Comprendre le second âge du totalitarisme

Lecture de : Jean-Jacques Rosat, L’esprit du totalitarisme. George Orwell et 1984 face au XXIe siècle, Marseille, Hors d’atteinte, 2025

Le livre du philosophe Jean-Jacques Rosat explore le « second âge du totalitarisme », exemplifié par Poutine et Xi Jinping, qui a été lucidement anticipé par George Orwell. Il en donne les principales caractéristiques et nous avertit que le totalitarisme n’était pas un accident historique destiné à disparaître avec Hitler et Staline, mais un nouveau modèle politique appelé à se reproduire et évoluer.

Dans un contexte où les démocraties occidentales peinent à saisir la nature des régimes qui les défient – Chine de Xi Jinping, Russie de Poutine –, le livre de Jean-Jacques Rosat s’impose comme une lecture d’urgence absolue. Loin d’être un énième commentaire de 1984, cet ouvrage révèle la pensée d’Orwell dans sa dimension prophétique et démontre que nous vivons aujourd’hui dans le « second âge du totalitarisme », qu’il avait anticipé.

L’un des apports majeurs de Rosat réside dans sa critique de l’abandon du concept de totalitarisme par la science politique depuis les années 1990. Cette substitution de l’opposition « autocratie/démocratie » à l’antithèse « totalitarisme/démocratie » constitue une « révision conceptuelle de première importance » aux conséquences désastreuses.

En rejetant le concept de totalitarisme comme « obsolète » et en créant une catégorie fourre-tout d’« autocratie », les chercheurs, et à leur suite les politiques, se sont rendus aveugles à la spécificité des régimes de Poutine et Xi Jinping. Qualifier ces systèmes d’ « autoritaires » revient à les banaliser et à méconnaître leur nature.

Cette confusion explique pour partie l’aveuglement des élites occidentales face à l’évolution de la Russie et de la Chine depuis 2000. Elle contribue aussi à « étouffer les voix dissidentes » : quand Oleg Orlov parle de « totalitarisme » pour désigner le régime poutinien, il utilise le seul concept approprié pour nommer le Mal qu’il affronte.

Mais au-delà de cette réhabilitation conceptuelle, Rosat dévoile dès l’ouverture de son ouvrage la dimension prophétique de la pensée de George Orwell. « La société décrite dans 1984 n’est pas un hybride des deux régimes dont Orwell a été le contemporain, mais un spécimen fictif de deuxième génération… Un variant amélioré. »

Orwell, prophète du XXIe siècle

Pour atteindre cette conclusion, Rosat nous propose une passionnante enquête littéraire sur la route de 1984. Comme l’a aussi analysé l’historien Bernard Bruneteau1, il rompt avec l’image d’Orwell comme simple pamphlétaire. Les deux auteurs révèlent un véritable penseur politique pour le XXIe siècle dont trois intuitions sont d’une justesse saisissante.

Première intuition : le totalitarisme n’était pas un accident historique destiné à disparaître avec Hitler et Staline, mais un nouveau modèle politique appelé à se reproduire et évoluer. 1984 décrit un « variant de laboratoire » perfectionné de deuxième génération.

Deuxième intuition : cette dynamique résulte non de forces impersonnelles, mais d’« inventions politiques » délibérées. Contre les explications déterministes, Orwell mise sur la volonté de pouvoir et l’intelligence des dirigeants.

Troisième intuition : cette dynamique est mondiale et pourrait aboutir à la disparition de toute démocratie. Perspective « inimaginable » pour les penseurs libéraux, elle prend aujourd’hui une résonance troublante.

L’originalité d’Orwell réside dans son choix méthodologique : faire du roman un « instrument de connaissance » pour pénétrer l’esprit totalitaire. Il a inventé un « dispositif romanesque inédit », comparable aux instruments scientifiques « pour percer à jour des phénomènes inaccessibles à la vue ordinaire ».

C’est par la bouche d’O’Brien qu’Orwell fait énoncer les trois principes matriciels du totalitarisme :

●       Que voulons-nous ? Le pouvoir, rien que le pouvoir, tout le pouvoir.

●       Qui sommes-nous ? « Nous sommes les prêtres du pouvoir » : une organisation cimentée par une mystique du pouvoir absolu.

