Rousski mir, le « monde russe »

Dans ce texte éclairant, l’ancien diplomate belge analyse divers aspects du « monde russe », une notion inventée au XIXe siècle, mais qui prend un sens nouveau sous le régime poutinien en devenant l’un des instruments des efforts russes de déstabilisation de l’Occident et destiné à justifier la politique impérialiste russe.

Comme le relate l’un des plus importants écrivains russes contemporains, Mikhaïl Chichkine1, « pour comprendre comment agir avec la Russie, il faut commencer par démasquer la “conspiration” des mots… trouver le vrai sens, le sens caché des mots mensongers, ressassés. Ce sont des mots identiques en apparence dans deux langues différentes et qui paraissent donc familiers et intelligibles, alors que leur sens est tout différent. »

Rien que la traduction du mot russe « Мир » vers le français est déjà ambivalente puisque ce mot signifie à la fois « monde » et « paix ».

Si l’on ne met pas de l’ordre dans ce fouillis linguistique, on verra éternellement ressurgir le vieux discours du « pays énigmatique »… Les commentaires sur la « mystérieuse âme russe » sont légion. En fait, comme l’écrit Chichkine, les Russes ne sont ni énigmatiques, ni mystérieux. Il n’existe aucun peuple énigmatique et mystérieux. Il n’existe qu’une connaissance insuffisante. Nous parlerons donc bien du « monde » russe et malheureusement pas de « paix ».

Nous allons essayer d’aborder le concept de « monde russe » et son contexte, sous ses aspects historiques systémiques et géopolitiques. L’aspect religieux et le rôle du patriarcat de Moscou feront l’objet d’un travail ultérieur.

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« Oui au monde russe » : rassemblement anti-Maïdan à Moscou le 21 février 2015 // Grani.ru

Qu’est-ce le « monde russe » ?

Origines

Dans son livre intitulé Dans la tête de Vladimir Poutine2, le philosophe français Michel Eltchaninoff précise que « la notion de “monde russe” apparaît au XIXe siècle, avec les premières grandes justifications idéologiques de l’Empire russe. Elle renaît dans les années 1990, avec l’éclatement de l’empire soviétique. »

Eltchaninoff cite lui-même un autre chercheur russe, Chtchedrovitski3, qui s’interroge sur le « monde russe » et ses objectifs possibles d’autodétermination. « N’importe quel pays qui prétend au statut de […] puissance mondiale s’efforce non seulement de satisfaire les intérêts de ses concitoyens, mais doit travailler aux intérêts de citoyens d’autres États et d’autres pays. Plus la Russie sera nécessaire à un nombre important de citoyens d’autres États, et plus la Russie aura une position pérenne dans le monde. La gouvernance russe peut et doit chercher les fondements de sa durabilité et de sa nécessité dans les limites du “monde russe”, dans une politique de développement constructif de ses réseaux mondiaux. » Ce qui laisse entendre que la Russie doit s’occuper des Russes qui vivent dans d’autres États, même s’ils n’ont pas la citoyenneté russe !

Ainsi que le rappelle Eltchaninoff, Poutine souligne dès son premier discours d’investiture l’importance de « protéger le citoyen russe partout, et dans notre pays, et à l’extérieur de ses frontières. » (Moscou, 7 mai 2000). Il ne s’agit pas encore du « monde russe » proprement dit, qui concerne aussi les non-citoyens russophones… Mais l’année suivante, nous voyons que Poutine flatte aussi les membres du « Congrès des compatriotes » (Moscou, 11 octobre 2001). Il s’agit d’émigrés et de descendants d’émigrés russes qui rêvent de retrouver une place dans la « patrie » perdue ou fantasmée. On leur propose alors d’obtenir un passeport russe. Les aristocrates et les acteurs du monde de la culture sont dignement fêtés. Les hommes d’affaires et les professionnels se voient proposer des projets, de nouveaux contacts…

Le projet officiel consacré au « monde russe » prend forme dans les années suivantes et voit le jour en 2007 avec la création par décret, le 21 juin, de la fondation Rousski Mir (Monde russe). Il s’agit d’un organisme public destiné à la diffusion de la langue et de la culture russes, soutenant des programmes d’enseignement de la langue russe à travers le monde. Ses fondateurs sont le ministère russe des Affaires étrangères et le ministère russe de l’Éducation et des Sciences. La fondation est dirigée depuis 2022 par Viatcheslav Nikonov… qui n’est autre que le petit fils de Viatcheslav Molotov (ancien ministre soviétique des Affaires étrangères ayant signé le pacte « Molotov-Ribbentrop » en août 1939).

