En finir avec la guerre « hybride »

Pour l’auteur, les Européens doivent cesser de parler de guerre « hybride », alors qu’il s’agit d’une guerre cognitive systémique, dont l’objectif est de nous habituer à raisonner dans les termes du mensonge poutinien. Nos dirigeants demeurent prisonniers d’un vocabulaire – « guerre hybride», « escalade », « désescalade » – et d’un aveuglement conceptuel qui les condamne à se battre selon la guerre précédente quand l’adversaire livre déjà la suivante. Reconnaître le lien entre la guerre en Ukraine et la guerre cognitive européenne constitue la condition d’une riposte efficace.

Le 26 septembre 2025, trois MiG-31 russes violaient l’espace aérien estonien pendant douze minutes. Une semaine plus tôt, dix-neuf drones franchissaient la frontière polonaise, contraignant l’OTAN à ses premiers tirs depuis le début de la guerre en Ukraine. Puis, pendant dix jours, des dizaines de drones paralysèrent bases militaires et aéroports à travers l’Europe, du Danemark à la Roumanie. En quelques semaines, plus de cinq cents signalements submergèrent les centrales d’urgence – peut-être précisément l’effet recherché.

Ces violations ne sont pas des « incidents diplomatiques ». Elles révèlent une guerre déjà engagée, qui ne ressemble à aucune de celles que l’Europe a connues depuis 1945. Câbles sectionnés en Baltique, cyberattaques contre des hôpitaux, « flotte fantôme » au large du Danemark : tous ces signaux convergent vers une vérité que nos dirigeants peinent à nommer.

Car ce que nous appelons « guerre hybride » est une guerre tout court. C’est une guerre cognitive, mais aussi orwellienne, subversive, systémique, dont l’objectif est de nous habituer à penser dans l’univers des mensonges poutiniens, pour nous faire accepter les conditions russes dans le monde réel et préparer de nouvelles agressions en Europe.

Aussi, en finir avec cette « guerre hybride » exige d’abord de la définir et nommer ce qu’elle masque.

La colonisation de nos espaces mentaux

Nous souffrons d’un fourvoiement conceptuel qui nous empêche de comprendre la guerre qui nous est faite. Le terme « guerre hybride », omniprésent dans nos analyses, ne décrit pas la réalité – il délimite ce que nous pouvons penser et la métaphore du moteur hybride nous enferme dans un cadre inadéquat.

Cette guerre cognitive vise d’abord, selon la formule glaçante d’O’Brien dans 1984, « Le pouvoir sur les esprits. Si nous l’avons, tout le reste suit.1 » L’Institute for the Study of War (ISW) confirme cette ambition totalitaire : « L’objectif principal de la guerre cognitive russe est de façonner la prise de décision de ses adversaires et d’éroder leur volonté d’agir.2 » Elle opère selon quatre dimensions qui s’alimentent mutuellement : Cognitive, Orwellienne, Subversive, Systémique. Ensemble, elles dessinent une révolution dans l’art de la guerre qui s’attaque aux fondements mêmes de nos sociétés démocratiques.

La dimension cognitive poursuit la pratique des « mesures actives, le cœur et l’âme du renseignement soviétique pour affaiblir l’Occident, créer des divisions dans l’OTAN3 », que Poutine a expérimentées dès son affectation en 1987 à la Première direction générale du Comité de sécurité d’État. Mises à jour par le FSB4, elles trouvent une formalisation dans le concept de « contrôle réflexif5 », théorisé par le mathématicien soviétique Vladimir Lefebvre dans les années 1960. C’est un raffinement de la maskirovka – tradition séculaire de déception militaire russe, popularisée en Occident par Tom Clancy dans Red Storm Rising6 – mais là où celle-ci vise à tromper par le camouflage, le contrôle réflexif ambitionne de contrôler les bases mêmes de notre prise de décision. Lefebvre le définit comme « transmettre des informations spécialement préparées pour inciter à prendre volontairement la décision désirée par l’initiateur7 ».

L’originalité tient à son ambition : non pas nous convaincre de la justesse des revendications, mais nous faire raisonner dans un cadre conceptuel donné pour nous conduire vers des conclusions favorables à Moscou – tout en nous laissant l’illusion que nous défendons nos intérêts. Ce que Sun Tzu proposait comme idéal – « Briser la résistance de l’ennemi sans combattre8 » –, le contrôle réflexif l’érige en méthode. Si Clausewitz définissait la guerre comme « continuation de la politique par d’autres moyens9 », la guerre cognitive la poursuit par la manipulation des perceptions.