●       Quel pouvoir voulons-nous ? D’abord le pouvoir sur les esprits. Si nous l’avons, tout le reste suit.

Ces principes constituent l’armature de ces régimes, une « matrice dynamique » qui permet de comprendre leur évolution constante. En plaçant la « volonté de pouvoir » au cœur du totalitarisme, Orwell révèle que ces dirigeants sont des « acteurs politiques à part entière ».

La formule « nous voulons le pouvoir pour le pouvoir » révèle une rupture historique. En rejetant la réponse de Winston qui invoque la logique du Grand Inquisiteur de Dostoïevski2 ( « Vous nous dirigez pour notre bien »), O’Brien révèle la spécificité du totalitarisme moderne. Contrairement aux tyrans du passé qui justifiaient leur pouvoir par le bien commun, les oligarques totalitaires revendiquent un « pouvoir au-delà de toute justification ».

La prescience de la fiction : de London à Zamiatine

Un autre apport de Rosat est la révélation de l’influence de la fiction sur la pensée d’Orwell. Cette généalogie démontre le pouvoir d’anticipation de la création romanesque sur la réalité historique.

Le Talon de fer3 de Jack London (1908) apparaît comme la matrice première. Dans ce roman écrit « bien avant la révolution d’Octobre et la montée des fascismes », London imagine un régime dirigé par des capitalistes qui sont, « bien plus encore, des hommes de pouvoir ». La scène où le magnat Wickson proclame : « Le voilà le mot. Pas Dieu, pas Mammon, mais le pouvoir » préfigure le catéchisme d’O’Brien dans 1984.

London comprend qu’un régime totalitaire ne peut survivre que si ses dirigeants « croient sincèrement que la civilisation dépend d’eux seuls ». Cette « foi quasi religieuse » sera reprise par Orwell dans son analyse des « prêtres du pouvoir ».

Nous4 de Zamiatine (1920) représente le chaînon intermédiaire. Écrit au lendemain de la révolution bolchévique, ce roman offre la première description d’un État totalitaire moderne, poussé à l’extrême du fantasme de l’Un décrit par Claude Lefort5. L’État Unique de Zamiatine, avec ses numéros remplaçant les noms, ses murs de verre supprimant l’intimité, et son Bienfaiteur omnipotent, constitue le laboratoire où s’élaborent les mécanismes de 1984.

Mais là où Zamiatine conserve une dimension utopique – l’État Unique prétend avoir créé le bonheur mathématique et égalitaire –, Orwell radicalise l’analyse. Rosat indique qu’Orwell dépasse ses prédécesseurs en montrant que le totalitarisme moderne tel que le présente O’Brien revendique un pouvoir sans justification au contraire du Grand Inquisiteur.

Cette progression Dostoïevski-London-Zamiatine-Orwell révèle un approfondissement croissant de la compréhension du phénomène totalitaire. Chaque auteur en a saisi un aspect essentiel : Dostoïevski, la tentation totalitaire inscrite dans l’âme humaine et la dialectique entre liberté et sécurité ; London, la primauté de la volonté de pouvoir ; Zamiatine, les mécanismes technologiques du contrôle ; Orwell, la dimension métaphysique du « pouvoir pour le pouvoir ».

Cette filiation illustre la thèse centrale de Rosat : la fiction ne se contente pas de refléter la réalité, elle la pense et l’anticipe. Cette méthode révèle sa puissance dans l’analyse des régimes contemporains. Les oligarques de Poutine et Xi Jinping correspondent à la définition orwellienne : une « caste dirigeante permanente, qui a pour unique but le pouvoir ». En Russie, les anciens hommes du KGB-FSB ; en Chine, les dirigeants du Parti communiste : dans les deux cas, des organisations policières et politiques. Cette analyse défait les catégorisations qui réduisent ces régimes totalitaires à de simples « autocraties ».

La guerre comme essence du totalitarisme contemporain

Une autre intuition de Rosat concerne l’actualité des analyses d’Orwell sur la guerre. Pourquoi Poutine a-t-il entrepris une guerre de destruction contre l’Ukraine ? La réponse orwellienne est limpide : « En régime totalitaire, les guerres extérieures ont leur source dans la guerre que mène chaque groupe dirigeant contre ses propres sujets. » La guerre n’est plus un moyen au service d’objectifs géopolitiques, mais « un mode d’existence » du totalitarisme.

