Ce texte est la leçon inaugurale présentée par Philippe de Lara pour la première rentrée de l’Université Libre Alain Besançon (ULABe) qui a eu lieu à la Mairie du Centre à Paris, le 22 septembre 2025. La pensée de Besançon relative à la Russie et au communisme est riche et totalement originale, et très éclairante sur la Russie d’aujourd’hui.
Je me suis principalement occupé de deux sujets, la Russie et la religion. Je puis même affirmer que les problèmes religieux ne se sont levés qu’à propos de la Russie et parce qu’elle les appelait.
Alain Besançon, Contagions, postface
Introduction
Un mot pour commencer sur l’itinéraire personnel d’Alain Besançon, car il nous donne une clé pour entrer dans sa pensée.
Il avait adhéré au PC en 1951, à 19 ans. Il le quitte en 1956, comme un grand nombre de militants de sa génération. On croit souvent que cette hémorragie était une réaction à l’intervention soviétique qui étouffa dans le sang l’insurrection hongroise en septembre 1956. C’est sans doute vrai pour d’autres, mais pas pour Alain. C’est le « rapport secret » de Khrouchtchev sur les crimes de Staline au XXe congrès du PCUS, en février 1956, qui est pour lui le déclencheur, une explosion dira-t-il.
Dans Une Génération, merveilleux livre autobiographique publié en 1987, il explique pourquoi : « Avant 1956, on pouvait adhérer dans une présomption d’innocence. Le parti niait tout, n’avouait rien. Il suffisait de le croire aveuglément pour demeurer en bonne conscience. »
Désormais le crime était avoué par le criminel lui-même. Cette révélation brisait d’un coup l’envoûtement de l’idéologie, alors que les événements de Budapest et tant d’autres faits (les procès, le Holodomor, la grande terreur, les purges, le Goulag) avaient été digérés par le système intellectuel du parti, qui essaya d’ailleurs de nier tant qu’il le put l’authenticité du « rapport attribué au camarade Khrouchtchev ».
L’année 1956 a été un tournant dans sa vie à d’autres titres. Après son service militaire, il décide de passer l’agrégation d’histoire et demande la main de Maria, son grand amour, rencontrée trois ans auparavant. La vie avec Maria lui avait permis, ce sont ses mots, d’entamer « une convalescence et une rééducation ».
C’est que l’amour et l’expérience de la vie normale étaient incompatibles avec la condition de militant communiste. Sur l’adhésion au parti, il écrit que « dans le dispositif mental de l’idéologie, la solidarité de parti occulte les solidarités naturelles », « le communisme est une doctrine et un exercice de désincarnation. Son ennemi est le plaisir ». Cette phrase est en un sens un résumé de son œuvre, en tout cas son intuition.
Le choix de l’histoire est significatif. Il était entré « aux Sciences politiques » – au pluriel, comme s’appelait alors Sciences Po. Les études ne l’avaient jamais passionné, jusqu’à son année de préparation à l’agrégation d’histoire. Dans Une Génération, il a une réflexion très profonde sur cette discipline : « Ce qui est bon pour l’intelligence est de comprendre et simultanément de ne pas comprendre. L’histoire, elle, propose toujours le mystère à côté de l’explication et souvent le mystère naît de l’explication même. »
Historien, soit. Mais pourquoi précisément l’histoire russe et l’étude du communisme ? Dans Une Génération comme dans les souvenirs enregistrés au soir de sa vie et que Commentaire a publié, il présente ce choix comme une évidence : « Je portais le remords d’avoir été communiste. Je m’en voulais beaucoup. Aussi avais-je une curiosité : qu’est-ce que ce truc que la Russie ? » Mais cela n’a rien d’évident ! Ce « aussi » dissimule un coup de génie : alors qu’il n’était pas slavisant au départ – il dut apprendre le russe –, il avait senti d’emblée que l’histoire de la Russie était la clé du communisme soviétique, singulièrement son histoire religieuse. D’autres grands intellectuels passés par le parti ont bâti leur œuvre sur le rejet du communisme, comme Annie Kriegel ou François Furet, mais Alain est le seul qui a fait de l’histoire russe et du communisme un seul et même sujet d’enquête.
