Un même combat démocratique en Ukraine et en France

En France, l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale a fait l’effet d’un tsunami. Dans trois semaines, nous risquons de voir advenir une cohabitation qui mettrait à rude épreuve le soutien français à l’Ukraine, et jusqu’aux fondements de notre démocratie. Cependant, même dans ces heures sombres, la lutte pour défendre la démocratie n’est pas perdue. Elle doit s’inscrire dans le long terme.

Dans la sidération qui a suivi le résultat français des élections européennes de dimanche dernier et l’annonce quasi immédiate de la dissolution de l’Assemblée nationale par le président de la République, il n’a presque pas été question d’Europe ni d’Ukraine. Pourtant, ce résultat et cette décision mettent en danger plus que jamais l’avenir de l’une et de l’autre.

Plus de 50 % des votants ont porté leurs suffrages sur des listes qui veulent remettre en cause la construction européenne et dont les responsables ont repris au moins une partie des arguments de Vladimir Poutine, dans les semaines qui ont précédé et suivi le déclenchement de la prétendue « opération militaire spéciale » russe en Ukraine, fin février 2022. Les mêmes s’opposent aujourd’hui, au nom d’un appel à une paix factice, à l’engagement de la France et de l’Europe dans la fourniture aux troupes de Kyïv des armes et de l’assistance nécessaires pour combattre l’agresseur et libérer leur pays de la botte poutinienne. Les mêmes présentent encore les États-Unis de Joe Biden comme des adversaires et ont demandé la sortie de la France de l’OTAN ou, au minimum, de son commandement intégré. Une telle décision, dans les circonstances présentes, entraînerait un affaiblissement de l’Alliance au moment où l’on envisage sérieusement à Moscou la possibilité d’un affrontement conventionnel à moyen terme et où la menace nucléaire ne cesse d’être agitée contre les pays qui soutiennent l’Ukraine. Ce résultat montre qu’une large partie de nos concitoyens, plus de la moitié de ceux qui sont allés voter, n’a pas pris la mesure de ce qui se joue en Ukraine et ne comprend pas que la guerre déclenchée par Poutine engage l’avenir de la démocratie et des libertés sur le continent européen.

Le président Emmanuel Macron a pris un risque considérable en décidant d’une dissolution immédiate et d’une campagne électorale au pas de course. Rien ne l’y obligeait. Le choix de cette précipitation, pour mettre les Français au pied du mur d’une décision de livrer ou non le pays aux extrêmes, n’est pas plus démocratique que celui qui aurait consisté à prendre le temps d’installer, avec le soutien des forces de gauche et de droite attachées aux principes fondamentaux de notre Constitution, un mode de scrutin tempéré (proportionnel avec un seuil minimal pour avoir des élus ou avec une prime majoritaire) ou mixte (scrutin majoritaire avec une forte dose de proportionnelle). C’était ce que souhaitait l’ancienne Première ministre Élisabeth Borne. En mars dernier, Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale, avait fait une proposition dans ce sens qui n’a, hélas, pas été soutenue par une partie de son propre camp.

L’actuel scrutin majoritaire à deux tours oblige à des alliances préalables pour avoir une chance de remporter des sièges. Il ne laisse aux sociaux-démocrates, d’une part, et à la droite républicaine, de l’autre, que le choix d’une alliance préalable avec le bloc présidentiel central ou avec les extrêmes, sans leur permettre d’exister par eux-mêmes et de compter, sur la scène politique nationale, leur poids réel en nombre de votes citoyens et non seulement en fonction d’estimations sondagières. En outre, il fige le bloc central dont les composantes ne se présentent pas séparément devant les électeurs (c’est sans doute la raison pour laquelle une partie de la majorité présidentielle n’a pas voulu de la proportionnelle, préférant éviter une remise en jeu de ses rapports de force internes).

En définitive, ce mode de scrutin prive les citoyens de la possibilité d’exprimer un choix nuancé, pluriel, à partir duquel pourrait se composer une majorité, sur la base du refus de l’abandon de l’Ukraine et du détricotage de l’Union européenne. Une telle majorité aurait comme premier objectif de défendre la démocratie mise en danger par la montée des extrêmes en France, et sur la scène internationale par la volonté de Moscou et Pékin d’en finir avec les institutions et les traités internationaux. Seule une telle majorité pourrait marginaliser les radicalités qui pourrissent désormais le débat politique. Elle appellerait, pour la conduire, une personnalité qui a fait la preuve de sa capacité à ne pas se mettre en position de surplomb, pour conduire un véritable travail collectif sans calcul partisan. Cela aurait évidemment supposé que le Président accepte une forme de cohabitation avec la coalition des modérés, mais celle-ci aurait été favorisée par un accord fondamental entre le chef de l’État et le gouvernement sur l’axe de la politique étrangère, celui de l’engagement dans la construction européenne, de la défense de l’Ukraine, du refus de céder du terrain aux puissances totalitaires.