« Faire la guerre et la perpétuer devient plus important que de la terminer », note Rosat. L’essentiel n’est pas la victoire mais l’état de guerre permanent qui permet de « transformer les hommes du peuple en chair à canon », d’enfermer « la population dans un univers de désinformation » et de maintenir « des élites sous contrôle ».

Cette guerre hybride mêle violence physique et « guerre pour le contrôle des esprits ». L’asymétrie est frappante : « La désinformation ne met pas en jeu l’existence de la Russie ou de la Chine. Au contraire, ces régimes en vivent. En revanche, elle met en jeu la démocratie : si celle-ci perd la guerre de l’information, alors elle s’effondrera. »

La dimension mafieuse et l’ « État de contre-espionnage » : l’innovation poutinienne

L’un des apports majeurs de Rosat concerne l’analyse du « caractère inévitablement mafieux » de l’organisation totalitaire. Quand l’idéologie se réduit à la « religion moderne du pouvoir », le « pacte religieux » devient nécessairement « un pacte mafieux ».

Rosat souligne « l’importance historique du pas accompli par Poutine en créant pour la première fois un régime totalitaire tchékiste, dirigé non plus par un parti mais par un réseau politique tout à la fois policier et mafieux ». Vladimir Poutine a « rebâti le vaisseau de l’État russe sur la quille du FSB », créant un régime où « les services de sécurité ont été un formidable instrument pour concentrer le pouvoir ».

Le pouvoir russe repose sur un réseau d’anciens du KGB-FSB et de proches de Poutine. Ce système résulte de « l’imbrication et la fusion de deux réseaux mafieux » : celui des services de sécurité (siloviki) et celui des oligarques économiques des années 1990. L’innovation poutinienne consiste à avoir fait du contre-espionnage non pas un simple outil de pouvoir, mais l’essence même du régime.

La flexibilité idéologique : clé de l’inventivité totalitaire

Rosat examine aussi la « flexibilité de l’idéologie » comme « condition de l’inventivité totalitaire ». Contrairement aux idées reçues, les régimes totalitaires du XXIe siècle prospèrent grâce à leur capacité d’adaptation idéologique.

Xi Jinping présente l’histoire de son parti comme « une succession de mues idéologiques ». Cette « labilité de l’idéologie » s’incarne dans la figure de Wang Huning, qui a « élaboré personnellement les doctrines successives » de trois dirigeants chinois. Un seul homme peut ainsi servir des orientations contradictoires, prouvant que l’idéologie n’est qu’un instrument au service du pouvoir.

Le cas russe illustre cette capacité d’innovation. Poutine a dû « inventer une nouvelle idéologie totalitaire pour la Russie ». Il lui aura fallu « une vingtaine d’années pour fabriquer son idéologie du “monde russe”, puis l’imposer à tout son peuple ». Entouré d’une « nuée de speechwriters », il puise dans un réservoir d’auteurs aux orientations « antagonistes ».

Rosat développe une critique de la conception arendtienne du totalitarisme. Contre Arendt qui voit les dirigeants comme prisonniers de leur « logique idéologique », Orwell démontre que « les dirigeants totalitaires n’ont jamais été soumis à leurs propres idéologies. Ils en ont toujours été les créateurs ou les transformateurs ». Cela est encore plus vrai pour les totalitarismes de seconde génération.

Cette approche syncrétique prouve que « l’idéologie n’a pas d’autre fin que de servir le pouvoir ». Elle peut être remaniée selon les besoins. Cette flexibilité constitue la force du totalitarisme moderne.

Point crucial, Rosat insiste sur la nature moderne du totalitarisme poutinien. Qualifier Poutine seulement de « contramote » [celui qui est tourné vers le passé, NDLR] peut constituer un piège conceptuel. Certes, le régime cultive la nostalgie impériale, mais cette analyse masque l’essentiel. Le « retour à l’URSS » invoqué par Poutine n’a de sens que comme tremplin vers une autre modernité, spécifiquement totalitaire.

