Il a survécu à son exécution par les militaires russes. L’histoire de Yevhen Roman

Yevhen Roman, militaire ukrainien de la 5e brigade d’assaut, a été victime d’un crime de guerre commis par des soldats russes. Le 14 mars 2023 au soir, Roman et quatre de ses camarades ont été faits prisonniers par les Russes dans le village d’Ivanivske près de Bakhmout. Bien que les Ukrainiens se soient rendus et ne soient plus armés, un soldat russe les a mitraillés. Yevhen a miraculeusement survécu. Son histoire est racontée par le service ukrainien de Radio Free Europe/Radio Liberty.

Yevhen Roman a 41 ans. Il s’est porté volontaire pour le front dès le début de la guerre, en avril 2022.

Le militaire montre les blessures sur ses bras causées par les balles lors de la fusillade. Selon lui, une balle a traversé son bras gauche au-dessus du coude et est ressortie. Dans son bras droit, une balle est encore présente.

« Les médecins qui m’ont opéré m’ont expliqué que la balle n’avait touché aucun vaisseau sanguin : seule l’os et les muscles de mon bras droit ont été endommagés. Deux balles ont pénétré dans la même direction, suivant la rafale de la mitraillette », raconte Yevhen Roman.

Il a été fusillé le 14 mars 2023. La veille, le 13 mars, Yevhen et ses camarades étaient partis en mission de combat. Ce jour-là, ils étaient à Ivanivske, situé à l’ouest de Bakhmout, défendant leur position pour empêcher l’ennemi de franchir la ligne de défense. Au printemps 2024, Bakhmout était le point le plus chaud du front ukrainien et a finalement été occupé par les Russes, malgré des pertes importantes.

Le lendemain, le 14 mars, juste après midi, les Russes ont commencé à bombarder intensivement les positions de l’unité de Roman.

« Il était impossible de se terrer. J’entendais les sons de plus en plus proches et soudain il y a eu une explosion, raconte Yevhen. J’ai perdu connaissance, j’ai senti comme si mon corps se soulevait, comme si mon âme me quittait. Je pensais que je ne survivrais pas. »

« Je suis revenu à moi six heures plus tard, il faisait déjà nuit. J’ai entendu les voix de nos gars à côté. Mais soudain, des soldats russes nous ont attaqués. Ils étaient trois, un plus âgé et deux jeunes, se souvient Yevhen. Ils ont pointé leurs mitraillettes sur nous et nous ont ordonné de retirer nos gilets pare-balles. »

« Puis ont commencé les questions : qui nous étions, ce que nous faisions ici. Un de nos jeunes soldats a expliqué que nous étions sur notre terre et que nous la défendions », raconte l’Ukrainien.

Ensuite, selon Roman, lui et ses camarades ont déposé leurs armes et se sont rendus.

« Les gars sont sortis sans armes. Quand on te pointe une mitraillette sur la tête, tu ne prends rien avec toi. Tu sors parce que tu sais que c’est la captivité », dit Yevhen.

Yevhen Roman a été le dernier des cinq soldats ukrainiens à se rendre. Il raconte que les soldats russes n’ont pas remarqué son gilet pare-balles parce que tout s’est passé très rapidement et dans l’obscurité. C’est ce qui lui a sauvé la vie.

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Yevhen Roman sur le front // Courtesy photo

Il affirme qu’aucun ordre d’exécution des prisonniers n’a été donné par les Russes : la décision a été prise par les militaires eux-mêmes.

« Avant que nous ne sortions, trois mitraillettes étaient pointées sur nos têtes. Nous étions alignés. Le soldat russe le plus âgé se tenait à 4 ou 5 mètres de nous, et c’est lui qui a tiré la rafale », raconte Yevhen. « Les gars sont tombés comme des noix. Je suis tombé à côté d’eux, mais je savais que j’étais toujours en vie. »

« La douleur était très forte. Tous les soldats ukrainiens n’ont pas immédiatement succombé. L’un d’eux a essayé de frapper ma jambe pour montrer qu’il était encore en vie. Les gars sont tombés les uns sur les autres, et je suis tombé le dernier », se souvient Roman.

« C’était un crime de guerre », souligne-t-il.

Cependant, il n’imaginait pas que celui qui avait fusillé les soldats ukrainiens se retrouverait bientôt à côté d’eux.

