De même, quelques douzaines d’avions soviétiques d’un autre âge ne font pas le poids face aux centaines de MIG et de SU russes modernisés ; et les drones que les Ukrainiens utilisent pour cibler des objets militaires sur le territoire russe peuvent difficilement rivaliser avec les missiles balistiques que la Russie lance contre des infrastructures ukrainienness dans l’ensemble du pays. La lutte ressemble beaucoup au combat entre un boxeur poids léger et un boxeur poids lourd, le premier étant en outre handicapé par une main liée.

La guerre d’usure est, comme on peut s’y attendre, plus avantageuse pour un pays plus peuplé et plus riche en ressources. Un proverbe ukrainien populaire dit que « si le gros perd du poids, le maigre mourra ». À court terme, la Russie, en tant qu’autocratie, a plus d’avantages non seulement par rapport à l’Ukraine, mais aussi par rapport aux démocraties occidentales, soucieuses de leur électorat, plongées dans des débats parlementaires et aux prises avec des règles et des procédures juridiques complexes. Rien de tout cela ne pose problème dans la dictature parfaite de Poutine. L’opposition est totalement réprimée, l’opinion publique manipulée et l’ensemble de l’économie est minutieusement préparée à une guerre prolongée.

Le seul avantage des Ukrainiens dans cette bataille difficile est leur engagement, leur moral civique et leur mobilisation patriotique. Mais cela a aussi ses limites. Au moins cent mille Ukrainiens ont été tués depuis le début de la guerre et quelques centaines de milliers ont été blessés. Beaucoup de ceux qui ont péri étaient les personnes les plus courageuses qui s’étaient portées volontaires dès les premiers jours de la guerre, les membres les plus dévoués des forces armées, prêts au sacrifice. L’époque où les volontaires étaient refusés dans les centres de conscription parce que leur nombre dépassait la capacité des centres à les équiper est déjà révolue. L’appétit pour le combat a considérablement diminué, et le refus de s’enrôler est devenu un phénomène assez répandu. L’incapacité du gouvernement à s’attaquer au problème en temps voulu, à faire adopter par le Parlement les lois indispensables et à communiquer efficacement sur la question dans les médias, n’a fait que contribuer à la perplexité et à la détresse générales.

Les Ukrainiens continuent à donner de grosses sommes d’argent pour divers besoins militaires et s’engagent activement dans des initiatives civiques pour soutenir les efforts de guerre ; une majorité écrasante soutient toujours l’idée de se battre jusqu’à ce que tout le territoire de l’Ukraine et tous ses habitants soient libérés, et rejette avec colère toute suggestion de concession possible à l’agresseur. Mais de moins en moins d’entre eux sont prêts à risquer volontairement leur propre vie pour atteindre ces objectifs décents et largement partagés. On peut qualifier cette attitude de cynique ou simplement d’humaine mais, en tout état de cause, elle est compréhensible — la population ressent une certaine lassitude à la troisième année d’une guerre épuisante qui a entraîné des pertes et des souffrances incroyables, et qui n’a jusqu’à présent aucune chance de prendre fin dans un avenir prévisible. 

La mauvaise gestion de la rotation et de la récupération des troupes, ainsi que la corruption résiduelle dans divers domaines et à différents niveaux — malgré tous les efforts du gouvernement et des organismes de surveillance pour la freiner et la déraciner — contribuent également au cynisme et aux attitudes ambiguës de la population. L’Ukraine n’est certainement pas aussi corrompue aujourd’hui qu’elle l’était auparavant, mais la guerre a fortement accru la demande de justice et d’équité de la part du public, ce qui rend la question extrêmement sensible et les réactions à l’égard des cas de corruption sont extrêmement vives. Les Ukrainiens bénéficient indubitablement de médias indépendants, mais la liberté d’expression exige également des compétences particulières en matière de communication de la part des autorités, qui ne sont pas toujours au niveau que l’on attend d’elles en temps de guerre. En conséquence, la confiance de la population dans les institutions de l’État est retombée à un niveau proche de celui d’avant-guerre, à quelques exceptions près : les forces armées ukrainiennes, l’appareil de sécurité et les services d’urgence bénéficient toujours d’un soutien massif de la population (plus de 90 % dans les enquêtes d’opinion), et les attitudes positives prévalent toujours dans le pays à l’égard du président, des médias indépendants et, remarquablement, des autorités locales.

