Le témoignage préoccupant d’un sergent-chef ukrainien

Après bientôt quatre ans de service, le sergent-chef Volodymyr Tkatch a beaucoup à dire et à redire sur le fonctionnement de son bataillon. Comme la plupart des militaires ukrainiens, Volodymyr, avant la guerre, était un civil. C’est donc autant le soldat que le citoyen qui s’exprime, avec l’espoir que la critique publique à laquelle il procède contribuera, à terme, à la réforme de l’institution qu’il sert et à la victoire de l’Ukraine. Antoine Laurent rencontre Volodymyr à Kramatorsk. Il parle en son nom uniquement et refuse l’anonymat.

Volodymyr Tkatch, 57 ans, a les mains fermes et le visage d’un homme préoccupé. Comme beaucoup d’Ukrainiens de sa génération, crise post-soviétique oblige, il a occupé toutes sortes d’emplois, y compris les plus physiques. Il a été ouvrier agricole, bûcheron, ouvrier dans le bâtiment ou encore maître d’œuvre… autant de métiers auxquels ses études en langue et littérature russe, effectuées à l’université de Kamianets-Podilskyi, ne le destinaient guère, et qu’il a pour la plupart exercés en Allemagne. Il a travaillé près de 25 ans dans ce pays, afin de subvenir aux besoins de son épouse et de sa fille demeurées en Ukraine.

De Maïdan au Donbass

En dépit de ce long séjour à l’étranger, Volodymyr n’a jamais songé à quitter définitivement l’Ukraine. De décembre 2013 à janvier 2014, il participe à la révolution de Maïdan et réalise des interventions dans les écoles polonaises et allemandes afin de sensibiliser les élèves à cet événement.

« Que puis-je dire de Maïdan ? Disons-le ainsi : c’était un miracle ukrainien. Oui, un miracle ukrainien. Nous avons commencé à parler de dignité, de respect et de l’Ukraine. Il est certain que ça a ravivé en moi l’espoir que, peut-être, soudainement, cette fois serait celle qui nous mènerait dans la bonne direction », se souvient celui qui, en 1992, avait quitté une Ukraine vacillante sans se soucier outre mesure des formalités frontalières.

De retour en Ukraine dès juin 2014, Volodymyr s’implique dans la vie politique et culturelle de son pays, en pleine transition démocratique. A 46 ans, il se lance dans le journalisme en tant qu’indépendant, pour le compte des magazines Image.ua et Memorial. Il couvre les événements de la première guerre du Donbass ainsi que la vie politique au Parlement d’Ukraine. En parallèle, il continue d’effectuer des missions de quelques mois en Allemagne.

« Il fallait que je finance mes projets en Ukraine d’une manière ou d’une autre », explique-t-il, dans la mesure où l’écriture tenait une place de choix parmi ceux-ci. En plus de ses reportages, de 2014 à janvier 2022, Volodymyr publie quatre livres. Tous rédigés en ukrainien, ces ouvrages lui vaudront, en mai 2025, d’être admis à l’Union nationale des écrivains d’Ukraine ; une aventure qui n’aurait pas été possible, rappelle-t-il, sans le soutien de son épouse et de sa fille.

Lorsqu’éclate l’invasion à grande échelle, en février 2022, entrer dans l’armée apparaît à Volodymyr comme la continuité logique de son engagement. Après trois tentatives infructueuses et une période de volontariat civil, il rejoint l’armée ukrainienne en septembre 2022. Il obtient le grade de sergent-chef qu’il présente comme, « assez récent » et qui, dans les standards de l’OTAN (adoptés en Ukraine à partir de 2019), correspond au grade soviétique obtenu au cours de son service militaire. Après une période d’instruction, il est rattaché au 21e bataillon de missions spéciales, actuellement en cours d’intégration au 3e corps d’armée.