L’analyse du communisme par Alain est profondément originale. On ne le réalise pas suffisamment, car il n’a que rarement discuté les autres approches du totalitarisme soviétique, que ce soient celle de la science politique (Carl Friedrich, Raymond Aron) ou celle, philosophique, de Hannah Arendt et de ses successeurs français comme Claude Lefort et Marcel Gauchet.
Son originalité consiste en ceci : les théories du totalitarisme s’efforçaient de construire un modèle générique, en dégageant les traits communs aux différentes révolutions et régimes totalitaires, et qui plus est en travaillant le plus souvent à partir du cas nazi. Alain, lui, est parti du communisme russe, et il n’a pas cherché à construire un modèle générique du totalitarisme (un concept qu’il ne rejetait pas mais qu’il utilisait rarement). Plus modestement, il voulait comprendre comment fonctionnait le communisme réel.
Or la grande faiblesse des théories du totalitarisme est qu’elles définissent un totalitarisme idéal, tout en reconnaissant elles-mêmes que les régimes réels ne coïncident jamais complètement avec cet idéal. D’où des débats sans fin sur la question de savoir si le communisme soviétique est un phénomène proprement russe, ou un exemple d’un régime qu’on retrouve à peu près à l’identique en Chine, à Cuba, en Corée du Nord, etc. ; si la théorie s’applique à l’ensemble de la trajectoire soviétique ou seulement à la période stalinienne ; s’il faut ou non inclure le fascisme italien dans la famille totalitaire, etc.
D’où, surtout, la vulnérabilité de la théorie du totalitarisme aux objections de l’école dite révisionniste. Cette école réfutait l’épure totalitaire, trop abstraite et monolithique à ses yeux, et lui opposait la réalité concrète des luttes sociales, des conflits de pouvoir, etc., bref de tout ce que l’histoire sociale de l’URSS révélait ou prétendait révéler (parmi les représentants les plus importants de ce courant : John Arch Getty, Sheila Fitzpatrick, Gabor Rittersporn).
Les travaux d’Alain échappent à ces questions et à ces objections. C’est leur force, mais c’est aussi une cause de leur relativement faible retentissement : il était étranger à cette controverse qui avait fait grand bruit ; il n’était ni kremlinologue, ni adepte de la soi-disant « histoire sociale ».
Comme les tenants de l’école dite totalitariste, il place l’idéologie au centre de son analyse du communisme en tant que régime idéologique ou idéocratie mais, pour lui, l’idéologie n’est ni une doctrine ou ni un phénomène de croyance, c’est une chose concrète, qui produit des effets indépendamment de la croyance.
Il affirme dans Les Origines intellectuelles du léninisme (paru en 1977) que « l’idéologie est le régime soviétique lui-même ». Qu’est-ce que cela veut dire ?
I- Le mensonge
Je partirai d’une boutade de son ami Jean-François Revel : le communisme, c’est le nazisme plus le mensonge. C’est un bon résumé de la pensée d’Alain. Mais ce résumé est faussement simple et, en réalité, énigmatique. Que veut dire ici « mensonge » ? Le mensonge n’est-il pas inhérent à la politique ? Le nazisme n’a-t-il pas porté à des sommets le mensonge et le travestissement du réel par la propagande ?
Une remarque préalable sur la structure de l’œuvre d’Alain, sur ces plus de 50 ans passés à enquêter sur le communisme : d’un livre à l’autre, Alain n’a cessé de revenir sur les racines religieuses du mensonge communiste. Ses livres ne sont pas comme une succession de chapitres, et ils ne sont pas non plus répétitifs. Une amie m’a suggéré l’image du palimpseste pour décrire la relation entre ses différents livres. Ils sont en effet comme des couches superposées d’états différents du même texte, constitués à la fois d’approfondissements, parfois ardus, et de décantations limpides.
Le mensonge soviétique avait été pointé et dénoncé depuis longtemps par de bons auteurs, comme Boris Souvarine, Anton Ciliga, Arthur Koestler, mais ils ne le distinguaient pas conceptuellement du mensonge de l’espèce ordinaire. Soljenitsyne s’est approché de la nature spéciale du mensonge communiste lorsqu’il a dit que l’idéologie était le mensonge absolu, mais seulement approché. Dans Sainte Russie, son dernier livre sur la Russie, paru en 2012, Alain distingue le « mensonge logique », c’est-à-dire la parole mensongère, et le « mensonge ontologique », par lequel, je cite, « c’est la nature même qui est falsifiée par le tour de passe-passe entre la réalité et la pseudo-réalité ».