« Je n’aurais jamais pu imaginer comment Dieu punit instantanément. C’est le karma, raconte Yevhen. Il ne s’était écoulé que trois ou quatre minutes avant qu’ils ne soient également abattus. Ils marchaient et parlaient, et soudain une mine a explosé sous leurs pieds, arrachant la jambe du soldat russe qui nous avait tiré dessus. »

« Il criait, demandait de l’aide, mais aucun de ses camarades ne s’est approché de lui. Il gisait à notre gauche. Je me souviens très bien de son visage, je ne l’oublierai jamais, raconte Yevhen Roman. Il avait environ 50 ans. »

Blessé, Yevhen se souvient d’être resté longtemps allongé parmi ses camarades morts, mais lorsque le silence est revenu, il a décidé de se lever pour évaluer la situation. Cependant, à environ 30 mètres de lui, il a aperçu plusieurs soldats russes.

« L’un d’eux m’a regardé, et j’ai juste levé les bras avant de retomber sur le ventre. Ils savaient que j’étais un “300” (blessé), souligne Yevhen. Je les ai entendus informer leur commandant qu’il y avait un “300” ici. Je les ai entendus parce que leur radio était forte. Mais le commandant leur a dit de laisser tomber, car “il finirait bien par mourir”. »

« Ils ont pris position et ont attendu, mais notre drone est arrivé », raconte Yevhen.

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Yevhen Roman à l’hôpital // Courtesy photo

Yevhen n’a eu l’occasion de retourner vers ses camarades que le lendemain, le 15 mars, lorsque les Ukrainiens ont lancé un bombardement de mortiers sur l’ennemi. Il raconte qu’il a rampé à quatre pattes pour éviter d’attirer l’attention et augmenter ses chances de survie.

« Je ne sais pas d’où m’est venue la force de me lever, mais je priais constamment », raconte l’Ukrainien. « Là-bas, à la guerre, il n’y a pas de larmes, mais sans prière, on ne va nulle part. Je me suis mis à genoux et j’ai rampé. J’ai même pris un thermoviseur pour que l’ennemi ne l’ait pas. Finalement, j’ai atteint notre mitrailleur. Il s’est tourné vers moi avec sa mitraillette et m’a dit : “D’où viens-tu ? Tu étais allongé sous l’arbre ? J’aurais pu te tuer !” »

Yevhen dit qu’il se demande constamment pourquoi il est le seul à avoir survécu, alors que ses autres camarades sont restés allongés là, abattus. A-t-il fait quelque chose qui méritait davantage ? Ou peut-être doit-il encore accomplir quelque chose à l’avenir ? Ou peut-être n’a-t-il pas encore accompli quelque chose dans sa vie ?

« Nous vivons sans remarquer ce que Dieu nous donne. J’ai vu le visage de mon camarade abattu. Il se tenait à côté de moi, raconte Yevhen. Bien sûr, je pensais aussi que je ne survivrais pas. À ce moment-là, je ne pensais ni à mon fils, ni à ma mère, ni à aucune richesse matérielle. Ma première pensée a été de respirer cet air. Je voulais voir la neige, la terre, l’herbe, les arbres. Tout ce que nous voyons autour de nous quand nous sommes encore vivants. »

« J’ai apprécié tout cela, car je pensais que je ne reverrais jamais ce monde. J’avais oublié un instant que je portais un gilet pare-balles. Et je ne savais pas où le tireur allait viser : il aurait pu toucher le cou, les jambes, la tête. »

Du fait de ses blessures, Roman a été soigné longtemps à l’hôpital. Il est retourné à l’armée, bien qu’il peine à porter des charges physiques lourdes. Il lui est encore difficile de se rappeler ses camarades abattus, leur corps tombés qu’il ne pouvait ni recouvrir de terre ni emporter pour les inhumer. 

« Je n’ai rien fait de spécial dans ma vie. Ces morts étaient comme moi, dit Yevhen. Ma mère prie pour moi. Quand j’étais blessé et que des soldats russes étaient à côté, je priais et me suis promis, à moi-même et à Dieu, que je raconterais aux gens tout ce que j’ai vu et vécu. Mais il n’y a pas d’héroïsme en moi. Je n’ai sauvé personne. Mon héroïsme pourrait résider dans le fait que j’ai décidé de défendre mon pays. »

Traduit de l’ukrainien par Desk Russie. Version originale.

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Halyna Terechtchouk est journaliste au service ukrainien de Radio Liberty. Elle travaille pour ce média depuis 2000. Elle est diplômée de la faculté de journalisme de l'Université nationale Ivan Franko de Lviv. Elle a travaillé tant pour la télévision que pour la presse écrite.

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