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Volodymyr Tkatch lors des manifestations de Maïdan. À son cou, sa carte de presse et une seconde carte attestant de son appartenance à l’organisation d’autodéfense des manifestants (Samooborona). Derrière lui, une installation représentant l’ancien président Viktor Ianoukovytch emprisonné. Place de l’Indépendance, Kyïv, 16/01/2014

L’ubiquité d’un sergent-chef

Du fait de son grade, Volodymyr se trouve à la croisée des hommes qui partent au front, des officiers non combattants et des volontaires civils, ukrainiens et étrangers, qui apportent leur aide aux militaires. C’est lui qui coordonne l’action des combattants, s’assure que ces derniers disposent du matériel, des informations et des ordres nécessaires à la réalisation de leurs missions.

« En théorie, mes responsabilités peuvent être résumées en quatre lignes […]. Dans la pratique, c’est complètement différent », souligne notre interlocuteur tandis que, dehors, l’alarme sonne. De février 2024 à mars 2025, explique-t-il, six officiers se succèdent à la tête de sa compagnie et le poste d’officier politique (zampolit, un grade hérité de la période soviétique qui correspond aujourd’hui à une fonction administrative) demeure vacant.

De ce fait, Volodymyr doit accomplir des tâches très variées pendant plus d’un an. « Voici la liste des tâches dont [j’étais] réellement en charge : commander et obtenir des armes et des munitions, assurer l’approvisionnement des combattants en nourriture et en eau, leur fournir un soutien médical et psychologique, communiquer avec les familles des militaires disparus ou tombés au combat, parfois aider à l’organisation des funérailles et assurer la liaison avec tous les services du bataillon [théoriquement 950 hommes, NDLR]. À cela s’ajoutent les échanges avec le service financier, si quelqu’un n’a pas reçu un paiement, etc. Enfin, si quelqu’un a besoin de se rendre quelque part, je le conduis », énumère-t-il, d’une voix ferme teintée de lassitude.

La liste est longue mais pas encore exhaustive : Volodymyr est également chargé de proposer des soldats pour des décorations, une tâche dont il s’acquitte rigoureusement. « Avant que je ne reprenne cette fonction, seules trois ou quatre personnes avaient été décorées », indique-t-il. Depuis 2022, son unité a été déployée dans les zones où les combats ont été parmi les plus durs, à Bakhmout, Pokrovsk ou encore Toretsk, dans l’oblast de Donetsk.

« À l’heure actuelle, la plupart de ceux qui participent aux actions de combat ont reçu des distinctions », raconte le sous-officier. S’il a été déployé sur le front durant les premiers mois du conflit, Volodymyr, comme la plupart des militaires de son grade, ne participe plus aujourd’hui à ce type de missions.

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Volodymyr Tkatch (non flouté) avec un groupe de militaires de son unité exposant le drapeau de son bataillon. Oblast de Donetsk, automne 2023

Pesante administration

Il est d’autant plus difficile de remplir ces différentes tâches, indique notre sergent, que celles-ci requièrent de se conformer à des procédures administratives chronophages ; au point que Volodymyr n’hésite pas à qualifier l’armée ukrainienne de « monstre de paperasse ». « En trois ans d’existence du bataillon, pour vous donner une idée, nous en sommes à plus de six cent rapports visant à radier du matériel de notre inventaire. »

Pourtant, explique-il, aucune de ces démarches n’a encore abouti, du fait de la complexité des procédures à suivre auxquelles ni lui-même, ni ses supérieurs n’ont été formés. En conséquence, l’ensemble du matériel dont l’unité n’a pu se débarrasser doit être conservé… et transporté à chaque déplacement. « Mon collègue Ostap [pseudonyme] et moi-même sommes de vrais chameaux » souligne Volodymyr, qui précise passer un temps colossal à déplacer « des tonnes de tout et n’importe quoi », y compris des biens inutilisables depuis des mois.

