Solidarité avec l’Ukraine : un mouvement spontané en France, SOS Ouman

La solidarité des Français avec l’Ukraine et les Ukrainiens est un mouvement spontané de notre société civile. Desk Russie a déjà publié un entretien avec Benoît Hardy, un entrepreneur français qui a créé une association, FUSA, pour fournir bénévolement des équipements à l’armée ukrainienne. Un autre exemple de cet engagement est l’association SOS Ouman, créée par Nicolas Miletitch, un ancien journaliste de l’AFP, afin d’aider des personnes déplacées et des blessés.

Nicolas Miletitch, on vous connaît comme journaliste à l’AFP. Vous avez couvert les guerres qui ont accompagné la dissolution de la Yougoslavie. Vous avez aussi été en poste à Moscou dans les années 1970, où l’aide que vous apportiez aux dissidents vous a valu un séjour écourté par le KGB. Vous n’êtes revenu en Russie qu’après la chute du communisme et vous avez alors été directeur de l’Agence France-Presse à Moscou.

J’ai passé au total une quinzaine d’années à Moscou, sous Brejnev, Eltsine et Poutine. Mon dernier séjour, comme directeur de l’AFP, s’est déroulé de 2010 à 2018. À partir de 2014, je me suis souvent rendu en Ukraine, dans les régions de Donetsk et Louhansk, contrôlées par les séparatistes pro-russes.

Comment avez-vous commencé votre activité d’aide humanitaire à l’Ukraine ?

Deux semaines après le début de l’invasion de l’Ukraine, mon épouse a organisé un concert avec la participation de chœurs de plusieurs églises orthodoxes russes de Paris, au profit des Ukrainiens victimes de la guerre. Parmi les choristes, il y avait des Russes ou des personnes d’ascendance russe, des Ukrainiens, des Bélarusses, des Français bien sûr… L’invasion venait tout juste de commencer et l’émotion était très forte dans l’opinion publique. Résultat : la somme recueillie lors de ce concert a été considérable. Un choriste ukrainien nous a alors parlé d’amis à Ouman qui avaient lancé un appel à l’aide en raison de l’afflux de réfugiés dans cette ville située à 200 km au sud de Kyïv.

Ça m’a semblé une bonne idée d’essayer de faire quelque chose directement avec les gens sur place plutôt que d’envoyer un gros chèque à une organisation comme la Croix-Rouge ou Caritas.

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Nicolas Miletitch. Photo : Ivan Abatourov, CC BY-SA 4.0

J’ai envoyé un message aux amis de notre choriste, Olga et son mari Vadim, en m’excusant de ne pas écrire en ukrainien mais en russe, en expliquant qu’on ne se connaissait pas mais que j’avais de l’argent pour eux, que je voulais savoir ce dont les habitants avaient besoin en priorité et que je me proposais de leur apporter le tout sur place. Comme c’était l’époque où on cherchait un peu partout en Ukraine des agents de diversion russes et des groupes infiltrés, Olga et Vadim m’ont avoué plus tard qu’ils s’étaient posé beaucoup de questions en recevant mon message !

Finalement, je me suis rendu à Ouman en mars 2022 avec un premier chargement. Au tout début de l’invasion, cette ville de 90 000 habitants avait vu arriver environ 300 000 réfugiés fuyant Odessa, Kherson, Mykolaïv… Les besoins en nourriture, produits d’hygiène et médicaments de base étaient très importants.

De retour à Paris, j’ai eu envie de continuer. J’en ai parlé à un ami, un ancien de l’AFP lui aussi, Denis Hiault, qui a tout de suite été intéressé, et c’est avec lui qu’est née notre association SOS Ouman.

Comment se passe concrètement l’organisation d’un voyage ?

Première chose, on fait un point avec nos interlocuteurs à Ouman : nos contacts habituels Olga et Vadim, la mairie, le centre de réfugiés, le centre de rééducation des blessés et l’hôpital, pour connaître les besoins du moment. Il y a des demandes permanentes (par exemple les produits d’hygiène et certains produits médicaux), et d’autres qui dépendent de l’évolution de la situation locale. Quand les réseaux électriques ont été très touchés, pendant l’hiver 2022-2023, on nous a demandé d’apporter des générateurs. Maintenant, on ne nous en demande plus.

Aujourd’hui, notre association a grandi ; nous avons des « antennes » à Paris, à Romilly-sur-Seine (ville jumelée avec Ouman), dans le nord, l’est et le sud de la France, ce qui permet de multiplier les sources d’approvisionnement.

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Photo : sos-ouman.fr

Des amis médecins nous ont mis en contact avec des hôpitaux qui nous ont donné des lits médicalisés et d’autres types de matériel spécifique pour les grands blessés. Nous récupérons aussi chez des particuliers ou dans des établissements spécialisés des fauteuils roulants, des déambulateurs, des béquilles, autant de choses malheureusement très demandées là-bas. Des infirmiers, infirmières et pharmaciens ont mis sur pied des réseaux de collecte et nous donnent beaucoup de médicaments et de matériel médical.

Pour les vêtements, nous recevons pas mal de choses de la part de particuliers. Au début de notre activité, quand nous n’avions pas encore beaucoup de sources d’approvisionnement, nous avons été considérablement aidés par la Croix-Rouge de Romilly.

Il y a évidemment des choses qu’on nous demande et que nous ne pouvons pas trouver gratuitement, il faut les acheter. Par exemple, une table chirurgicale, des fils de suture, des compresses hémostatiques ou des garrots.