Le concept central de la pensée d’Alain est celui de surréalité ou pseudo-réalité. À la différence du mensonge logique, qui substitue le faux au vrai, le mensonge ontologique substitue une surréalité à la réalité. Il ne faut pas comprendre cette surréalité comme un super mensonge, un lavage de cerveau conditionnant toute une population. Cela veut dire que la « réalité réelle » est effectivement détruite. Entre l’idéologie et la réalité, il n’y a pas de relation, pas même celle entre le vrai et le faux, comme dans le mensonge ordinaire.
Dans Anatomie d’un spectre (paru en 1981), il rapporte une anecdote amusante qui éclairera un peu la spécificité du mensonge soviétique : « De Napoléon III, la reine Wilhelmine disait qu’il était si menteur qu’il ne fallait même pas croire le contraire de ce qu’il disait ».
Dans le Court Traité (paru en 1976), Alain explique que, « contrairement à l’idée reçue, ce qui caractérise le monde soviétique, ce n’est pas la double parole, c’est au contraire la parole unique, mais dans la duplication des réalités », la réalité réelle et la surréalité. Ce que Arendt voyait comme l’atomisation de la société dans les régimes totalitaires, Alain l’analyse, de façon plus radicale, comme l’abolition de la réalité commune.
Le mensonge ontologique, c’est la production d’une surréalité qui se substitue à la réalité réelle, si tant est que le mot « mensonge » convient à la chose, car le menteur ici ne pense pas qu’il ment : « Le communiste parfait, c’est celui qui, à l’instar de Lénine, n’a qu’une parole, qu’un langage, et qui vit tout entier dans la surréalité ». Autrement dit, « un bon communiste est parfaitement sincère » (Origines).
Le contraste entre le mensonge politique chez Machiavel et chez Lénine peut nous aider à comprendre le fonctionnement déroutant de l’idéologie. Alain l’analyse dans Les Origines intellectuelles du léninisme : « Machiavel justifiait la ruse, le faux serment, le parjure par l’incapacité du Prince de connaître l’avenir. Les événements dictent et le Prince navigue à vue […] Lénine, lui, croit voir loin […]. La question du mensonge et de la ruse ne se pose pas dans le contexte de la myopie humaine, mais dans celui de la voyance surhumaine de l’idéologie. »
L’une des découvertes importantes d’Alain est la structure gnostique du léninisme. Les gnoses antiques et les hérésies gnostiques consistent dans une vision dualiste du monde fait d’un principe mauvais et d’un principe bon. À l’origine, les deux sont mélangés. Pour le séparer et provoquer le triomphe du bon principe, il faut des êtres parfaits ou des hommes nouveaux disposant de la connaissance totale de l’univers. Seuls quelques initiés possèdent cette connaissance et le pouvoir de sauver le monde qu’elle leur donne. Ils prétendent ainsi se hisser à la place de Dieu. C’est pourquoi les gnoses sont des pseudo-religions. « Le léninisme opère une cristallisation brutale et simplificatrice des thèmes et attitudes gnostiques qui hantaient la Russie » ? Pour Lénine, « quand l’état de mélange a pris fin, quand la séparation est effectuée parce que le prolétariat a pris le pouvoir, celui-ci assure le triomphe de la vérité. […] La connaissance qui, dans le léninisme, prend le nom de théorie, permet à l’homme l’action conforme au déterminisme dont il a percé le secret. » À la différence des anciennes gnoses, la gnose léniniste se pense comme une science. Mais ce n’est qu’une pseudo-science, qui s’ignore en tant que croyance idéologique. « Lénine ne sait qu’il croit et il croit qu’il sait. » (Origines)
Dès que le pouvoir est conquis, le régime de l’idéologie change (c’est un point très important de l’analyse d’Alain). Elle n’est plus seulement croyance, « voyance » mais pouvoir, elle est l’indice de l’emprise du pouvoir. Il n’est plus nécessaire que les sujets, y compris les membres du parti, croient à l’idéologie. Au contraire, moins ils croient, plus l’État-parti affirme sa puissance impersonnelle en les enfermant dans la surréalité qu’il a créée. « L’orthodoxie est ce que dit le parti, au moment et dans la forme où il le dit : elle est une orthoglossie. » Ultérieurement, Alain parlera de logocratie, pouvoir du discours, qu’il dise quelque chose ou qu’il soit entièrement creux.