La fatigue de la guerre, bien que visible et probablement inévitable après deux années de morts quotidiennes et de destructions effroyables, ne se traduit pas encore par une forme quelconque de désespoir et de défaitisme. 89 % des personnes interrogées dans le cadre de l’enquête nationale sont convaincues que l’Ukraine finira par gagner la guerre (contre 95 % en 2022), 73 % affirment qu’elles sont prêtes à endurer la guerre autant qu’il le faudra (contre 71 % en 2022), et 66 % comprennent la victoire de l’Ukraine comme la libération totale de tous les territoires illégalement occupés par la Russie (contre 71 % en 2022). Ce qui a particulièrement changé au cours des deux dernières années, c’est l’attitude des Ukrainiens à l’égard de ce qu’on appelle la solution diplomatique. En mai 2022, 59 % des personnes interrogées estimaient qu’ « en plus des moyens militaires, l’Ukraine devrait également chercher un moyen diplomatique de mettre fin à la guerre avec la Russie afin de minimiser les pertes humaines », tandis que 35 % pensaient que « l’Ukraine ne peut vaincre la Russie que par des moyens militaires, quel que soit le nombre de victimes ». Aujourd’hui, ce dernier point de vue n’est soutenu que par 23 % des personnes interrogées, alors que 72 % d’entre elles considèrent que la voie diplomatique est souhaitable, bien qu’elle ne remplace pas la voie militaire, mais la complète.

Ce point de vue a été exprimé récemment par le général Vadym Skibitsky, chef adjoint du renseignement militaire ukrainien. Il a reconnu qu’il y avait de nombreux problèmes sur le champ de bataille et que les choses étaient sur le point d’empirer car, d’une part, l’armée russe n’était plus l’organisation « hubristique » qu’elle était en 2022, mais opérait désormais comme un « corps unique, avec un plan clair et sous un commandement unique », alors que, d’autre part, l’Ukraine avait toujours désespérément besoin de munitions et que les partenaires, dans de nombreux cas, n’avaient pas la capacité de les fournir bientôt (par exemple, l’ensemble de l’UE, jusqu’à présent, produit trois fois moins d’obus d’artillerie que la Russie). Il conclut donc que l’Ukraine n’a aucun moyen de gagner la guerre seule sur le champ de bataille, dans les circonstances actuelles. « Même si elle parvenait à repousser les forces russes jusqu’aux frontières — une perspective de plus en plus lointaine —, cela ne mettrait pas fin à la guerre. De telles guerres ne peuvent se terminer que par des traités… À l’heure actuelle, les deux parties s’efforcent d’obtenir la “position la plus favorable” en vue d’éventuels pourparlers. Mais des négociations sérieuses ne pourront commencer qu’au second semestre 2025 au plus tôt… Les deux parties pourraient finir par manquer d’armes. Toutefois, si rien ne change à d’autres égards, c’est l’Ukraine qui sera la première à manquer d’armes. »

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Vadym Skibitsky // gur.gov.ua

Cette déclaration semble contredire la position officielle du gouvernement ukrainien et du président Volodymyr Zelensky en particulier, puisqu’ils nient avec véhémence toute possibilité de pourparlers de paix avec les dirigeants russes actuels, dirigés par Vladimir Poutine, accusé de crimes de guerre. M. Skibitsky en est pleinement conscient lorsqu’il affirme à la fin de son interview : « Nous continuerons à nous battre. Nous n’avons pas le choix. Nous voulons vivre. » Mais il revient à la triste réalité : « L’issue de la guerre […] ne dépend pas que de nous. »

Pour l’essentiel, sa position ne diffère pas de celle exprimée dans l’enquête d’opinion citée plus haut et soutenue par la majorité des personnes interrogées en 2022 et 2024 : « En plus de l’action militaire, l’Ukraine devrait également chercher un moyen diplomatique de mettre fin à la guerre avec la Russie afin de minimiser les pertes humaines. » L’accent est apparemment mis sur « en plus », et certainement pas sur « à la place de » — puisque ce dernier terme est généralement compris comme une défaite et une capitulation — ce que Moscou s’efforce d’obtenir. Mais quels sont les moyens militaires (et les réalisations) qui permettraient de mener à bien les pourparlers diplomatiques « en plus » de la réalité sur le terrain ?