Soft power

Cette fondation est complétée par la création le 6 septembre 2008 d’une autre institution dénommée Rossotroudnitchestvo (coopération russe). Il s’agit d’une agence fédérale russe gouvernementale placée sous la juridiction du ministère russe des Affaires étrangères. Elle s’occupe principalement de l’administration des échanges culturels et de l’aide civile à destination de l’étranger. Elle succède à l’agence fédérale chargée des affaires de la Communauté des États Indépendants, des compatriotes vivant à l’étranger et de la coopération humanitaire internationale. Selon les estimations de l’OCDE, en 2019, l’aide officielle de la Russie au développement s’élevait à 1,2 milliards de dollars US.

Rossotroudnitchestvo est notamment le principal acteur de la politique d’influence culturelle du Kremlin en Afrique4. Un net renforcement est également observable en Amérique latine, en particulier depuis 20145. Rossotroudnitchestvo réalise ses missions par le truchement des Maisons russes de la science et de la culture à l’étranger. Avec la fondation Rousski Mir, la chaîne de télévision internationale Russia Today (avril 2005)6 et l’agence de presse multimédia Spoutnik (novembre 2014), elle occupe une place importante dans le soft power russe dans le monde. Cette vision s’est beaucoup renforcée à partir de 2013 dans les différents concepts de politique étrangère de la Fédération de Russie.

Des experts7 estiment que Rossotroudnitchestvo a organisé et orchestré de façon synchronisée des manifestations pro-russes à travers l’Europe en avril 2022 en soutien à l’invasion russe de l’Ukraine. Ces manifestations ont eu lieu simultanément à Dublin, Berlin, Hanovre, Francfort, Limassol et Athènes. En juillet 2022, l’Union européenne a imposé des sanctions à Rossotroudnitchestvo et à la fondation Rousski Mir, en relation avec l’invasion de l’Ukraine. Elle a aussi suspendu les activités et licences de diffusion de Spoutnik, de Russia Today et de leurs filiales pour cause de manipulation de l’information et promotion de la désinformation sur l’agression militaire contre l’Ukraine, combinées avec de la propagande visant à déstabiliser les pays voisins de la Russie, ainsi que l’UE et ses États membres. Comme l’écrit Galia Ackerman, « l’objectif de la Russie est de défendre les intérêts géopolitiques russes, d’élargir les zones d’influence du pays, en allant parfois jusqu’à leur annexion, et de combattre l’Occident démocratique, essentiellement les États-Unis et l’Union européenne. Comment ? En soutenant tous les mouvements — d’extrême gauche ou d’extrême droite — visant à affaiblir les pays occidentaux et ayant recours aux outils de la guerre “hybride”, comme le trolling, la diffusion de fake news, le chantage, la corruption et, tout simplement, le bon vieux mensonge. »8

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Rassemblement anti-Maïdan à Moscou le 21 février 2015. Photo : Alexeï Nassedkine

La doctrine Guérassimov

Il est intéressant de voir que les institutions que nous venons d’évoquer sont créées peu avant ou peu après la guerre de la Russie contre la Géorgie (7 au 16 août 2008) et dans la foulée de la « révolution orange » de 2004 en Ukraine.

Un autre document fondamental est la doctrine militaire russe de décembre 2014, mieux connue sous le nom de doctrine « Guérassimov ». « Dans un article publié en amont de la Conférence de Moscou sur la Sécurité Internationale (CMSI, mai 2014) consacrée aux « révolutions de couleur » [nom donné en Russie à une série de révoltes populaires dans différents pays contre des dictatures et des élections falsifiées, NDLR], le général Guérassimov, chef d’état-major des forces armées russes, développe un raisonnement selon lequel c’est l’évolution sociopolitique qui a rendu possible les révolutions de couleur modifiant par ce fait même la nature des conflits armés. Il arrive à la conclusion que « les règles mêmes de la guerre ont changé »9.

La source de pouvoir de l’État ne réside plus dans les forces armées mais dans le potentiel contestataire de sa population. En fait, le rapport entre action militaire et non militaire s’est inversé10. « Le point focal des méthodes de combat utilisées lors des conflits modernes est devenu l’emploi généralisé de mesures politiques, économiques, informationnelles, humanitaires et autres — appliquées en synergie avec le potentiel contestataire de la population. Tout cela est complété par l’utilisation secrète des forces spéciales, y compris l’exécution d’opérations d’information. L’utilisation ouverte de la force armée — souvent en guise de maintien de la paix ou de gestion de crise — se limite au stade final, essentiellement pour la consolidation du succès final dans le conflit. »11

Cette approche est ancrée fermement dans les institutions politiques et militaires russes. Ce qui précède est souvent repris sous un vocable qui aujourd’hui nous est devenu familier, celui de « guerre hybride ».

