L’écrivain britannique a prononcé ce discours à la conférence « Truth in Motion », consacrée à la lutte contre la désinformation, à Prague le 30 mai 2025. Il y analyse les raisons profondes de l’efficacité de la désinformation propagée en particulier par les Russes et favorisée par les algorithmes des grandes plateformes numériques. Il propose également des solutions pour ne pas perdre cette bataille.
Je suis très heureux d’être ici, à Prague, pour de nombreuses raisons. Mes parents vivent ici, c’est donc un peu comme si je rentrais à la maison. Mais, surtout, je passe ma vie entre deux zones de guerre. Je vis à Washington, où nous sommes en pleine guerre civile froide, en tout cas une guerre civile informationnelle. On ne peut certainement pas qualifier ce qui se passe en Amérique de débat démocratique normal. Il ne s’agit pas de différentes idées discutées dans la sphère publique. On a affaire à des gens qui considèrent l’espace informationnel comme un champ de bataille. Leur objectif est de détruire les institutions, d’éliminer les cadres intellectuels et de prendre le contrôle des rouages de l’État. Et puis, je suis en route pour l’Ukraine, où une guerre physique fait rage. Ma vie se partage entre Washington et Kyïv.
Là-bas, la guerre est bien réelle mais, pour ceux d’entre nous qui travaillent sur l’Ukraine depuis longtemps, nous savons qu’elle a été préparée pendant plus d’une décennie à coups d’opérations de désinformation, en semant la division, en achetant des politiciens et, dans ce cas aussi, l’espace informationnel est considéré non comme une sphère publique où l’on peut confronter des idées différentes, mais comme une série de tactiques et d’outils pour détruire un pays ou le préparer à une invasion à grande échelle. Je voyage donc d’une zone de guerre à l’autre, où l’information joue un rôle crucial.
Nous vivons les derniers instants de la démocratie libérale telle que nous l’avons connue. La pression exercée par la Russie s’intensifie. Il ne s’agit pas seulement de ces vieilles histoires dont nous parlons depuis longtemps. Il ne s’agit pas seulement, par exemple, des trolls et des bots sur les réseaux sociaux. Cela, c’était il y a cinq ans. À l’heure actuelle, la Russie lance sans relâche des cyberattaques contre des infrastructures critiques en Pologne et en Allemagne.
Elle recrute souvent des réfugiés ukrainiens pour commettre des incendies criminels, mettre le feu à des bâtiments, incendier le plus grand centre commercial de Varsovie, tenter d’assassiner le directeur du plus grand fabricant d’armes allemand. Ce sont aussi des opérations informationnelle : bien qu’il s’agisse d’attaques physiques contre la cybersécurité et la sécurité de l’Europe, elles sont toujours pensées dans une optique informationnelle.
Les Russes recrutent des réfugiés ukrainiens pour commettre des crimes afin de donner une mauvaise image des Ukrainiens en Europe et d’attiser les sentiments anti-immigrés, qui seront ensuite amplifiés en ligne avec le soutien aux partis d’extrême droite, etc. Ils envisagent donc toutes ces opérations comme un tout. Ils avancent et avancent encore.
Dans le même temps, le chancelier allemand Friedrich Merz estime que les États-Unis, grâce à leurs vastes outils algorithmiques, ont tenté d’influencer les élections allemandes. Par exemple, Elon Musk a utilisé son algorithme, un outil totalement opaque, pour renforcer l’extrême droite. L’Europe est donc confrontée à une double menace.
Et n’oublions pas la montée du populisme autoritaire en Europe. Je ne parle pas de gauche ou de droite, je ne parle même pas des débats sur l’immigration. Je parle de la montée d’un type de discours, appelons-le propagande, qui rend la démocratie impossible. Il s’agit de l’abus de l’espace informationnel, pas seulement pour gagner une élection, mais pour rendre la pratique démocratique impossible. Je parle de l’utilisation de certains types de discours, comme les théories du complot, après lesquelles il est impossible d’avoir un débat rationnel. Je parle également du développement de formes d’identité extrêmement toxiques, qui déshumanisent les autres à tel point que nous ne pouvons plus coexister au sein d’une même communauté politique, parce que nous considérons les autres comme moins qu’humains.