L’exemple des « négociations de paix » en Ukraine illustre ce mécanisme. Accepter l’idée même qu’il faille « négocier » avec la Russie revient déjà à reconnaître implicitement que Moscou aurait des griefs légitimes. Une fois cette base adoptée, la logique conduit naturellement vers des « compromis » territoriaux qui entérinent les conquêtes russes.

La dimension orwellienne prolonge l’approche cognitive en nous piégeant dans l’univers de ses mensonges. Dans 1984 : « Le Parti vous ordonnait de rejeter le témoignage de vos yeux et de vos oreilles. C’était là son commandement ultime10. » Mais la stratégie russe procède avec plus de finesse. L’Institute for the Study of War révèle l’essence de cette approche : « Le Kremlin réussit s’il persuade ses adversaires qu’il est trop difficile de connaître la vraie vérité, trop difficile de résister à la Russie, trop difficile d’être sûr de quel côté est le bon et lequel est mauvais. Moscou n’a pas besoin de persuader ses opposants que ses vues et objectifs sont corrects – juste que résister à la Russie est inutile, injustifié ou imprudent11. »

Le bombardement de la maternité de Marioupol, le 9 mars 2022, révèle cette mécanique avec une clarté glaçante. Face aux images d’Associated Press montrant des femmes enceintes ensanglantées évacuées des décombres, la Russie inverse systématiquement la réalité : l’hôpital devient « base militaire », les patientes des « actrices », la femme enceinte sur un brancard une « blogueuse maquillée ».

L’objectif : instaurer ce qu’Orwell nommait la « doublepensée », cette capacité à retenir simultanément deux opinions qui s’annulent alors qu’on les sait contradictoires et à croire à toutes deux. Les dix-neuf mille cinq cent quarante-six enfants ukrainiens déportés sont « évacués pour leur protection ». La guerre d’agression devient « opération spéciale » visant à « dénazifier » l’Ukraine – alors même que Zelensky est juif et que plusieurs membres de sa famille ont péri dans la Shoah12.

Cette négation organisée du réel ne vise pas à établir une contre-vérité crédible. Elle cherche à détruire le concept même de vérité factuelle, à nous faire abandonner l’idée qu’il existe une réalité objective. Le résultat : une désorientation généralisée. Nous ne croyons pas nécessairement les mensonges russes, mais nous cessons de croire fermement en quoi que ce soit.

La dimension subversive constitue le bras physique de la guerre cognitive : sabotages, cyberattaques, assassinats, infiltrations, fabrication méthodique du chaos. Chaque action maximise son impact psychologique en ébranlant les institutions. Cette stratégie du chaos organisé n’est pas nouvelle. Fritz Lang l’avait magistralement anticipée dans Le Testament du Docteur Mabuse (1933), où le criminel dément élabore un plan visant à « bouleverser les institutions et l’ordre établi » par des crimes apparemment absurdes : « Quand les hommes seront dominés par la terreur, rendus fous d’épouvante, le chaos sera la loi suprême, l’heure de l’Empire du crime sera arrivée13. » Lang, cinéaste visionnaire de Weimar, avait compris que cette violence qui semble absurde, obéit à une logique supérieure – l’élimination de nos idéaux – et constitue l’arme ultime contre les sociétés démocratiques.

La stratégie excelle dans la fabrication du chaos communautaire à bas coût. « Mains rouges » à Paris en octobre 202314, « étoiles de David » quelques jours après, têtes de porcs devant des mosquées en septembre 2025. L’objectif n’est pas le tag mais l’explosion de tensions qu’il déclenche. « Dès le 7 octobre, les réseaux d’influence du Kremlin ont en effet entrepris d’instrumentaliser le conflit dans le but de fragiliser le soutien des opinions publiques à l’Ukraine.15. » Chaque symbole active les traumatismes, exacerbe des divisions, sème la suspicion. Le débat s’empoisonne, les réseaux s’enflamment, la cohésion se fissure. C’est Le Testament du Docteur Mabuse actualisé à l’échelle continentale.