Le poids de l’histoire : modèle mongol versus modèle européen

Fréquemment, lors de ses interventions publiques, Poutine consacre énormément de place et de temps à l’histoire… En fait, à sa propre vision de l’histoire.

Un bref rappel historique permettra de comprendre la volonté du Kremlin d’éradiquer l’Ukraine de la carte de l’Europe et du monde et de salir son image (État néo-nazi, État failli). Cette volonté ne débute pas avec Poutine.

La Rous’ de Kyïv

L’histoire de Kyïv et de sa principauté, que l’on appelle « Rous’ », se développe entre la deuxième moitié du IXe siècle (880 – le prince Oleg) et 1240, où elle succombe aux coups de boutoir des invasions mongoles, après avoir servi pendant des décennies de bouclier pour le reste de l’Europe.

L’apogée de la Principauté de Kyïv se situe entre 980, début du règne de Volodymyr le Grand (980-1015) et 1054, fin du règne de Iaroslav le Sage (1019-1054). C’est sous Volodymyr que la Principauté de Kyïv est convertie au christianisme byzantin, en 988. Quant à Iaroslav le Sage, il unit sa famille aux plus grandes familles royales d’Occident. Sa petite-fille est mariée avec Henri IV, empereur romain germanique ; ses propres filles épousent respectivement André 1er de Hongrie, Harald III de Norvège, Henri 1er de France. Ses fils épousent respectivement la fille du Roi de Pologne Mieszko II, la fille de l’Empereur byzantin Constantin IX et la fille du comte de Badenberg (Autriche). La cour de Kyïv est alors apparentée aux plus grandes familles royales de son temps. La principauté de Kyïv est l’un des plus grands États européens de l’époque. Après la chute de Kyïv, en 1240, la tradition kyïvienne se poursuit dans la Principauté de Galicie-Volhynie (Lodomérie), jusqu’en 1340, date à partir de laquelle celle-ci est divisée entre la Pologne et la Lituanie.

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Le festival Rousski Mir à Serguiev Possad en 2019 // Service de presse du ministère des Sports de la région de Moscou

Origines de Moscou, de la Moscovie et de la Russie

Le nom de Moscou n’apparaît dans les chroniques qu’à partir de 1147. Loin de résister aux invasions mongoles, Moscou, qui n’était encore qu’un avant-poste commercial négligeable de la Principauté de Vladimir-Souzdal, fut brûlée en 1238 puis de nouveau pillée en 1293. Son site, dans la forêt, offrait cependant à Moscou une certaine sécurité contre les attaques mongoles.

Ayant visité à plusieurs reprises la horde de Khan Batu de 1238 à 1252, Alexandre Nevski maîtrisa tout le système et les coutumes de la Horde d’Or. Il devint un frère de sang du fils de Batu et un fidèle serviteur de la Horde d’Or. Ce prince de Vladimir-Souzdal ordonna au peuple de se soumettre à la Horde d’Or, entraînant près de trois siècles de colonisation de la Moscovie par les Mongols12. Son plus jeune fils, Daniel (1261-1303), élargit la principauté, et le fils de ce dernier, Iouri III de Moscou, forgea une alliance avec la Horde d’Or en épousant la sœur du Khan pour obtenir le titre de Grand-Duc de Vladimir-Souzdal. Le successeur de Iouri, Ivan Ier (1288-1341), conserve le titre grâce à sa coopération étroite avec les Mongols.