Ce processus a pour conséquence de ralentir le renouvellement ou l’acquisition de matériel. La guerre est affaire d’urgences soudaines ; mais les biens commandés peuvent mettre des mois à arriver. Dans l’inventaire, soupire-t-il « il apparaît que nous disposons de tel ou tel équipement mais, en réalité, ce n’est pas ou plus le cas. Une personne est au courant, l’autre non ; puis une troisième apparaît pour se renseigner sur la situation. Et le cercle recommence. On passe tellement de temps là-dessus… »

« C’est certainement plus simple de travailler avec des bénévoles, en particulier s’ils n’ont pas besoin d’une requête officielle de l’unité [pour livrer du matériel, NDLR] », indique le sergent Tkatch. De son point de vue, « il y a longtemps déjà que l’État aurait dû reprendre entièrement à sa charge toutes les fonctions assurées par les bénévoles. » En dépit de tout cela, conclut-il avec un sourire désabusé, « les commandants passent leur temps à demander autour d’eux ce que je fais exactement. »

La hiérarchie militaire en question

Selon Volodymyr, ce problème d’organisation et de communication interne s’explique par le manque d’expérience et de compétence de certains de ses officiers. « Le précédent commandant de ma compagnie, avant qu’on lui confie la responsabilité de centaines de vies, était vendeur de vélos. Rien ne l’intéressait à part manger et dormir. Dans ce genre de cas, il faut bien que quelqu’un exécute les ordres, non ? », ironise, agacé, cet homme qui, à 19 ans, se rappelle avoir achevé son service militaire avec les honneurs du fait de sa discipline.

« Depuis 2022, poursuit-il, il est évident qu’il y a un sérieux manque d’officiers d’un niveau approprié, y compris parmi les moins gradés. Ceux qui sont nommés officiers signent leur contrat, parce qu’ils ne souhaitent évidemment pas devenir simple soldat. Mais tout le monde ne peut pas être officier. Je pense que c’est un problème à grande échelle. » La raison de ce manque de compétence est selon lui très claire : ces nominations relèveraient, au moins en partie, du favoritisme. « Dans notre société, c’est comme ça que ça fonctionne, par le biais des relations », assène-t-il froidement.

En dépit des réformes, poursuit Volodymyr, les officiers, souvent très jeunes, demeurent trop nombreux ; ce qui nuit à l’efficacité du commandement ; d’autant que certains d’entre eux tendent selon lui à oublier la véritable raison de leur présence dans l’armée. « Aussi tragique que cela puisse paraître, ils construisent leur carrière, une excellente carrière. Ils vivent mieux que jamais auparavant, reçoivent des privilèges, de l’argent […]. Au fond, ils ne sont pas intéressés par une fin rapide de la guerre », analyse-t-il, d’une voix qui s’est déjà trop insurgée. « Pour le dire autrement, vous avez un vieil homme affaibli qui se bat, et cinq jeunes hommes en bonne santé qui expliquent en interview qu’ils pourraient faire mieux que lui… alors qu’ils ne combattent pas. »

De son point de vue, l’apparition généralisée de ces jeunes promus remonterait à l’hiver 2023-2024. Cette période correspond au remaniement de la haute hiérarchie militaire ayant abouti à la nomination du général Oleksandr Syrskyi au poste de chef d’état-major des armées ukrainiennes. La conduite des opérations par le général Syrskyi a été critiquée à plusieurs reprises par d’anciens militaires, des militaires en activité et des membres de la société civile ukrainienne.

Désobéissance assumée

Du fait de ce fonctionnement, accuse Volodymyr, soldats et sous-officiers reçoivent parfois des ordres absurdes aux conséquences humaines et tactiques potentiellement désastreuses. Aussi, poursuit notre homme, « dans mon unité, je fais de mon mieux pour ne pas transmettre cette charge [aux soldats]. » En d’autres termes, cela signifie parfois refuser d’exécuter un ordre ; ou prendre une certaine liberté avec les responsabilités liées à ses fonctions.

« J’ai un exemple dont j’ai le droit d’être fier. C’était en janvier 2024 », se remémore Volodymyr. Son unité est alors déployée sur la position Hoverla, dans la zone de Vesele (oblast de Donetsk). « Nous avions subi de lourdes pertes en un temps record. J’ai reçu l’ordre de préparer dix nouvelles recrues [sans expérience du combat, NDLR] à partir pour le front […]. Ils étaient arrivés le 15 janvier. Le 16, on était censé les envoyer dans un champ jonché de cadavres […]. J’ai écouté [mon supérieur] avec attention et je lui ai répondu “J’ai compris ; et je n’exécuterai pas cet ordre. J’attire votre attention sur le fait que c’est tout simplement un assassinat, c’est un crime.” » Le sergent Tkatch obtient finalement gain de cause. « Ces 10 [soldats] sont toujours vivants aujourd’hui », conclut-t-il, concentré sur son souvenir.