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Le mur des Justes, à l’extérieur du Mémorial de la Shoah, à Paris, le 14 mai 2024. Photo : Ariel Weil

La dimension subversive cible aussi des individus. La tentative d’assassinat d’Armin Papperger, patron de Rheinmetall, déjouée en juillet 202416, constituait un message à l’industrie européenne de défense. Le 13 octobre 2025, quatre hommes étaient interpellés à Biarritz alors qu’ils s’apprêtaient à abattre Vladimir Ossetchkine, opposant russe réfugié en France17. Le message est clair : armer l’Ukraine ou dénoncer le régime fait de vous une cible sur le territoire européen.

La dimension systémique coordonne les autres en trois niveaux : tactique, opérationnel et stratégique. Au niveau tactique, les opérations semblent dispersées : un influenceur TikTok roumain, un tag antisémite à Paris, une cyberattaque contre un hôpital estonien. Chaque incident paraît isolé, ce qui facilite la dénégation.

Ces opérations s’articulent en campagnes opérationnelles de vaste envergure. L’ISW identifie plusieurs campagnes russes visant les États baltes : « Redessiner les frontières maritimes, délivrer des pensions et la citoyenneté russe aux Lettons, Lituaniens et Estoniens, accuser les gouvernements locaux de nazisme18. » Ces campagnes préparent les conditions que le Kremlin pourrait exploiter pour justifier de futures actions militaires.

Au niveau stratégique, toutes ces opérations convergent vers un objectif central : Un câble sectionné en Baltique ne vise pas seulement à perturber les communications : il participe d’une campagne destinée à nous habituer à l’idée que notre sécurité dépend ultimement de la bienveillance russe.

La vraie guerre hybride : la guerre totale

Certains contestent jusqu’à l’existence d’une guerre hybride. « Il n’y a pas le feu », affirment-ils, donc il n’y a pas guerre. Cette objection révèle un malentendu conceptuel. Les théoriciens qui ont forgé le terme « guerre hybride19 » ont voulu identifier l’évolution de la guerre par l’incorporation de modes différents : « Nous ajoutons une quatrième dimension […] qui traite des aspects psychologiques ou des opérations informationnelles… » Le feu est bien là – non par les tirs, mais par le péril.

« La nouvelle guerre totale de la Russie intègre les deux modes russes du XXe siècle20 », observe Bob Seely : la vraie guerre hybride, celle qui mérite ce nom, unit la guerre d’agression contre l’Ukraine à la guerre cognitive menée simultanément en Europe. Ces deux théâtres ne forment pas des conflits séparés mais les faces d’une même stratégie, chacune renforçant l’autre.

En Ukraine, la Russie ne livre pas seulement une guerre conventionnelle de conquête territoriale. Elle déploie une guerre terroriste – bombardements systématiques d’infrastructures civiles, viols et tortures de masse – et une guerre d’effacement identitaire dont témoignent les dizaines de milliers d’enfants déportés, les centaines de milliers d’Ukrainiens russifiés et les spoliations culturelles. Cette combinaison de terreur physique et d’annihilation négationniste révèle la nature totalitaire de l’agression russe.

En Europe, simultanément, la guerre cognitive vise à paralyser notre capacité de résistance en cultivant notre lassitude21 et nous amène à accepter les conditions russes en Ukraine en nous persuadant que toute autre option coûterait trop cher ou serait vouée à l’échec. Cette dialectique révèle la complémentarité structurelle des deux théâtres : consolider les gains en nous persuadant de leur irréversibilité, ou compenser les échecs par l’intensification cognitive pour détourner l’attention, semer le doute, éroder notre volonté de soutenir l’Ukraine.

La série finlandaise The Conflict22 illustre cette guerre totale et montre l’unité stratégique d’opérations apparemment hétérogènes. Des mercenaires pro-russes s’emparent de la péninsule de Hanko et proposent au gouvernement d’Helsinki de la « louer ». Le scénario déploie les quatre dimensions : cognitive (imposer la « négociation »), orwellienne (l’agression devient « malentendu », les mercenaires « locataires »), subversive (otages, brouillage des communications), systémique (division entre un Premier ministre dépassé et munichois – faisons ce que nous avons toujours fait, négocions – et une Présidente résistante malgré les réticences de l’OTAN : « N’activez pas l’article 5, Mme la Présidente »).