Si l’on compare l’évolution de Kyïv et de Moscou, on constate que leurs modèles étatiques divergent complètement. D’un côté, le développement de la Principauté de Kyïv et de ses successeurs en Galicie-Volhynie est axé sur la relation avec l’Europe, avec un développement basé sur le droit de Magdebourg. De l’autre, on observe la soumission de Moscou à la Horde d’Or et la colonisation de la Moscovie par celle-ci. Elle devint un oulous — une province — de l’empire mongol et fut soumise aux mêmes règles que l’ensemble de celui-ci. Comme l’écrit Mikhaïl Chichkine13, « le khan considérait les peuples asservis comme sa propriété. Les Mongols n’opprimèrent pas le peuple directement, préférant déléguer cette tâche aux princes russes complaisants. La loi fondamentale était la loi du plus fort. […] Avec le temps, la Horde d’or se divisa en plusieurs parties. À l’issue des luttes de pouvoir constantes au sein de l’empire en décomposition, l’oulous de Moscou s’imposa comme le plus fort. Un seul élément changea en son sein : la terre et le peuple, qui avaient jusqu’alors été propriété du grand khan appartenaient désormais au grand prince, lequel prit le nom de tsar. L’oulous demeura, en tant que système de domination et en tant que mentalité. »

Cependant, il faut rappeler que la Moscovie sous l’emprise de Pierre Ier a tenté de se moderniser, de s’européaniser. Et c’est ici que se trouve un point d’achoppement important. Pierre Ier, après ses différents voyages en Europe, décida de changer le nom de la Moscovie et adopta celui de Russie en 1721, revendiquant le passé de l’ancienne Rous’. Il permettait donc à la Moscovie qui s’était développée autour de Moscou suivant un modèle radicalement différent de Kyïv, de faire remonter ses origines au IXe siècle, au lieu du XIIe. Comme l’écrit l’historien autrichien Andreas Kappeler, « il ne s’agit là nullement de finasseries, car l’usurpation de l’histoire de la Rous’ par la Russie a dépouillé les Ukrainiens d’une histoire qu’ils peuvent s’approprier, d’un premier âge d’or. »14

En Occident, les termes de Rous’ et de Russie furent longtemps distingués. Rous’ était alors traduit par Ruthénie, avant que l’historiographie russe confonde le nom de Russie avec celui de l’ancienne Rous’ de Kyïv. Aujourd’hui encore, dans de nombreux ouvrages, il n’est pas rare de voir écrit abusivement Russie de Kyïv, au lieu de Rous’ de Kyïv…

Comme le souligne l’historien français Daniel Beauvois dans un article publié dans Libération le 11 décembre 2004, « La déformation et la captation d’héritage opérées par l’historiographie russe font remonter la naissance de l’État russe à l’époque de la principauté de Kyïv. Mais la principauté de Kyïv existait déjà aux IXe et Xe siècles, elle était alors le seul grand État des slaves orientaux. Or la Russie proprement dite (originellement appelée « Moscovie ») avec son état d’esprit impérial, est apparue au cours des XVe et XVIe siècles. »

L’existence d’une Ukraine indépendante fait de celle-ci un témoin gênant de cette usurpation historique. Il est donc plus simple de dire qu’elle n’a jamais existé. Pour paraphraser Staline, « plus d’Ukraine, plus de problème ».

Il est utile de rappeler ici quelques étapes du processus de russification de l’Ukraine qui sont autant de moments visant à éradiquer son existence même.

  • 1667, l’entreprise de russification des territoires ukrainiens fut lancée par le tsar Alexis Ier.
  • 1720, Pierre Ier ordonne l’expurgation de tous les éléments linguistiques du « petit russe » dans la littérature théologique imprimée en Russie ; il ordonne de réécrire en russe les décrets et documents juridiques rédigés en ukrainien.
  • 1763, Catherine II interdit l’enseignement de l’ukrainien à l’académie Mohyla à Kyïv.
  • 1804, Alexandre Ier interdit l’enseignement de l’ukrainien dans les écoles.
  • 1840 et suivantes, Nicolas Ier supervise la liquidation de l’autonomie urbaine des villes ukrainiennes et l’abolition du code juridique local qui remontait à la période polono-lituanienne. Il crée un nouveau récit historique et convertit les uniates ukrainiens à l’orthodoxie. Il fait arrêter les ukrainophiles.
  • 1863, sous Alexandre II, le ministre de l’Intérieur Piotr Valouïev émet un décret (oukaze) le 18 juillet interdisant la publication en langue ukrainienne (petit-russien) de livres religieux et pédagogiques recommandés pour l’alphabétisation primaire. Ce même ministre a déclaré qu’ « une langue ukrainienne n’a jamais existé, n’existe pas et n’existera pas ».
  • 1876, toujours sous Alexandre II, l’oukaze d’Ems, un décret impérial, renforce les prohibitions concernant l’utilisation de la langue ukrainienne. L’oukaze interdit l’utilisation de la langue ukrainienne dans l’impression (sauf pour la réimpression des documents anciens). Il interdit également l’importation de publications ukrainiennes et la mise en scène de pièces de théâtre ou de conférences en ukrainien… Selon une autre citation attribuée au tsar Nicolas II, « il n’y a pas de langue ukrainienne, seulement des paysans illettrés qui parlent le petit-russe ».
  • Le synode de l’Église orthodoxe russe interdit de prêcher en ukrainien.
  • Sous Alexandre III (1881-1894), il est interdit de choisir un nom de baptême à consonance ukrainienne…Vladimir/Volodymyr, Piotr/Petro…
  • Sous Nicolas II (1894-1917), le gouvernement proscrit le nom d’Ukraine et impose « Petite Russie ».
  • On pourrait continuer en rappelant qu’après le Holodomor de 1933, on encourage les Russes à repeupler les territoires du Donbass en relançant l’industrialisation. Staline aurait dit un jour que, « si les Ukrainiens avaient été aussi peu nombreux que les Baltes, il les aurait tous déportés »