Des exemples similaires, Volodymyr en a beaucoup en tête. Ainsi, en janvier 2024, il est chargé d’organiser la relève d’un groupe de militaires déployés en un certain point du front. Après vérification, il s’aperçoit que la position en question n’est plus occupée par l’armée ukrainienne depuis deux semaines. Une erreur d’appréciation, courante selon lui, qui aurait pu coûter la vie à tout un groupe de relève. Un autre exemple. En janvier 2024, puis en juin 2025, des blessés se trouvent bloqués sur le front pendant plusieurs jours, sans que l’ordre de les évacuer ne soit donné. Volodymyr et ses collègues prétendent alors organiser une relève afin qu’ils puissent être secourus.

« Parmi les exemples les plus simples, poursuit-il, il m’arrive assez régulièrement de constater qu’un soldat qui doit être déployé sur le front le soir-même est réellement malade. Je l’emmène voir le médecin à temps, afin qu’il lui délivre une prescription pour un traitement à Kyïv. »

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Volodymyr Tkatch (à droite), son collègue Ostap (pseudonyme, au centre) et leur lieutenant, Poukh (pseudonyme, à gauche). C’est avec le soutien de Poukh que Volodymyr est parvenu à faire envoyer son unité en restructuration, suite aux pertes subies sur la position Hoverla. Oblastde Donetsk, octobre 2023

Décisions implacables

Parfois cependant, les ordres viennent de trop haut pour qu’un sous-officier puisse s’y opposer. « En novembre ou décembre [2024], gronde-t-il, on a dû envoyer des gens au terrain d’entraînement militaire de nuit et d’autres en première ligne en plein après-midi [ce qui augmente le risque de bombardement par l’armée russe, NDLR] ».

En dehors d’ordres qu’il considère parfois comme absurdes, Volodymyr dénonce le manque de coordination dont souffriraient les différentes unités entre elles, un phénomène dont la solution échappe largement aux hommes de son grade. C’est d’après lui la raison pour laquelle l’armée ukrainienne a perdu autant de terrain lors de la défense des alentours de Pokrovsk.

« Au moment où nous y étions, il n’y avait absolument aucune coordination, aucune transmission d’informations entre les différentes unités. C’est la raison pour laquelle, dans cette direction, nous avons perdu autant de localités, simplement parce que, pour une raison quelconque, il n’y avait personne [pour les défendre] », se remémore-t-il. « Pokrovsk restera une triste page […]. Quand nous sommes arrivés, la guerre y était imperceptible… » Les combats font à présent rage dans la ville elle-même, déjà largement conquise par l’armée russe, tandis qu’un groupe de militaires ukrainiens serait a minima partiellement encerclé à Myrnohrad, une agglomération voisine.

Pressions et décorations

Au sein de sa hiérarchie, les prises de positions de Volodymyr ne sont pas toujours les bienvenues. Il n’est pas rare qu’il subisse des « pressions psychologiques » de la part de ses supérieurs. Celles-ci, indique-t-il, se manifestent par une soudaine surcharge de travail, où l’impérieuse nécessité de réaliser certaines tâches secondaires au beau milieu de la nuit. « Mais je peux aussi avoir de bonnes idées en retour », ajoute, dans un rire contenu, cet amateur de hard rock au caractère bien trempé.

Sans plus s’étendre, Volodymyr reconnaît avoir, un temps, craint pour son intégrité physique. Au cours de l’hiver 2024-2025, « lors de la défense de Krasnohorivka [oblast de Donetsk, à proximité de Pokrovsk], se souvient-il, c’était terrifiant […]. Vous sentiez que quelque chose pouvait vous arriver dans le dos. Ce genre de chose ça se sent, réellement. »

Le sergent Tkatch n’envisage pourtant pas d’abandonner le rôle qu’il s’est donné ; car les réprimandes et ce sentiment d’insécurité ne sont pas l’unique conséquence de ses actes. « Je pense que [les officiers] comprennent. Si ce n’était pas le cas, il y a longtemps que je me serais fait dévorer », assure cet homme qui, depuis 2022, a été décoré à plusieurs reprises.