Il découle de ce point qu’il n’y a pas de contradiction entre l’idée du règne de l’idéologie et celle d’un pouvoir cynique, qui n’a d’autre but que de conserver indéfiniment le pouvoir. De ce point de vue, il est trompeur de dire que dans le régime soviétique finissant ou dans le régime poutinien, l’idéologie a disparu, car c’est supposer que l’idéologie consiste dans la croyance, alors qu’elle est un type de pouvoir.
II- La surréalité du socialisme
Le grand secret du système soviétique, c’est que le socialisme n’existe pas.
Les bolcheviks étaient persuadés que la destruction du capitalisme et de la classe capitaliste ferait advenir immédiatement le socialisme. Quand ils s’aperçurent que la classe capitaliste, c’était à peu près tout le monde, que l’économie et la société s’effondraient après trois ans de communisme de guerre sans que le socialisme advienne, ils durent renoncer au « tout tout de suite » prêché par Lénine. Il fallait « construire le socialisme ». Mais cela ne voulait pas dire que le socialisme adviendrait au bout d’un chemin plus ou moins long. Il commence à exister immédiatement, mais il doit affronter les survivances du capitalisme, toujours plus virulentes à mesure que le socialisme progresse. Il faut souligner ici que le mot « capitalisme » ne veut pas dire système capitaliste pour les bolcheviks, il désigne l’existence d’une société civile indépendante. C’est pourquoi la destruction du capitalisme revient à la destruction de la société.
Lénine était fasciné par cette maxime de Bakounine : « l’esprit de destruction est le même que l’esprit de création. » C’est l’idée qu’il se faisait de la dialectique.
Pour les bolcheviks, si le socialisme n’apparaissait pas, c’est que, malgré les apparences, le capitalisme sévissait toujours. Le capitalisme était partout, malgré l’élimination des classes capitalistes et la suppression de la propriété privée.
La destruction du capitalisme par le communisme, c’est-à-dire la destruction de la réalité (du point de vue bolchévique, c’est la même chose) a une dimension imaginaire, c’est une sorte d’hallucination collective mais, comme l’écrit Alain dans le Court Traité, « elle est tout à fait réelle en tant que pouvoir, dans la mesure où le pouvoir soviétique gouverne dans l’intérêt de la réalité supposée existante par l’idéologie », et où « sa raison d’être est d’imposer de force la surréalité et d’obtenir de tous une déclaration d’allégeance. […] Il faut que la population déclare le socialisme établi, et qu’elle montre de l’enthousiasme non pour un programme, mais pour une réalisation actuelle. »
Il est donc vain de parler du socialisme soviétique comme une réalité incomplète ou même pervertie, parce que ce n’est pas une réalité du tout. « Le communisme ne s’incarnait pas dans la réalité. Mais il était capable de s’emparer de cette réalité et de la détruire. Il était un pouvoir. […] Là où ce pouvoir s’installait, il devait persévérer dans son non-être, sous peine de se volatiliser. » (Sainte Russie)
Bien entendu, la destruction intégrale de la réalité est une utopie, et une utopie non désirée par le parti, car la surréalité, et donc le pouvoir, ont besoin de la réalité commune pour subsister. « Le parti ne peut pas faire passer de l’autre côté du miroir tout ce qui est, car il serait happé lui-même par le néant qu’il produit. » (Le Malheur du siècle, 1998)
Aussi étrange que cela paraisse, ce régime plongé dans l’irréalité et poursuivant des objectifs illimités et chimériques est, en réalité, fondé sur le compromis.Résumé lapidaire d’Alain dans Anatomie d’un spectre (1981) : « Le parti révolutionnaire détruit le capitalisme, c’est-à-dire la réalité, pour qu’advienne le socialisme » mais « il faut conserver assez de capitalisme (équivalent de réalité) pour que le pouvoir ne soit pas menacé dans sa base matérielle et politique. »
Le spectre, c’est l’économie soviétique. « Dans la Russie soviétique est apparu un système économique de type nouveau qui naît justement de ce que le socialisme n’existe pas. Pendant 70 ans, le regard des observateurs a été désorienté par cette espèce de mirage flottant entre l’échec lamentable et la réussite miraculeuse. » (Avant-propos de 2018 dans Contagions)
Dans ce système économique, il y a trois secteurs de la production : le secteur I produit les biens et services qui procurent à l’État-parti de la puissance. C’est le secteur de la production militaire et de l’appareil de contrainte.