Reconnaître cette unité change tout. Si l’Europe affronte réellement une guerre hybride – l’association guerre d’agression en Ukraine + guerre cognitive en Europe –, alors nous ne pouvons combattre efficacement la guerre cognitive en Europe qu’en participant activement à la défense de l’Ukraine, notamment par la protection du ciel. Les deux fronts étant liés, la victoire sur l’un conditionne le succès sur l’autre.

La guerre totale vise la soumission complète – physique, mentale, culturelle – de l’adversaire. Si Guernica inaugure le bombardement des civils, poursuivi à Coventry et au-delà, la Russie ajoute la guerre cognitive à sa panoplie. L’historien militaire Hew Strachan observe : « Les guerres sont devenues floues aux contours : elles n’ont pas de fin claire23. » Ces guerres n’ont pas de fin au double sens : ni fin temporelle, ni limites géographiques de théâtre. L’espace du conflit se dilate indéfiniment, de Kyïv à Paris, de la tranchée à l’algorithme, du sabotage physique à la manipulation cognitive. Les méthodes transgressent toutes les frontières : entre guerre et paix, civil et militaire, vérité et mensonge, réalité et perception. Cette dissolution des limites constitue l’essence de la guerre totalitaire contemporaine.

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Le lieutenant-général Winston P. Brooks et le lieutenant-général Remigijus Baltrėnas lors de la réunion des ministres de la Défense des pays de l’OTAN, le 15 octobre 2025 // nato.int

L’encerclement cognitif

La guerre cognitive atteint ses objectifs à travers des opérations apparemment dispersées mais coordonnées, en multipliant les fronts par la manipulation et l’intimidation, le débordement et le chantage.

Volodymyr Zelensky cristallise l’une des campagnes les plus sophistiquées : transformer le symbole de la résistance démocratique en repoussoir géopolitique, par l’instillation progressive de doutes sur ses motivations, sa probité, sa légitimité.

Les narratifs mobilisent nos préoccupations démocratiques. Corruption, bellicisme, autoritarisme : chaque grief exploite nos standards pour nous discréditer face à l’agression totalitaire. Le génie réside dans le système de relais : ces narratifs ne sont pas diffusés directement par la propagande russe mais par des politiciens stipendiés ou prisonniers de mensonges qui les arrangent. Cette catégorie des « idiots utiles » et consentants, tels Mélenchon et Mariani24, s’avère efficace : leurs statuts d’élus ou d’anciens responsables confère à leurs propos une respectabilité qui en masquent la nocivité.

La délégitimation des symboles s’accompagne de l’intimidation des territoires. Les opérations russes en Baltique révèlent l’inadéquation de nos grilles d’analyse. Interpréter violations d’espace aérien, cyberattaques et désinformation comme de simples « missions d’espionnage » manque l’essentiel : leur fonction est de paralyser sur nos processus de décision. Ces opérations visent deux objectifs complémentaires qu’illustre l’intrusion des trois MiG-31 dans l’espace estonien le 26 septembre 2025. Semer la peur et la division dans les sociétés baltes en leur rappelant leur vulnérabilité géographique. Au niveau local, l’opération teste notre détermination. Mais au niveau européen, elle permet surtout de révéler les divisions occidentales entre partisans de la fermeté et tenants de la « désescalade ».

Parallèlement à cette intimidation directe, la subversion électorale avance masquée. Le sud et l’est de l’Europe constituent le laboratoire le plus visible où les techniques de manipulation se déploient dans le cadre de processus électoraux formellement démocratiques. La tentative de trucage des élections roumaines de 2024 — mise en échec par l’annulation du scrutin — a révélé un écosystème de manipulation numérique d’une sophistication inédite.

Au-delà, le théâtre africain révèle peut-être le mieux la dimension de « guerre de mouvement » qui compense les faiblesses militaires russes par l’agilité géopolitique. En quelques années, une campagne coordonnée a réussi à chasser les forces françaises du Sahel et à les remplacer par des mercenaires russes – une transformation géostratégique majeure obtenue à un coût dérisoire25.

Le cas du Mali illustre cette sophistication qui exploite habilement les ressentiments post-coloniaux : Les opérations d’influence réussissent à canaliser cette contestation vers un rejet de la présence française et vers des solutions pro-russes, préparant l’arrivée du groupe Wagner.