En mai 2024, le fait d’avoir assumé le commandement de sa compagnie en l’absence de l’officier normalement affecté à ce poste lui a valu de recevoir la Croix d’or, sur ordre du chef d’état-major. Quelques mois plus tard, en signe de remerciement pour avoir assumé ces mêmes responsabilités, « le commandant du bataillon m’a serré la main en public en me disant : “Nous vous sommes très reconnaissants” », raconte Volodymyr sur un ton un brin ironique.

« Lorsque je suis rentré du bureau de recrutement après m’être enrôlé, conclut-t-il, ma fille qui était déjà enceinte m’a demandé : “Papa, pourquoi tu ne demandes pas à être officier ?” Je pouvais être officier, c’est évident. Voici la réponse que le lui ai donnée : quand un jeune officier inexpérimenté donne un ordre stupide, il doit y avoir quelqu’un qui lui répond “Oui Monsieur” et qui n’exécutera pas cet ordre […]. Je ne regrette pas mon choix. »

Ne pas céder au défaitisme

Face aux difficultés qu’il rencontre, Volodymyr demande parfois de l’aide en dehors de son unité. En janvier 2024, de concert avec le lieutenant de sa compagnie, il alerte les services de l’État compétents du niveau de pertes intenable que subit son unité sur la funeste position Hoverla. Sur les 128 hommes que devrait compter sa compagnie, seuls 15 restaient en état de combattre.

« En conséquence, notre bataillon a été envoyé en restructuration, se souvient-il. On avait été décimé. Sans cet appel, on ne nous aurait pas retiré de là » ; mais la plupart du temps, nuance le sergent-chef, ces signalements sont envoyés « dans le vide […]. Techniquement, poursuit-il, on peut signaler les problèmes. Seulement, ça n’a aucune conséquence. » Quelques mois plus tard, sa compagnie est cette fois réduite à 12 hommes. En dépit des signalements qu’il effectue de nouveau, l’unité se voit affectée à la défense de Pokrovsk pendant trois mois.

Le tableau est en apparence bien sombre. Il en faut cependant davantage pour démoraliser notre homme. « L’espoir malgré tout » résume-t-il, avec un sourire, « en dépit de l’adversité, l’armée ukrainienne demeure la meilleure d’Europe » ; et les solutions pour résoudre ces problèmes internes existent, Volodymyr en est convaincu.

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« Mr. Trump, je viens du Donbass – pourquoi devrais-je céder ma maison et ma région à la Russie ? » Dobropillia, près de Pokrovsk. Photo : Vitalii Ovtcharenko.

Rester fidèle à sa cause

La clef de ces problèmes selon lui, consisterait à rétablir la considération pour les soldats « telle qu’elle existait en 2022 » ; car depuis lors, « la régression est notable », constate-t-il avec amertume. « Respect, dignité, humanité […]. Si nous perdons notre humanité, toutes ces pertes horribles, tous ces enfants tués… tout cela n’aura plus aucun sens. Nous devons préserver cette humanité […] ; au fond, nous sommes venus pour la défendre. Il ne faut pas l’oublier », martèle l’ancien militant de Maïdan.  

Un tel infléchissement permettrait, d’après Volodymyr, de rebâtir la confiance entre la population civile et l’armée ; une étape nécessaire pour répondre à l’un des principaux défis qu’affronte l’institution : attirer de nouvelles recrues. Le respect des individus, ajoute celui qui peine à croire au bien-fondé des mobilisations forcées, doit se traduire par des faits : tenir compte des demandes d’affectation lors du recrutement, mieux payer les combattants, assurer des relèves plus régulières des combattants déployés sur le front lorsque les conditions le permettent…

Ce dernier point, indique notre interlocuteur, mériterait une attention particulière, car les déploiements interminables tendent à miner le moral des soldats. Au printemps 2024, illustre-t-il, un groupe de militaires de sa compagnie est demeuré sur le front pendant 67 jours. En août, le journal Oukraïnska Pravda relatait l’histoire d’un groupe de combattants tout juste rentrés après une mission de 99 jours.

