L’auteur est un ancien militaire britannique qui a rejoint en 2018 l’armée ukrainienne. Il a été fait prisonnier à Marioupol, condamné à mort, puis échangé. À l’heure où la ville de Pokrovsk est sur le point de tomber, Pinner, qui s’y est rendu il y a quelques jours, explique pourquoi le fait d’avoir tenu bon depuis un an représente une victoire de l’armée ukrainienne, quel que soit le sort de cette ville devenue une ruine.
La ferme fortifiée de Hougoumont, située dans l’actuelle Belgique, était un lieu obscur avant juin 1815, date à laquelle les troupes britanniques et alliées ont livré une bataille acharnée contre les Français pendant toute une journée pour en prendre possession. Alors même que la fumée de la bataille de Waterloo enveloppait les bâtiments, son importance cruciale était évidente pour les deux armées.
Le duc de Wellington, commandant britannique, déclarera plus tard : « Le succès de la bataille a dépendu de la fermeture des portes de Hougoumont. »
Sur une carte, elle semblait n’être rien, juste une cour, quelques murs de pierre et des dépendances. Pourtant, la prise de Hougoumont a immobilisé un grand nombre de troupes de Napoléon, perturbé son plan, affaibli et ralenti son avancée et, surtout, l’a contraint à envoyer de plus en plus d’hommes dans une bataille qu’il ne pouvait tout simplement pas gagner.
Ce n’est pas Paris ou une capitale qui a décidé de l’issue de cette journée, mais un humble ensemble de bâtiments agricoles.
La ville ukrainienne de Pokrovsk, une localité située à l’ouest de Donetsk est un nœud ferroviaire qui comptait environ 60 000 habitants avant la guerre. Elle est aujourd’hui au cœur des tentatives russes pour briser les défenses ukrainiennes. Comme Hougoumont, elle est devenue célèbre à cause de la guerre. Nous pouvons établir certains parallèles avec cette ferme fortifiée belge.
Maintenant, soyons clairs : je ne pense pas que si Pokrovsk venait à tomber (et les forces russes sont à l’intérieur de la ville), la guerre basculerait soudainement en faveur de la Russie du jour au lendemain. Nous ne sommes pas en 1815, et il n’y a plus de porte unique qui décide du sort des nations en un jour. Mais à court terme ? Sa perte porterait un coup au moral. Elle donnerait à la Russie un atout de propagande. Elle lui permettrait de parader avec son « élan », même si l’armée de Poutine continue de se vider de son sang.
Et c’est là le problème.
Pokrovsk représente un endroit où la Russie estime qu’elle doit gagner, et où les forces armées ukrainiennes lui font payer cher ses efforts.
Ce n’est plus vraiment une ville aujourd’hui. C’est une soupape de pression. Un point d’étranglement. Une meule. Pour Moscou, c’est un drapeau qu’il faut hisser. Pour nous, c’est du temps supplémentaire, et le temps, c’est la vie dans cette guerre.
Marioupol, c’était la même histoire, mais à plus grande échelle. À l’époque, en 2022, nous étions encerclés, réduits au silence par les bombardements, et chaque rue devenait un choix : rester et faire payer les Russes, ou fuir et les laisser dicter le rythme de la guerre. Nous avons choisi de rester. La ville nous a fait gagner du temps, non par sentimentalisme, mais parce que le temps est la seule monnaie qui peut changer le cours d’une guerre.
C’était horrible, cela a coûté cher, mais cela a fonctionné : plus nous tenions bon, plus le calendrier de la Russie s’effilochait, plus ses effectifs s’épuisaient et plus le monde observait. Certains affirment que si nous n’avions pas tenu aussi longtemps, Kyïv aurait pu tomber.
La ville orientale de Bakhmout a ouvert un autre chapitre de la même leçon. Même lorsque les chances étaient minces, lorsque le ciel était rempli de drones et le sol de véhicules, l’objectif n’était jamais simplement de défendre un nom sur une carte. Il s’agissait de transformer l’élan de l’attaquant en un handicap. Être encerclé, affamé ou surpassé en nombre change la donne : une ville qui refuse de tomber comme prévu oblige votre ennemi à s’épuiser, et c’est dans cet épuisement que la stratégie et la politique se rejoignent.
Je sais ce que l’on ressent lorsqu’on est parmi les derniers à tenir bon dans une poche, lorsqu’on subit la pression du nombre et la froide certitude que notre mission n’est pas de tenir bon pour la gloire, mais d’épuiser l’ennemi. Pendant plusieurs semaines, même coupés du monde et confrontés à une force écrasante, nous avons gardé cet objectif à l’esprit : leur faire payer chaque mètre.