Ensuite, il faut mettre tout ça quelque part en attendant notre départ (merci à ceux qui nous offrent un entrepôt !) et chercher de bonnes âmes disposées à nous prêter des véhicules pour aller à Ouman. Cela a été parfois très difficile à trouver… Bien sûr, ce n’est pas évident pour un particulier, un entrepreneur ou une mairie de prêter une camionnette en sachant que c’est pour aller en Ukraine…

Cela suppose aussi des gens « partants » pour faire le voyage…

Pas de problème de ce côté-là ! Lors de nos derniers voyages, en novembre 2023 et avril 2024, nous avions sept véhicules, avec des conducteurs venant de Lille, Paris, Dijon, Romilly, Rognes et Aups (sud de la France), et même de Madrid !

Au total, depuis le début de notre action, nous avons livré des dizaines de tonnes d’aide : des petits pots de nourriture et des couches pour bébés, des lits médicalisés et des fauteuils roulants électriques, des produits d’hygiène et des vêtements, des jouets et des chocolats pour les enfants à Noël, des générateurs, des tonnes de cahiers et papier à dessin pour les écoles (offerts par une grande marque française !), des centaines de garrots et des milliers de pansements hémostatiques, des centaines de cartons de médicaments, des tables, des chaises et des éclairages de secours pour équiper les abris souterrains, obligatoires dans tous les établissements scolaires, des tonnes de produits alimentaires…

J’allais oublier ! Nous avons aussi apporté des centaines de kilos de croquettes pour chiens et chats donnés par la SPA et une autre organisation, YouCare. La nourriture pour les animaux, ça n’a rien d’anecdotique, contrairement à ce qu’on pourrait penser de prime abord : pour les personnes âgées isolées et les enfants réfugiés qui ont pu garder leur animal de compagnie, c’est un lien très fort avec « la vie d’avant », c’est aussi de l’affection, un vrai renfort psychologique alors que leur existence est bouleversée !

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Photo : sos-ouman.fr

Qui sont vos donateurs et ceux qui vous aident ?

Parmi ceux qui nous aident financièrement, il y a des particuliers, des entreprises, des communautés religieuses orthodoxes, catholiques et protestantes, des mairies, deux conseils régionaux, des hôpitaux… Des amis organisent des événements au profit de notre association SOS Ouman, des concerts, brocantes et même des banquets gastronomiques !

En fait, une association comme la nôtre repose sur un réseau d’amis et de soutiens qui s’étend peu à peu, et où chacun amène ses compétences et ses propres filières.

Pourquoi ne pas s’appuyer sur les grandes associations quasi professionnelles de l’aide humanitaire ?

Bien sûr, les grandes associations ont des moyens que nous n’avons pas et font des choses que nous ne pouvons pas faire. En revanche, une petite structure comme la nôtre permet d’avoir un contact direct avec les destinataires de notre aide et de répondre de manière modeste mais concrète à leurs demandes. Et ça, c’est quelque chose qui motive beaucoup les personnes qui aident SOS Ouman.

Nous y allons tous les trois ou quatre mois, nous connaissons bien nos contacts sur place depuis maintenant deux ans. Il y a une certaine satisfaction à tout faire de A à Z : recueillir des fonds, récupérer gratuitement ce qui peut l’être et acheter le reste, contrôler la qualité et l’adéquation de ce qu’on nous a donné avec ce qui a été demandé, que ce soient des vêtements, des médicaments ou d’autres choses, et finalement livrer le tout nous-mêmes à Ouman, soit environ 5000 km aller-retour.

Tirez-vous de vos voyages une meilleure connaissance du conflit ?

On voit directement les choses, donc c’est plus frappant que de lire ça dans un journal ou de le regarder à la télévision. Je pense par exemple aux murs recouverts de photos des soldats tombés au front qui se trouvent dans chaque ville. À chaque nouveau voyage, les photos sont plus nombreuses. On sait bien qu’il y a de plus en plus de morts, mais là, quand vous voyez les photos de ceux qui ont été tués, ça devient quelque chose de très concret.

On voit aussi comment la population vit avec des alertes aériennes quasi-quotidiennes. Elles peuvent durer plusieurs heures. Les enfants restent alors enfermés dans les abris organisés sous les lycées, les écoles et les jardins d’enfants. Des drones russes sont abattus régulièrement au-dessus de la ville, mais certains échappent à la DCA et provoquent des destructions et des incendies. L’année dernière, un missile russe a frappé un immeuble d’habitation de 10 étages à Ouman et fait 18 morts. Là aussi, c’est une chose de lire ça dans la presse et c’en est une autre de le voir soi-même.

Pouvez-vous nous donner votre adresse pour que les lecteurs de Desk Russie puissent éventuellement vous aider ?

L’adresse de notre site est sos-ouman.fr. On peut me contacter aussi via Desk Russie, qui transmettra.

Si vos lecteurs veulent nous aider, voici ce que nous recherchons en priorité pour notre prochain voyage, prévu en septembre : des orthèses, des compresses, des instruments chirurgicaux, du matériel pour arthroscopie, dix appareils de traitement à pression négative (VAC) et les consommables qui vont avec, des ordinateurs portables (pas forcément neufs) et des produits d’hygiène. 

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Né à Paris en 1944, professeur de philosophie, directeur de l’Institut d’histoire sociale, centre de réflexion anti-totalitaire fondé par Boris Souvarine, Pierre Rigoulot a publié notamment : Des Français au goulag, (Fayard 1984), Les Aquariums de Pyongyang (Laffont 2000). Il vient de publier avec Florence Grandsenne Quand Poutine se prend pour Staline (Buchet-Chastel 2023). Pierre Rigoulot est titulaire d’un doctorat en sciences politiques.

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