Il y a tellement de désinformation que l’environnement devient confus au point que nous ne pouvons plus fonctionner. Telle est la menace. Et nous avons déjà vu le basculement dans une politique non démocratique en Hongrie, et on n’en est pas passé loin en Pologne. Nous devons admettre que ceux d’entre nous qui rêvaient d’une sphère démocratique, où nous débattrions tous ensemble sur la base d’une certaine empathie avec nos adversaires, sur la base d’une conception commune de la preuve, sur la base de récits permettant de se comprendre et de faire progresser la société et de prendre des décisions, ceux-là ont perdu.
Cette sphère a disparu. Et la question qui se pose aujourd’hui est la suivante : ceux d’entre nous qui prétendent défendre la démocratie, ceux d’entre nous qui prétendent être les héritiers de l’esprit de la révolution de velours de 1989, pouvons-nous rivaliser et pouvons-nous gagner ? Nous devons admettre que tous les outils dont nous disposions jusqu’à présent ont échoué. Les nobles idées comme la vérification des faits sont nobles, belles et, d’une certaine manière morale, mais elles n’ont aucune chance contre une propagande qui renforce le sentiment de supériorité ou d’infériorité des uns et des autres.
L’idée d’un marché des idées est une merveilleuse notion selon laquelle les gens sont des êtres rationnels et que, tant que vous leur donnez beaucoup d’informations différentes, ils choisiront la meilleure. Cette théorie fondée sur le choix rationnel, nous l’avons en quelque sorte écartée en économie et en sociologie, mais les journalistes continuent de défendre, ils sont les derniers à s’accrocher à cette idée qui s’est avérée être une philosophie complètement fausse. L’idée du pluralisme, selon laquelle il y aurait différents journaux qui contribueraient au débat, a disparu.
Le pluralisme a dégénéré en des formes de polarisation si virulentes que nous ne pouvons plus avoir de débat démocratique. La question est donc maintenant de savoir comment réagir lorsque l’autre camp utilise des tactiques et raisonne en termes purement militarisés, en termes révolutionnaires. C’est un vieux débat. Ceux qui se prétendent défenseurs de la démocratie peuvent-ils lutter efficacement ? Et doivent-ils lutter en recourant à des moyens un peu sales ? Dans mon dernier livre, je remonte à la Seconde Guerre mondiale.
J’y examine comment les Britanniques avaient créé une armada de stations de radio clandestines afin de renverser les nazis. Ils utilisaient la pornographie : des scènes incroyables et très réalistes d’orgies entre des officiers nazis, des marins et des femmes de petite vertu. Ils utilisaient des jurons sans arrêt. Ils utilisaient vraiment une sorte de fontaine de vitriol, de méchanceté et de sexe. Certains membres du gouvernement britannique étaient consternés. Comment pouvions-nous utiliser la pornographie pour défendre notre grande cause éclairée ? Et ceux qui travaillaient là-dessus répondaient : « C’est ce qui marche. C’est comme ça qu’on touche un public séduit par la propagande nazie. C’est comme ça qu’on fait déserter les soldats. Et ça marche parce que c’est adapté à la psychologie humaine et au pouvoir de la propagande nazie. »
Le débat qu’ils ont eu pour décider jusqu’où les forces démocratiques doivent aller pour être efficaces est un débat auquel nous devons commencer à réfléchir dès maintenant. Je ne parle pas ici de pornographie. En essayant de réfléchir aux mesures, aux tactiques et aux outils qui seraient efficaces pour lutter contre les ennemis de la démocratie, tout en restant fidèles à nos valeurs, j’ai commencé à esquisser ce à quoi pourrait ressembler une telle architecture. Et je considère cela comme une discussion ouverte, car, franchement, nous n’en savons rien.
Nous avons tiré quelques leçons de l’histoire. Nous avons mené quelques expériences universitaires. Nous avons tiré quelques leçons de l’Ukraine, de l’Estonie, de Taïwan, des endroits où la guerre informationnelle est une question existentielle et où nous devons apprendre.
En réalité, nous ne sommes qu’au début de ce voyage. Mais commençons par les choses que nous pouvons aborder très rapidement. Quand j’entends parler de désinformation, la première question qui se pose et qui, selon certains, pourrait changer la donne, est la question juridique.
Quel est le rôle de la réglementation ? Comme nous le savons, il y a une forte opposition de la part des États-Unis, qui affirment que toute tentative de contrôler la liberté d’expression est de la censure. J. D. Vance a donné une conférence à Munich pour dire aux Européens qu’ils avaient trahi les idéaux de 1989 et qu’ils pratiquaient désormais la censure en adoptant des lois sur les discours haineux, en arrêtant des gens pour ce qu’ils disent en ligne, en annulant les élections en Roumanie en raison d’une opération de désinformation russe sur TikTok. L’accusation était la suivante : vous trahissez vos traditions démocratiques.