Au-dessus de tous ces théâtres plane l’arsenal nucléaire russe. La guerre en Ukraine a révélé une évolution doctrinale que Bruno Tertrais nomme « sanctuarisation agressive26 » : contrairement à la dissuasion défensive, elle permet à la Russie de « s’autoriser à conduire des opérations offensives majeures » protégée par sa capacité nucléaire et ambitionne de garantir les conquêtes territoriales. Chaque annexion est suivie d’une intégration constitutionnelle qui permet à Moscou de brandir la menace nucléaire : ces territoires sont désormais « russes », donc couverts par la doctrine de dissuasion. L’arme atomique devient le sceau juridico-militaire de l’agression, le verrou qui transforme le fait accompli en frontière « intangible ».

Cette mutation ne peut fonctionner que par la guerre cognitive dont la sanctuarisation agressive est une arme. Elle paralyse notre volonté et transforme notre prudence en attentisme, notre sagesse en renoncement. L’efficacité repose moins sur la probabilité réelle d’emploi – que les experts jugent faible – que sur notre perception. Déclarations apocalyptiques, modifications de posture, révisions doctrinales : cet appareil théâtral vise à saturer notre espace mental de la peur nucléaire, à nous faire intérioriser l’ « escalade » comme horizon indépassable, à nous faire raisonner à partir de leur menace plutôt que de nos intérêts.

Cette rhétorique colonise nos propres débats. L’obsession de la « désescalade », la hantise de « provoquer » Moscou, la recherche pathologique d’une « rampe de sortie » témoignent du succès de la sanctuarisation agressive. Nous avons intériorisé la menace nucléaire russe comme paramètre déterminant de nos décisions, effaçant la nôtre.

À l’abri d’une ligne MaginOtan ?

Mai 1940 et octobre 2025 : deux dates que sépare près d’un siècle mais que hante une même cécité face à la rupture en cours. Gamelin n’avait pas anticipé la percée de Sedan ; Weygand ne parvenait pas davantage à comprendre la nature de cette guerre éclair qui disloquait nos armées. Comme le diagnostiquait Marc Bloch dans L’Étrange Défaite27, « Le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c’est peut-être là ce qu’il y a eu en lui de plus grave. »

L’analogie révèle sa pertinence cruelle. Alors que l’armée russe excelle dans cette guerre cognitive et nous pénètre en profondeur, notre dispositif de défense collective repose sur une conception statique. « Force est de constater que l’OTAN est devenue la nouvelle ligne Maginot des démocraties européennes.28”, pendant que l’adversaire opère dans l’espace fluide des perceptions : rotation permanente des théâtres (Baltique, Roumanie, Afrique), des modes (drones, sabotages, élections) et des narratifs (nucléaire, fatigue, corruption). À cette mobilité cognitive, nous opposons des réponses fixes – murs anti-drones, périmètres définis. L’absurde : la ligne MaginOtan s’arrête là où commence le front réel. L’Ukraine, qui subit l’offensive la plus massive menée contre l’Europe depuis 1945, demeure séparée du dispositif qu’elle défend.

Cette exclusion constitue la plus éclatante réussite de la guerre cognitive. Elle prive l’Alliance de l’armée la plus aguerrie d’Europe qui invente au feu les techniques du XXIe siècle et révèle le piège dans lequel le Kremlin nous enferme : L’exclusion de l’Ukraine hors de l’OTAN fait exister la notion de « sphère d’influence » et de zone neutre dans l’architecture même de notre défense collective. La vision du monde de Poutine est promue, volens nolens, en donnée structurante du débat.

Si l’état-major de 1940 souffrait d’une grille de lecture obsolète, nos dirigeants demeurent prisonniers d’un vocabulaire – « guerre hybride », « escalade », « désescalade » – et d’un aveuglement conceptuel qui les condamne à combattre la guerre précédente quand l’adversaire livre déjà la suivante.

Comprendre cette guerre dans ses quatre dimensions – cognitive, orwellienne, subversive, systémique – et reconnaître la vraie guerre hybride et totale, l’association guerre en Ukraine et guerre cognitive européenne, constitue la condition d’une riposte efficace. La guerre cognitive ne connaît pas de demi-mesures, soit elle nous fait penser dans l’univers de ses mensonges, soit nous pensons le réel.