Ce ne sont là que quelques exemples d’une politique tout à fait délibérée de suppression de l’identité ukrainienne qui se poursuivit dans l’URSS, à part une brève parenthèse entre 1920 et 1930 où une politique « d’ukrainisation » fut lancée en Ukraine pour obtenir le soutien de la population et essayer de consolider le pouvoir soviétique. Or cette politique qui fit s’épanouir de très nombreux talents ukrainiens, notamment dans les domaines de la littérature, du théâtre et du cinéma, fut suivie d’une période terrible qui porte le nom de « renaissance fusillée ». On emprisonna et on abattit toute cette jeune vague talentueuse qui venait d’éclore…

Puis Staline s’attaqua à la paysannerie dès 1931, avec la famine atteignant son apogée en 1932-1933. L’Ukraine a toujours été un grand pays agricole et c’est dans les campagnes que se préservent les traditions, la langue, le folklore. Il fallait donc éradiquer ces traditions, et le prétexte de collectivisation « forcée » — puisque chaque paysan tient à sa terre — fut à la base d’un génocide, d’une famine artificielle dénommée Holodomor où l’on a confisqué aux paysans toutes leurs réserves de céréales, tous les animaux de la ferme, etc. Cette famine fit un minimum de quatre à cinq millions de victimes sur les terres les plus fertiles du monde. D’autres sources mentionnent des chiffres bien plus élevés encore, de l’ordre de 7 à 10 millions, mais beaucoup d’archives ont été détruites ou emportées à Moscou et ne peuvent être consultées. Parallèlement, on supprima les églises uniate (gréco-catholique) et orthodoxe (autocéphale) d’Ukraine et on imposa en Ukraine le patriarcat de Moscou qui devint une puissante cinquième colonne au service de l’empire.

Puis vint la Seconde Guerre mondiale avec, selon les historiens, 9 millions de victimes ukrainiennes : 5 millions de soldats et 4 millions de civils…

Peu de gens connaissent l’histoire ou n’en connaissent pas d’autre que celle qui s’est inspirée, bon gré mal gré, de l’historiographie russe avec ses concepts édulcorés de « peuples frères », de « sainte Russie » mais aussi de « troisième Rome » et de l’idée d’un « monde russe » sans frontières… Or la méconnaissance de l’histoire ne nous dédouane pas de notre responsabilité, et aujourd’hui beaucoup de gens, et avant tout d’Ukrainiens, redécouvrent leur véritable histoire.

Conclusion

Récemment, lors d’une visite scolaire, Poutine demanda à une classe d’élèves ce que représentait la Russie. Quand un élève modèle commença à lui répondre en parlant de géographie et en mentionnant les pays frontaliers de la Russie, Poutine l’arrêta gentiment en lui disant… : « C’est très très bien… mais les frontières de la Russie ne s’arrêtent nulle part .»

Si la Russie n’a pas de frontières, le « monde russe » en a encore moins et, au vu des moyens déployés pour le soft power évoqué plus haut et mis en œuvre par la Russie, le monde russe est en train de s’étendre.

Il s’étend aussi de façon extrêmement brutale en Ukraine occupée où l’on continue de russifier la population… en détruisant tous les manuels scolaires ukrainiens et en les remplaçant par des manuels russes, en déportant des enfants pour les rééduquer ou les faire adopter en Russie, en supprimant l’accès aux médias ukrainiens et en les remplaçant par des médias russes, en contraignant la population à prendre des passeports russes pour pouvoir bénéficier d’allocations sociales ou autres, sans même parler de l’annexion de territoires, alors même qu’ils ne sont pas conquis (en deux ans, plus de 600 000 personnes sur une population de 2,5 millions ont reçu des passeports russes). Ce ne sont là que quelques exemples parmi d’autres mais très révélateurs de ce qui pourrait arriver à l’Ukraine si elle devait perdre cette guerre, qui est pour elle certainement une guerre existentielle.