J’ai récemment témoigné devant le Parlement européen sur ce sujet. Il ne s’agit pas seulement d’idées américaines. Ces idées trouvent un écho. L’idée qu’il y a une attaque contre la démocratie en Europe par la censure est reprise par de nombreux acteurs du spectre politique, et même, reconnaissons-le, par des groupes de défense des droits de l’Homme.
Et le plus ennuyeux, c’est qu’ils ont en apparence raison. Il n’y a eu aucune apparition d’un nouveau type de discours nécessitant une réglementation. Nous avons déjà des lois qui empêchent, disons, à quelqu’un parmi vous d’envoyer un message qui induit en erreur sur l’endroit où voter. Nous avons des lois qui empêchent cela, c’est déjà illégal. Nul besoin de nouvelles lois pour ces types de désinformation.
Vraiment ? J’ai l’impression que nous n’avons rien compris au défi. Le défi n’est pas un nouveau type de discours. Les mensonges ont toujours existé, la désinformation a toujours existé. Ce qui est nouveau, c’est la technologie. Ce qui est nouveau, c’est la possibilité de développer la désinformation à grande échelle, de la cibler. Ce qui est nouveau, ce sont les algorithmes qui organisent profondément tout ce que vous voyez, qui organisent votre réaction en plaçant une chose en haut et une autre en bas sans que vous sachiez pourquoi.
C’est l’accusation que Merz porte contre Musk. Il dit que soudainement, sur sa plateforme, l’AfD (le parti d’extrême droite allemand) s’est retrouvé en tête. Que s’est-il passé ? A-t-il changé quelque chose ? A-t-il modifié quelque chose ? Nous ne le savons pas.
En Roumanie, c’est le même problème. Il y a eu une campagne mystérieuse sur la plateforme TikTok, dont les liens avec le Parti communiste chinois sont très opaques, qui a soudainement propulsé un candidat d’extrême droite sorti de nulle part en tête de son algorithme. Comment ? Que s’est-il passé ? Tout cela reste dans l’ombre.
Si nous utilisons cette métaphore de la sphère publique, d’une place publique, à l’heure actuelle, en raison de la nature de la technologie dans laquelle nous vivons, celle-ci est envahie par un brouillard toxique, une brume noire à travers laquelle nous ne voyons rien. Nous ne comprenons pas comment notre environnement est façonné. Je pense donc que la réglementation doit imposer une transparence radicale.
En tant que citoyen, je devrais comprendre. J’ai le droit de comprendre. En fait, cela fait partie de ma liberté d’expression. La liberté d’expression, c’est le droit de recevoir des informations, pas seulement de s’exprimer. Je dois pouvoir comprendre si ce que je vois en ligne est une opération russe ou juste des gens énervés à Ostrava. Je dois pouvoir comprendre pourquoi Elon Musk a soudainement mis l’AfD en tête.
Était-ce naturel ? Qu’a-t-il fait ? Est-il un acteur politique ? S’il est un acteur politique, il existe des lois à ce sujet. Je devrais comprendre pourquoi les candidats d’extrême droite en Roumanie se sont soudainement retrouvés en tête. Qui était derrière cela ? Je devrais comprendre quelles données me concernant sont recueillies et ensuite utilisées contre moi.
Je devrais comprendre, quand je vois une publicité politique, si mon voisin voit la même ou une publicité complètement différente parce qu’il a été profilé différemment ? Tant que nous n’aurons pas cette transparence, nous ne pourrons pas avoir de sphère publique. La censure à laquelle nous sommes confrontés tient plutôt au fait que nous ne comprenons pas comment notre environnement informationnel est façonné. Ce type de réglementation, ou du moins certains éléments, figure d’ailleurs dans la loi sur les services numériques proposée par l’UE.
Elles ne sont pas très bien expliquées, mais elles sont là. Si c’est ce sur quoi nous nous concentrons, cela est tout à fait conforme aux valeurs démocratiques. C’est une demande d’information, pas de censure. Cela sape totalement les arguments des adversaires de cette avancée. En fait, nous pouvons dire : « Amérique, c’est vous qui avez un problème avec la censure. C’est vous qui avez un problème avec le manque de transparence. »
Une telle réglementation ne ferait que donner une vision. Nous pourrions voir notre sphère publique pour la première fois depuis au moins 11 ans. Nous pourrions comprendre ce qui se passe. Mais c’est tout ce que la réglementation peut faire, à savoir créer les conditions dans lesquelles nous, les forces qui pensent défendre la démocratie, avons une chance. Pour l’instant, nous n’avons aucune chance.