Là encore, insiste Volodymyr, des solutions, y compris de court terme, pourraient être envisagées. Une partie des « plus de 300 000 policiers » que compte le ministère de l’Intérieur ukrainien pourrait être mobilisée ; et des milliers de militaires occupant des fonctions administratives pourraient être remplacés par des civils. « Beaucoup de gens peuvent envisager de lier leur vie, leur carrière à l’armée, indique-t-il, à condition que l’État leur offre les garanties appropriées. » D’après lui, certaines unités auraient déjà mis en place un fonctionnement plus efficace d’un point de vue militaire et plus respectueux de leurs hommes. Ce serait le cas de la 43e brigade d’artillerie, ou encore du détachement Neptune des troupes de marine.

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Z., Montagnes sacrées. Dessin d’une écolière réalisé, selon une pratique répandue en Ukraine, à l’attention des militaires. Ces dessins sont souvent envoyés avec de petits cadeaux. Dessin photographié dans les locaux de l’association Vsi Poroutch (Tous proches), à Kramatorsk (oblast de Donetsk) en février 2024. Antoine Laurent

Politique et littérature

Enfin, rappelle Volodymyr, un accroissement significatif de l’aide militaire et du soutien politique de la part des alliés de l’Ukraine est plus que jamais nécessaire ; car le but du combat des Ukrainiens, rappelle-t-il, ne doit pas être de tenir le front indéfiniment mais « d’achever cette guerre par une victoire » et ce, « le plus rapidement possible » ; non seulement pour épargner la vie des soldats et des civils mais aussi pour éviter que l’ascension indue d’officiers comme ceux visés par ses griefs ne se propage, à terme, au monde politique… au sein duquel ces derniers ne manqueront pas, selon lui, de se poursuivre leur carrière, une fois démobilisés.

Cette perspective de réorientation n’est d’ailleurs pas étrangère à Volodymyr. S’il indique avoir été approché par un parti d’opposition en vue des prochaines élections législatives, il réfléchit également à créer sa propre formation. « Je le dis en tant qu’ancien contremaître ; il faut une vision. Il faut imaginer ce que l’on veut construire. Ça ne peut pas être parfait, il faudra apporter des corrections au fur et à mesure du chantier, mais il doit y avoir une vision générale, un principe derrière ce que nous voulons construire », affirme-t-il, comme pour résumer la critique qu’il adresse à la classe politique ukrainienne, selon lui prompte à critiquer mais trop lente à remédier.

« Je crois en un cosmos, en un univers ukrainien. Seulement, notre nation, notre État demeurent réellement en marge de cet univers ; mais l’univers est infini. C’est la raison pour laquelle notre peuple et notre État finiront, d’une manière ou d’une autre, par s’élancer dans cette infini… et l’Ukraine deviendra un grand pays », poursuit Volodymyr, que la guerre n’a visiblement pas privé de son imaginaire.

« Bien entendu, j’ai quelques notes, quelques réflexions prises y compris durant mon service… », indique-t-il, avant de détailler la thématique des prochains ouvrages à la rédaction desquels il aimerait s’atteler. L’un d’eux pourrait concerner un certain Guillaume François d’Autriche1, héritier de la maison de Habsbourg qui, à l’issue de la Première Guerre mondiale, se passionna corps et âme pour la cause de l’indépendance ukrainienne, dans le contexte chaotique de la reconfiguration des frontières de l’Europe orientale…

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Antoine Laurent est journaliste indépendant. Contributeur du bimensuel suisse Echo Magazine, du média italien Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa et d’autres titres de façon plus ponctuelle (Le Courrier de Genève, Linkiesta…).

Notes

  1. En 1918, il pris le nom de Vasyl Vychevany et mourut à Kyiv en 1948. Tymothy Snyder lui a consacré un livre, Le Prince rouge, Gallimard, 2013.

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