Comme l’écrit la chercheuse Anna Colin Lebedev15, le « monde russe » renvoie donc à une zone d’influence plus large que le territoire de la Russie, plus large même que son voisinage immédiat, à travers une entité aux contours volontairement flous. Il se fonde sur l’attachement à la langue et à la culture russes. Il inclut également les sympathisants, ceux qui se sentent proches de cette langue et de cette culture sans y être liés par leurs origines. Elle précise encore que « derrière le lien spirituel ou culturel qui peut à juste titre faire du “monde russe” un centre d’attraction, il y a un instrument de politique étrangère aux accents belliqueux. » 

Dans le cas concret de l’Ukraine, il s’agit d’une politique d’effacement d’un peuple et de sa culture au profit de l’extension du « monde russe » et de la russification des territoires convoités. Comme le précisait Poutine, on ne sait pas où cela s’arrêtera parce que « les frontières de la Russie ne s’arrêtent nulle part ». Mais alors, on pourrait répondre à Poutine : si la Russie n’a pas de frontières, elle peut aussi rétrécir.

Zénon Kowal est un diplomate belge, délégué général honoraire des gouvernements francophones de Belgique (Wallonie-Bruxelles), ancien conseiller spécial à l'ambassade d'Ukraine, décoré de la médaille de l'ordre du mérite en Ukraine.

Notes

  1. Mikhaïl Chichkine, La paix ou la guerre – réflexions sur le monde russe. Les éditions Noir sur Blanc, 2023, p.25.
  2. Michel Eltchaninoff, Dans la tête de Vladimir Poutine, Solin/Actes Sud, 2015, pp.161-163.
  3. Rousski mir. Vozmojnye tseli samoopredelenia, sur le site Rousski Arkhipelag ( « Le monde russe. Objectifs d’autodétemination possibles »).
  4. Ibrahima Dabo, « L’Agence fédérale Rossotroudnitchestvo est le principal acteur de la politique d’influence culturelle du Kremlin en Afrique (décryptage) », Contrepoints, 21 décembre 2023.
  5. « Le pari réussi du soft power russe en Amérique latine », Regards sur l’Est, 27/02/2023.
  6. « 700 millions de spectateurs, dans le monde entier écoutent et regardent RT qui diffuse 24h sur 24 en anglais, arabe, espagnol et français. » Voir Galia Ackerman, Le régiment immortel, Premier Parallèle, 2019, pp. 220-221.
  7. Ben Noble, Mark Galeotti, Sam Ramani, “Kremlin is behind pro-Russian protests in Europe”, The Times, 16/04/2022
  8. Galia Ackerman, op. cit. p. 195.
  9. Valéry Guérassimov, « Les nouveaux défis nous obligent à repenser la nature et les méthodes de la guerre », Military-Industrial Courier, 27 février 2013.
  10. Erik Claessen, « La pensée militaire russe : Guerre sans contact, guerre sans victoire », Défense Nationale 2016/5 (N° 790), p. 103-107.
  11. V. Guérassimov, op. cit.
  12. L’historiographie russe a toujours présenté Alexandre Nevski comme un glorieux vainqueur des Teutons (voir le film d’Eisenstein Alexandre Nevski), devenu un saint de l’Église orthodoxe russe, mais la réalité est plus sombre. Nevski a choisi de combattre les armées occidentales, tout en se soumettant au joug mongol, car il espérait affirmer son pouvoir sur les autres princes russes avec l’aide des khans. Son règne n’est pas marqué par un affaiblissement de l’oppression de la Horde d’or, mais par son renforcement et sa diffusion dans les régions de Russie qui n’ont pas été touchées par l’invasion de Batu. Les campagnes punitives des khans contre la Russie sont devenues la norme à partir de l’époque d’Alexandre Nevski. [Note de la rédaction]
  13. Chichkine, op. cit., pp. 30-32.
  14. Andreas Kappeler, Russes et Ukrainiens, les frères inégaux – du moyen-âge à nos jours, CNRS Éditions, 2022, pp. 278-279.
  15. Anna Colin Lebedev, Jamais frères ? Ukraine et Russie : une tragédie postsoviétique, Seuil, 2022, pp. 90-91.

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