Une telle convergence entre les deux branches de l’exécutif, telle que la Constitution française les a définies, n’existera évidemment pas en cas de victoire totale ou partielle du RN. Or celle-ci est pour le moins probable. Si elle advient, la voix de la France au sein des instances européennes — et pas simplement au Parlement — sera affaiblie, voire discordante. Cela compliquera encore davantage les décisions à prendre pour soutenir financièrement et militairement l’Ukraine et consolider l’Union. Or dans les mois qui viennent, si l’aide européenne faiblit, l’avenir de la guerre peut pencher en faveur de la Russie. On a vu combien le « trou d’air » dans l’aide américaine a mis ces dernières semaines les troupes de Kyïv en très grande difficulté, au bord de la rupture. Une nouvelle disette de munitions, d’équipement et de financement, donnera à Moscou un avantage considérable.

Au-delà de l’Ukraine, c’est aussi la capacité de l’Europe et celle de la France à reconstruire un outil de défense à la hauteur des enjeux internationaux qui seront affaiblies, dans un contexte où une possible élection de Donald Trump aux États-Unis laisse planer un doute sur le rôle futur et l’avenir de l’OTAN. Enfin, ce qui est en jeu, c’est la possibilité de donner à l’Union européenne les moyens non seulement de demeurer la grande puissance économique de dimension mondiale qu’elle constitue aujourd’hui, mais de cesser d’être un nain politique face aux puissances prédatrices russes et chinoises, d’une part, et face au « parrain » américain, de l’autre, au moment où le monde est en pleine mutation.

S’il n’est plus l’heure de changer la loi électorale et si le piège du scrutin majoritaire à deux tours risque de produire les effets qui viennent d’être décrits, le combat pour la démocratie ne s’interrompt pas, néanmoins. Il faut continuer à le mener à la fois dans les institutions européennes, sur la scène politique française et en Ukraine, en l’inscrivant dans le long terme. En France, l’arrivée du RN aux responsabilités gouvernementales ne fait pas disparaître les institutions ni les contre-pouvoirs qu’elles prévoient. Le Président aura un rôle à jouer, de même que le Sénat et le Conseil constitutionnel. La presse et les médias libres ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Par conséquent, si une manche risque d’être perdue, la partie n’est pas finie, tant s’en faut, et il y a encore beaucoup de moyens d’agir pour transmettre et faire valoir les principes démocratiques. Le plus grand danger qui nous menace est celui du découragement, au moment où il faut au contraire se mobiliser durablement. Rappelons-nous que les démocrates polonais ont fini, avec Donald Tusk, par avoir raison du régime libéral installé par le PiS. Victoire confirmée lors du scrutin européen du 8 juin.

Une première exigence est de manifester concrètement qu’il n’est pas possible de pactiser d’une manière ou d’une autre avec les extrêmes. Il faut refuser d’être leur otage et de leur servir de marchepied. Par conséquent, tous les hommes et les femmes politiques qui entendent briguer dans les jours prochains les suffrages des Français pour défendre la démocratie devraient refuser de s’allier aux extrêmes, de sorte que le choix des électeurs puisse se faire dans la clarté et la vérité.

La première urgence, aujourd’hui, en vue du second tour, c’est de dresser un cordon sanitaire contre les forces dont l’action et le discours sont aux antipodes des principes démocratiques. C’est sur cette base qu’il faudra ensuite se donner les moyens de continuer à soutenir l’Ukraine, dont les citoyennes et citoyens paient un très lourd prix pour s’opposer à l’avancée du fascisme poutinien, et préparer les nouvelles échéances politiques françaises. Car, n’en doutons pas, il ne faudra pas longtemps avant que nous retournions de nouveau aux urnes, et que les défenseurs de la démocratie aient l’occasion de reprendre la main.

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Jean-François Bouthors est journaliste et essayiste, collaborateur de la revue Esprit et éditorialiste à Ouest-France. Il est auteur de plusieurs livres dont Poutine, la logique de la force (Éditions de l’Aube, 2022) et Démocratie : zone à défendre ! (Éditions de l’Aube, 2023). Il a été, avec Galia Ackerman, l’éditeur des livres d’Anna Politkovskaïa aux Éditions Buchet/Chastel.

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