À l’heure actuelle, il est plus facile de définir ce qui est définitivement impossible et inacceptable pour la classe politique ukrainienne et la société dans son ensemble. Premièrement, les Ukrainiens pourraient probablement accepter un cessez-le-feu et geler le conflit sur les lignes de front existantes — si des garanties de sécurité fiables (et non pas des « assurances » inconsistantes) sont fournies et si des forces de maintien de la paix dignes de confiance (OTAN, ONU ou autres) sont déployées pour protéger l’armistice. Ils pourraient probablement revenir sur leurs intentions proclamées de libérer les territoires occupés par les armes, sans céder ces territoires (et leurs habitants) à la Russie par un accord formel. Ils insisteraient plutôt sur la restitution pacifique de ces territoires à l’Ukraine par le gouvernement russe actuel ou, plus probablement, futur, et demanderaient à leurs partenaires internationaux de ne pas normaliser leurs relations avec la Russie tant que les terres n’auront pas été restituées, que les réparations n’auront pas été payées et que les crimes de guerre n’auront pas fait l’objet d’une enquête et de poursuites en bonne et due forme. En outre, les Ukrainiens pourraient probablement renoncer à leur ascension convoitée au sein de l’OTAN et accepter le statut de non-allié (qu’ils avaient avant l’invasion russe de 2014) mais, là encore, des garanties de sécurité fiables sont nécessaires — et non des « assurances » du type de celles qu’ils ont reçues en 1994 à Budapest de la part des États-Unis, du Royaume-Uni et, ironie du sort, de la Russie.

Pour que tout cela se produise, il faudrait que les autorités russes changent d’avis, ou qu’elles soient elles-mêmes complètement changées/remplacées. L’une ou l’autre évolution semble peu probable tant que les Ukrainiens ne l’auront pas facilitée sur le champ de bataille. 

Deuxièmement, les partenaires occidentaux devraient être prêts à fournir des garanties de sécurité (sans aller jusqu’à l’adhésion à l’OTAN, mais essentiellement du même type), bien que cela puisse être encore plus difficile que de faire changer d’avis les Russes. Dans les documents récemment divulgués sur les pourparlers de paix russo-ukrainiens qui se sont tenus dans les premiers mois de 2022 (mars-avril, à Minsk et à Istanbul), de nombreuses questions difficiles sont restées sans réponse, et l’une d’entre elles, peut-être la plus cruciale, concernait les médiateurs fiables et les garants d’un armistice durable. Malgré les rumeurs répandues sur les prétendues « pressions occidentales » qui ont forcé Kyïv à renoncer aux négociations et à opter pour la guerre, c’est en fait la réticence de l’Occident « à se laisser entraîner dans une négociation avec la Russie, en particulier une négociation qui aurait créé de nouveaux engagements pour assurer la sécurité de l’Ukraine », comme le reconnaît remarquablement Samuel Charap, l’un des plus fervents partisans des « pourparlers de paix ».

Cela signifie que les Ukrainiens n’ont toujours pas d’autre choix, comme l’a amèrement déclaré le général Skibitsky, que de continuer à se battre. Et pour gagner, ils doivent recadrer le combat, le faire passer d’une lutte entre les « gros » et les « maigres » à une lutte entre les idiots et les intelligents, les léthargiques et les vifs. Tant qu’une petite armée soviétique combat la grande armée soviétique, elle n’a aucune chance de gagner. Les Ukrainiens ont pris des mesures importantes pour ne plus être soviétiques, mais ils doivent encore intensifier leurs efforts pour progresser. 

Traduit de l’anglais par Desk Russie.

Mykola Riabtchouk est directeur de recherche à l'Institut d'études politiques et des nationalités de l'Académie des sciences d'Ukraine et maître de conférences à l'université de Varsovie. Il a beaucoup écrit sur la société civile, la construction de l'État-nation, l'identité nationale et la transition postcommuniste. L’un de ses livres a été traduit en français : De la « Petite-Russie » à l'Ukraine, Paris, L'Harmattan, 2003.

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