Ce qui nous ramène à la ferme. Tout convergeait vers ce point. Pour l’Ukraine, la logique de cette guerre n’a jamais changé, même si de nombreux experts étrangers ne comprennent pas la réalité ou les tactiques : faire payer cher à la Russie chaque mètre, la forcer à saigner pour chaque centimètre de terrain. À Pokrovsk, cette stratégie porte ses fruits.
Avant l’invasion à grande échelle de la Russie, Pokrovsk était un centre de transport et un centre administratif régional. Aujourd’hui, ce n’est plus qu’une coquille vide. Ce qui reste n’est pas une ville, mais une position : des routes, des voies d’approvisionnement et un terrain, mais qui façonnent le conflit dans son ensemble.
La vraie question n’est donc pas de savoir pourquoi l’Ukraine défend Pokrovsk. Mais pourquoi la Russie met-elle tout en œuvre pour s’en emparer ?
La réponse réside dans une optique dictée par le désespoir. Aujourd’hui, comme toujours, Poutine a besoin d’un trophée. Les « victoires » russes ont été rares, limitées et payées au prix fort en vies humaines. Pokrovsk lui offre quelque chose à montrer à la télévision d’État : un sujet de discussion, un symbole, un récit de progrès avant que l’hiver, la boue et le gel ne bloquent le front.
Regardez l’ampleur du phénomène. Les commandants ukrainiens estiment qu’environ 110 000 soldats russes sont concentrés autour de Pokrovsk. Les pertes quotidiennes russes atteignent ici un pic de 700 à 800 hommes. L’Ukraine est confrontée à une pénurie de main-d’œuvre, ses forces étant environ huit fois moins nombreuses dans ce secteur. Et pourtant, la Russie ne parvient toujours pas à percer rapidement, ne parvient pas à déjouer les ingénieurs et l’artillerie ukrainiens qui contrôlent le terrain, et ne parvient pas à transformer son nombre écrasant en une avancée rapide.
Il ne s’agit pas d’une « opération spéciale » de trois jours. C’est une guerre d’usure digne de l’ère industrielle. Poutine ne gagne pas de terrain, il sacrifie des vies.
Politiquement, il est acculé. Sa tentative de charmer Donald Trump pour qu’il fasse pression sur Kyiv a échoué. Les sanctions continuent de peser sur une économie russe paralysée par des taux d’intérêt exorbitants et une production industrielle consacrée à la destruction, militarisée au dépens des autres secteurs. Sa quatrième année de guerre a donné lieu à des fosses communes, et non à un triomphe.
S’il s’en était soucié, il l’aurait su à l’avance. J’ai moi-même vu les préparatifs autour de Pokrovsk : défenses superposées, fossés antichars, dents de dragon, ceintures de mines profondes, barbelés s’étendant à l’horizon. Derrière eux : des drones, de l’artillerie, des blindés et de l’infanterie. Si la Russie entre, elle héritera de décombres et d’un terrain plat et dégagé, offrant un terrain de chasse idéal pour tous les défenseurs qui prendront de nouvelles positions. Ce n’est pas un tremplin, c’est un piège qui signifie potentiellement que la Russie devra à nouveau passer par le même processus éprouvant.
Si l’Ukraine tient bon, Poutine entrera dans l’hiver les mains vides. S’il s’empare de la ville, il ne gagnera qu’un autre cimetière et un moral en lambeaux.
Nous nous battons pour survivre. La Russie se bat pour l’image. Cette différence est importante.
Alors oui, nous continuons à nous battre pour Pokrovsk. Parce que dans une guerre comme celle-ci, on n’échange pas des terres pour des raisons de commodité. On échange l’ambition de l’ennemi contre son sang.
Poutine est à court d’hommes, de temps et d’histoires.
La prise de Pokrovsk, la 76e plus grande ville d’Ukraine, n’y changera rien.
Nous remercions CEPA et l’auteur pour l’autorisation de publier ce texte en français.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
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Shaun Pinner est un auteur et conférencier britannique, décoré de l’Ordre du Courage d’Ukraine pour ses actes de bravoure dans la défense de la souveraineté du pays. Ancien soldat de l’armée britannique, il a servi pendant neuf ans au sein du Royal Anglian Regiment et participé à des missions de l’ONU en Bosnie. En 2018, il rejoint les Forces armées ukrainiennes, devenant le premier combattant étranger à commander une position de première ligne en tant que fusilier marin ukrainien.