C’est donc la première étape. Ensuite, nous pouvons mettre en place une réglementation très stricte, sans aller jusqu’à la censure, pour éviter le débat impossible sur ce qu’est ou n’est pas la désinformation. Mais les Russes et les Chinois, et malheureusement pour l’instant, les oligarques américains, ne permettront jamais que cela se produise. Ils ne veulent pas que les gens comprennent comment ils manipulent l’environnement informationnel. Cela ferait de l’Europe le phare de la liberté que l’Amérique est en train d’abandonner.
Il nous faut créer un espace dans lequel nous pourrions rivaliser. Voici ce que cela signifie : il y a au moins deux aspects à cela. L’un d’eux concerne la technologie elle-même. Comment concevoir des espaces technologiques propices au discours démocratique ? Encore une fois, nous avons beaucoup à apprendre de pays comme Taïwan car, pour eux, c’est une question de survie. À Taïwan, plusieurs projets menés par l’incroyable ministre du Numérique, Audrey Tang, visent à créer une sorte d’anti-Facebook et d’anti-X. Des plateformes de réseaux sociaux conçues pour ne pas créer une mentalité de foule, qui ne récompensent pas l’extrémisme, qui ne mettent pas en avant la haine, mais qui sont transparentes, et dont l’une, par exemple, appelée VTaiwan, cherche les points d’accord et les arguments qui permettent de résoudre les débats politiques et stratégiques.
Il ne s’agit donc pas d’accentuer les contradictions, mais de trouver les points d’accord. Ce n’est qu’un exemple. Cela peut fonctionner pour certaines choses. Mais je pense que ce qui est essentiel ici, c’est que cela doit permettre aux citoyens de s’approprier, de contrôler et de définir les règles de l’algorithme – ou donner aux citoyens les moyens pour cela. De nombreuses recherches menées par des sociologues montrent que dans les environnements où, comme sur la plateforme Reddit, le groupe décide des règles, de ce qui doit être classé ou non, de ce qui constitue une preuve et de ce qui n’en est pas une, l’ordre dans lequel les gens répondent, les règles à respecter, la qualité de la conversation s’améliore considérablement.
Il y a quelque chose dans le fait que les citoyens s’impliquent dans le processus d’établissement des règles relatives à la technologie qui rend le débat beaucoup plus productif. Et cela m’amène à mon aspect suivant. La technologie est une chose. La réglementation en est une autre. Une troisième est la production de contenu, la production médiatique. Au cours des huit dernières années, j’ai travaillé principalement avec des journalistes ukrainiens avec lesquels nous avons expérimenté sans relâche des moyens de contrecarrer les agissements de la Russie en Ukraine.
Certains projets étaient purement tactiques. D’autres étaient beaucoup plus approfondis. Par exemple, nous avons cherché à comprendre pourquoi les complots du Kremlin étaient si populaires. Ils n’étaient pas seulement populaires dans l’est, mais également dans l’ouest du pays. Nous avons notamment examiné la grande popularité des théories du complot affirmant que des gens téléguidés par George Soros, les sorosiata, contrôlaient secrètement le gouvernement ou que la seule raison pour laquelle le FMI aidait l’Ukraine était qu’il voulait lui voler ses terres.
Toutes ces théories du complot anti-occidentales étaient incroyablement populaires dans les régions les plus patriotiques de l’Ukraine. Lorsque nous avons organisé des groupes de discussion et que nous avons mené des recherches approfondies pour essayer de comprendre pourquoi, les gens disaient : « C’est probablement de la propagande russe. Nous ne sommes pas tout à fait sûrs. Cela semble bizarre. Mais toute notre vie, nous avons été trompés. Historiquement, nous avons été maltraités, trompés, volés. Dans les années 1990, des banques occidentales sont venues chez nous, ont pris notre argent et se sont enfuies. Le FMI fera la même chose. » Le sentiment profond d’impuissance, d’absence totale de contrôle sur son propre destin était le terreau sur lequel les théories du complot ont pu se développer.