À la fin de Lifeboat29, le film d’Hitchcock, la journaliste Constance Porter tire le constat de la soumission des naufragés au capitaine nazi Willy qui les avait manipulés : « Nous n’avons pas seulement laissé Willy ramer pour nous, nous l’avons aussi laissé penser pour nous. »

Marc Bloch identifiait une crise d’intelligence : nos chefs « n’ont pas su penser cette guerre30. » L’Europe de 2025 le saura-t-elle ?

raiman bio

Docteur en Histoire, spécialiste des totalitarismes.

Notes

  1. George Orwell, Nineteen Eighty-Four, Secker and Warburg, London, 1949. Voir aussi : Jean-Jacques Rosat, L’esprit du totalitarisme. George Orwell et 1984 face au XXIe siècle, Marseille, Hors d’atteinte, 2025.
  2. Natalya Bugayova, Kateryna Stepanenko, “A Primer on Russian Cognitive Warfare”, Institute for the Study of War, 30 juin 2025.
  3. “Inside the KGB – An interview with retired KGB Maj. Gen. Oleg Kalugin”.
  4. Steve Abrams, “Beyond Propaganda: Soviet Active Measures in Putin’s Russia”, Connections , Vol. 15, No. 1 (Winter 2016).
  5. C. Kamphuis BSc, “Reflexive Control”, Militaire Spectator, Pays-Bas, 2018.
  6. Tom Clancy, Red Storm Rising [Tempête rouge], G. P. Putnam’s Sons, New York, 1986.
  7. Timothy L Thomas, “Russia’s Reflexive Control Theory and the Military”, The Journal of Slavic Military Studies, Rouledge, vol. 17, 2004.
  8. Sun Tzu, L’art de la guerre, Chapitre III, Vers 2.
  9. Carl von Clausewitz, Vom Kriege [De la guerre], Marie von Brühl, Dresden, 1832.
  10. George Orwell, op. cit.
  11. Natalya Bugayova, Kateryna Stepanenko, op. cit.
  12. Volodymyr Zelensky, interview by Fareed Zakaria, GPS, CNN, 20 mars 2022.
  13. Fritz Lang, Das Testament des Dr. Mabuse [Le Testament du Docteur Mabuse], Nero-Film AG, 1933.
  14. « L’hypothèse de l’ingérence russe après les tags de mains rouges sur le Mur des Justes », Le Parisien, 21 mai 2024.
  15. David Colon, La Guerre de l’information : Les États à la conquête de nos esprits. Chapitre « L’instrumentalisation par le Kremlin du conflit entre Israël et le Hamas », Tallandier, Paris, 2023 et 2025.
  16. “Russia believed to be behind plot to assassinate European defence boss”, Financial Times, 12 juillet 2024.
  17. « Un projet d’assassinat contre un opposant russe de Vladimir Poutine », op. cit.
  18. Natalya Bugayova, Kateryna Stepanenko, op. cit.
  19. Frank G. Hoffman, “Conflict in the 21st Century: The Rise of Hybrid Wars”, Potomac Institute for Policy Studies, 2007 ; James N. Mattis & Frank G. Hoffman, “Future Warfare: The Rise of Hybrid Wars”, Proceedings Magazine, U.S. Naval Institute, novembre 2005.
  20. Bob Seely, The New Total War. From Child abduction to cyber-attacks and drones to disinformation, Biteback Publishing, London, 2025
  21. Pierre Raiman, « Le vieux philosophe, l’ogre à nos portes et les bons Européens », Desk Russie, 7 septembre 2025
  22. Aku Louhimes, Konflikti, MTV Katsomo, Novembre 2024.
  23. Hew Strachan, “The Changing Character of War, a Europaeum Lecture”, at The Graduate Institute of International Relations, 9 novembre 2006.
  24. « Quand LFI et le RN parlent comme le Kremlin », Tribune collective, Ouest France, 18 septembre 2025.
  25. Léa Perruchon, « Propaganda Machine : l’offensive de la Russie contre l’information au Sahel », Forbidden Stories, 21 novembre 2024.
  26. Bruno Tertrais, « L’ombre du nucléaire sur la guerre d’Ukraine », Fondation pour la Recherche Stratégique, Bulletin N° 96, mars 2022.
  27. Marc Bloch, L’Étrange Défaite, Franc-Tireur, 1946 (Écrit en 1940)
  28. Jean-François Bouthors, « Les carabiniers de la guerre en Ukraine », Desk Russie, 28 septembre 2025
  29. Alfred Hitchcock, Lifeboat, 20th Century Fox, 1944.
  30. Marc Bloch, op. cit.

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