La formule poutinienne – « celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur ; celui qui souhaite sa restauration n’a pas de tête » – illustre la « flexibilité idéologique » nécessaire à ce mouvement. La référence au « cœur » instrumentalise la nostalgie brejnévienne comme outil de mobilisation. Poutine opère un « contrôle de la réalité » concernant l’héritage stalinien. Il n’en garde que certains aspects utilisables : lutte contre le nazisme, industrialisation, puissance géopolitique. Il évacue simultanément les éléments compromettants : la terreur, le pacte germano-soviétique, les famines organisées. Cette sélectivité révèle la maîtrise poutinienne de ce que Rosat nomme la « mutabilité du passé ».

Loin d’une restauration, Poutine invente une « modernité totalitaire alternative » qui emprunte sélectivement au passé soviétique pour légitimer un projet futuriste de domination. Les armes hypersoniques, les cyber-opérations, les techniques de désinformation numérique révèlent un régime profondément moderne dans ses moyens. Derrière les références à la « Sainte Russie » se cache un projet adapté au XXIe siècle dans une voie alternative aux démocraties.

L’innovation d’Orwell réside dans sa compréhension du « contrôle de la réalité » comme « fabrique permanente de faits alternatifs ». Cette analyse distingue les mécanismes totalitaires de notre ère de « post-vérité » :

Dans les démocraties, les faits alternatifs des conspirationnistes sont légion pour chaque fait réel, créant un « océan de doutes » qui détruit la vérité par confusion.

Dans les univers totalitaires, « à chaque fait réel n’est opposé qu’un seul fait alternatif, et tous doivent le croire » – une certitude absolue, modifiable selon les besoins du Parti.

La guerre en Ukraine illustre cette sophistication : la propagande russe peut faire coexister plusieurs contre-vérités alternatives pour désorienter les audiences occidentales. Cette hybridation entre logique totalitaire interne et stratégie de confusion externe démontre l’adaptabilité des « prêtres du pouvoir » contemporains. Plus encore, ce conflit incarne parfaitement la « doctrine de la mutabilité du passé » : les justifications changent constamment (dénazification, démilitarisation, protection des russophones, lutte contre l’OTAN), mais chaque version est présentée comme la vérité incontestable.

Une guerre existentielle

En ne voyant que la dimension nostalgique et autoritaire du régime, susceptible de ce fait d’accepter des compromis, l’Occident a manqué l’émergence d’un totalitarisme « de seconde génération ». Cette méprise explique pourquoi la guerre en Ukraine revêt un caractère existentiel pour toutes les parties.

Pour l’Ukraine, qui défend sa liberté et son existence, comme pour l’Europe, qui voit remis en cause l’ordre démocratique continental, l’enjeu est civilisationnel. Mais cette guerre est tout aussi existentielle pour Poutine et ses siloviki : ils défendent non seulement leurs privilèges, mais l’essence même de leur système totalitaire. Car comme l’a démontré Orwell, un régime fondé sur le « pouvoir pour le pouvoir » ne peut survivre qu’en expansion permanente ou périr dans la stagnation.

Alors que les concepts politiques traditionnels s’avèrent impuissants à saisir la nature de ces régimes, la fiction orwellienne offre une grille de lecture d’une troublante actualité. Les « guerres sans fin », le « pouvoir pour le pouvoir », les « prêtres du pouvoir », la « novlangue » : autant de concepts forgés dans le laboratoire de 1984 qui éclairent notre présent.

raiman bio

Docteur en Histoire, spécialiste des totalitarismes.

Notes

  1. Bernard Bruneteau, « George Orwell, l’Imaginaire de Big Brother », in L’anti-totalitarisme, penser l’âge totalitaire, Paris, Le Cavalier Bleu, 2024.
  2. Fiodor Dostoïevski, « La Légende du Grand Inquisiteur », conte inclus dans le livre V des Frères Karamazov, 1880.
  3. Jack London, The Iron Heel, [Le Talon de fer], New York, Macmillan, 1907.
  4. Evgueni Zamiatine, Мы [We], New York, E. P. Dutton, 1924. Paru également en français sous le titre Nous autres.
  5. Claude Lefort, « La logique totalitaire » in L’invention démocratique, Paris, Fayard, 1981.

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