Le secteur II comprend la production de biens et de services placée sous le régime de l’économie « socialiste », c’est-à-dire planifiée. Il est essentiellement stérile.
Le secteur III comprend la production de biens et de services qui échappe à la sphère du socialisme, soit légalement, soit de façon illégale. Résumé impayable par Alain : « Le secteur III assure à la réalité un espace refuge, une sorte de radeau de survie pour traverser sans périr les eaux agitées du socialisme en construction. » Les secteurs I et II vivent en symbiose avec le secteur III. « La sphère socialiste est comme un parasite dont elle se nourrit et ne saurait se passer. » « Plus il y a de socialisme en URSS, plus il faut de “capitalisme” pour le faire fonctionner ou paraître fonctionner. » L’économie socialiste a également besoin du capitalisme en un autre sens, le capitalisme des pays étrangers, qu’il s’agit d’imiter (ou de voler) pour le rattraper et le dépasser.
Alain insiste sur l’existence d’un second niveau du mensonge, celui de la soi-disant symétrie ou homologie entre la réalité ordinaire de nos pays et la surréalité socialiste. C’est le tour de passe-passe que j’ai évoqué plus haut en citant Sainte Russie. Dès que la surréalité a remplacé la réalité, le parti s’efforce de faire croire qu’elle est toujours la réalité ordinaire, que les Soviétiques et nous partageons un même monde commun. Chaque fois que le mot « homologue » est prononcé, le mensonge opère (par exemple « le ministre des Affaires étrangères a rencontré son homologue russe ») ; de même, chaque fois qu’une délégation d’enseignants, de scientifiques, d’experts rencontraient leurs « homologues » soviétiques, sans s’apercevoir que c’était en réalité des agents du KGB ; chaque fois qu’on parlait du PIB ou du niveau des salaires en URSS et en Occident comme de choses comparables. Idem pour les statistiques économiques – et je soupçonne que ça n’a pas changé.
III- La question du mal
Face à l’horreur des crimes et à la folie du mensonge, on ne peut esquiver la question du mal. Bien sûr, Alain est catholique et porté à la réflexion théologique mais, dans le cas présent, la question du mal s’est posée comme une nécessité inhérente à son sujet (voir la citation en exergue). Si Les Origines du léninisme est sans doute le plus grand livre d’Alain, La Falsification du bien (1978) et Le Malheur du siècle (1998) sont à mes yeux les plus profonds, car ils s’efforcent de saisir ce mal, « un mal plus mal que le mal parce qu’il est confondu avec le bien » (La Falsification du bien). Le communisme et le nazisme ont une dimension démoniaque qu’on ne peut ignorer si l’on veut les comprendre – et comprendre leur héritier en ce siècle, le poutinisme. Alain a mis au jour les liens entre la religiosité russe et l’impérialisme russe : comment la spiritualité mystique, la dévalorisation de la loi et du droit au profit de l’amour, la célébration de la sainteté des tsars les plus sanguinaires, etc. ont offert un terrain favorable au mensonge communiste. Gogol et Dostoïevski ont exprimé ce théorème de l’identité russe : nous sommes un peuple supérieur, le peuple-Christ, non pas malgré nos péchés, notre abjection et nos crimes, mais grâce à eux. « Il faut juger le peuple russe, écrivait Dostoïevski, non pas sur les turpitudes qu’il commet si souvent, mais sur les grandes et saintes vertus après lesquelles il soupire dans sa turpitude même. » (Journal, 1876) Alain commente : « Nous reconnaissons la séquence familière : la réalité ne se borne pas à la réalité, au-dessus d’elle brille mystiquement une autre réalité qui en est la transfiguration. » (Sainte Russie)
Le Malheur du siècle examine les similitudes entre le mal nazi et le mal communiste, dans la destruction physique, dans la destruction morale et dans la destruction du politique ; leur commune logique d’autodestruction, dans laquelle le nazisme s’est précipité et que le communisme a su mitiger.