La réponse à ces théories du complot ne pouvait donc être la vérification des faits. Il fallait travailler sur ce sentiment profond d’impuissance. Comment faire ? Le journalisme fonctionne généralement ainsi : nous fournissons simplement des informations. Mais cela n’aide pas. Vous pouvez leur fournir toutes les informations que vous voulez, les Russes continueront à gagner, car ils sont partout en Europe, tout comme leurs alliés.
Nous pensons que c’est une affaire d’information et de vérification des faits. Eux savent qu’il s’agit d’émotions, d’identités et de traumatismes. Considérez cela comme une compétition, non pas entre l’information et la désinformation, mais entre le chef de secte et le thérapeute. Tous deux comprennent les traumatismes des gens. Le chef de secte les prend sous son emprise, les manipule et en fait ses esclaves, tandis que le thérapeute essaie d’amener les gens à parler d’eux-mêmes et, finalement, à leur donner les moyens de se libérer. Les médias ne raisonnent généralement pas en ces termes. Nous devons commencer à le faire si nous voulons rivaliser.
Cela pourrait signifier passer de la simple fourniture d’informations à la fourniture d’informations socialement utiles pour les gens. Commencez à aider les gens en leur donnant les moyens de s’émanciper. Allez plus loin et commencez à travailler sur leurs traumatismes profonds.
Lorsque nous avons réalisé des programmes sur l’histoire de l’Ukraine, nous avons d’abord mené de nombreux entretiens avec des gens. Quels sont les aspects de votre histoire qui, selon vous, ne sont pas abordés, dont on ne parle pas ? Et voici ce qui a commencé à ressortir : la guerre en Afghanistan, le fait que quelqu’un dans leur famille avait combattu en Afghanistan ou avait été liquidateur à Tchernobyl et le sentiment d’avoir été abusé. Nous avons donc commencé à réaliser des documentaires sur la responsabilité du régime de Moscou dans cette douleur et cette souffrance. Nous avons soulevé ces questions et dit : « Regardez, c’est là que se trouve le coupable », ce qui était vrai. Puis la guerre a éclaté et nous avons dû nous concentrer davantage sur les chaînes d’approvisionnement militaires et des aspects plus pratiques.
Mais en réfléchissant à des choses très concrètes ces deux dernières années, comme la manière d’acheminer des drones vers le front en Ukraine ou de boycotter les entreprises occidentales afin qu’elles ne livrent pas des pièces détachées à la Russie pour construire des missiles, j’ai dû apprendre à analyser de manière stratégique les chaînes d’approvisionnement de la désinformation.
Tout comme pour les chaînes d’approvisionnement militaires, nous devons commencer à réfléchir aux chaînes d’approvisionnement de la désinformation de l’ennemi, aux chaînes d’approvisionnement des médias, aux chaînes d’approvisionnement de l’influence, aux chaînes d’approvisionnement des assassinats.
Nous devons donc cesser de nous contenter de courir après chaque élément de désinformation. Il faut plutôt se demander d’où vient le financement. Comment pouvons-nous commencer à le détruire ? Quelle est la technologie qu’ils utilisent ? Comment pouvons-nous commencer à la subvertir ? Qui sont leurs intermédiaires ? Comment leur rendre la vie si difficile qu’ils abandonneront ? Nous pourrons alors concentrer nos efforts sur les moyens classiques que nous utilisons toujours, sur le journalisme d’investigation, sur le plaidoyer, sur toutes les choses que nous savons faire, mais que nous n’avons pas encore appliquées de manière systématique aux moyens utilisés par l’ennemi.
Résumons les quatre points. Une réglementation qui rende la sphère publique transparente. Une technologie qui permette le discours démocratique. Des médias intelligents qui rivalisent avec l’adversaire et le battent dans sa course à l’audience. Et une approche visant à démanteler systématiquement la machine de désinformation : voilà comment nous pouvons commencer à riposter en faveur des valeurs démocratiques. Aucune de ces mesures ne contredit en quoi que ce soit les idéaux de la démocratie, mais chacune d’entre elles est ciblée et calculée pour avoir un effet.
Transcrit et traduit de l’anglais par Desk Russie
Peter Pomerantsev est un écrivain, journaliste et chercheur britannico-ukrainien, né à Kyïv en 1977 dans une famille de dissidents soviétiques. Son père, Igor Pomerantsev, fut arrêté par le KGB et expulsé d’URSS pour « activité antisoviétique ». La famille s’installe d’abord en Allemagne, puis au Royaume-Uni, où Peter grandit et fait ses études (diplômé de l’université d’Édimbourg).