Dans ce livre, Alain remarque que, face à l’horreur qui les a saisis devant ce que le nazisme et le communisme leur infligeaient, « plusieurs martyrs de ces régimes ont envisagé l’action d’un ordre supra-humain, “angélique”, capable d’exercer un pouvoir direct. […] Dans cette intuition, le tyran ultime n’est ni Hitler, ni Lénine, ni Staline, ni Mao, mais le Prince de ce monde. » C’est-à-dire le Diable, que l’Évangile appelle aussi le prince du mensonge. Toutefois, l’intuition de cet ordre supra-humain du mal n’est pas nécessairement religieuse. Plusieurs de ceux qui l’ont évoqué n’étaient pas croyants.
Alain était un homme joyeux, mais il y avait en lui une certaine mélancolie. Je crois que la mélancolie d’Alain s’adressait à la difficulté, à l’impossibilité peut-être, du monde contemporain à reconnaître et à comprendre sans se méprendre la dimension démoniaque du communisme et du nazisme, malgré les éclaireurs qui l’ont aperçue, Soloviev, Orwell et lui-même.
Dans Le Malheur du siècle, l’analyse des similitudes entre communisme et nazisme débouche sur la considération de la singularité irréductible de la Shoah. Pour Alain, cette unicité ne peut pas être appréhendée sur le seul plan des circonstances matérielles, « à l’exclusion des aspects métaphysiques ou plus exactement religieux ». Le livre s’achève sur une réflexion mélancolique : l’incompréhension mutuelle entre juifs et chrétiens au sujet de la Shoah « tient aux racines même de la foi juive et chrétienne. […] Ainsi le problème de l’unicité de la Shoah ne peut trouver de solution complète universellement reçue. Reste à comprendre clairement cette irrésolution et à l’accepter. »
IV- La Russie de Poutine : un communisme sans communisme
Or cette conscience du démoniaque est indispensable pour prendre la mesure du régime de Poutine. Alain est parti trop tôt pour traiter cette question en détail, mais il en a cerné la difficulté dans Sainte Russie : « Le mensonge a-t-il disparu dans la Russie post-soviétique ? Non, il semble même qu’il soit devenu plus profond, plus inextricable. » C’est encore notre chantier.
Dans son livre La Langue de bois, paru en 1987, Françoise Thom a montré que la langue de bois soviétique combinait en fait plusieurs langues. L’une d’elle est « la fausse langue naturelle que parlait le cadre communiste quand il voulait faire croire à l’interlocuteur qu’il était comme lui et qu’il vivait dans la même réalité » (c’est le second niveau du mensonge que j’évoquais tout à l’heure). Or cette fausse langue naturelle est toujours celle du régime de Poutine. C’est pourquoi elle déroute tant ceux qui la rencontrent et les roule dans la farine.
C’est que, ajoute Alain, « les hommes au pouvoir sont les mêmes qu’auparavant [c’est-à-dire les siloviki, qui avaient évincé les chefs communistes dès les années 1980]. Pour qu’il en fût autrement, la Russie aurait dû procéder à l’expulsion radicale, officielle de l’idée communiste […]. Elle aurait dû accepter d’être “born again”. Ce qu’a fait l’Allemagne nazie. Or tout a été fait pour s’épargner cette conversion. Au lieu de revenir honnêtement sur le monceau de crimes et d’infamies, on l’a annulé. On l’a recouvert par le grand spectacle de la cour des tsars et des liturgies orthodoxes, lesquelles baignaient déjà partiellement dans le mensonge et maintenant y baignent complètement. » (Sainte Russie)
Je me souviens qu’au lendemain de l’effondrement de l’URSS, Alain Besançon et Françoise Thom étaient les seuls à ne pas se réjouir car ils avaient compris que la disparition du communisme était une illusion. Peu les entendaient parmi les intellectuels anti-communistes. Nous trouvions qu’ils exagéraient. Ils avaient raison.
Maître de conférences à l’université Paris II Panthéon-Assas. Enseigne la philosophie et la science politique. Collaborateur régulier de Commentaire, chroniqueur au magazine Ukrainski Tyzhden. Ses travaux portent sur l’histoire du totalitarisme et les sorties du totalitarisme. A notamment publié: Naissances du totalitarisme (Paris, Cerf, 2011), Exercices d’humanité. Entretiens avec Vincent Descombes (Paris, Pocket Agora, 2020).

