Écrit par un journaliste suisse, cet article rend hommage au courage et à la résilience extraordinaires du président ukrainien, à une heure si dramatique pour l’Ukraine. Quel être humain peut supporter un tel poids ? C’est une question que se pose chacun d’entre nous. Et l’auteur de conclure : s’il y en a un qui mériterait d’obtenir le prix Nobel de la paix, ce ne serait certainement pas Trump, mais bien Volodymyr Zelensky.
Quel homme ! La Russie a mis sa tête à prix. C’est à peine s’il a encore le loisir de dormir. Il continue de lutter comme un lion. La charge mentale qui pèse jour après jour sur le président ukrainien, et ce depuis maintenant presque quatre ans, ne peut que nous paraître insupportable. Il ne voit pratiquement plus jamais sa femme ni ses enfants. Connaissons-nous quelque autre responsable politique au plus haut niveau soumis comme lui à une telle pression de tous les instants ?
Volodymyr Zelensky se doit de se montrer fort, d’une force qui symbolise la résistance de son pays. Chaque jour, il s’adresse au peuple ukrainien par vidéo pour lui redonner courage. Alors que le président russe, a contrario, fait savoir sans la moindre ambiguïté qu’une paix ne serait possible qu’à ses conditions à lui, notamment la perte par l’Ukraine de 20 % de son territoire !
C’est précisément l’issue indigne contre laquelle Zelensky se dresse de toutes ses forces. « Un jour, il sera victime d’un attentat, et alors, c’est en martyr qu’il entrera dans l’Histoire », craint une blogueuse ukrainienne.
Mais pas question pour lui de céder : Zelensky n’arrête jamais de faire la tournée de ses homologues chefs d’État et de gouvernement, les suppliant de lui fournir des armes, davantage d’armes. Contre vents et marées, il ne cesse de plaider pour assurer la sauvegarde des frontières pour son pays.
Certes, le regard de Zelensky trahit la fatigue, certes il a des cernes sous les yeux…
Mais voilà : c’est peut-être précisément la situation désespérée de son pays qui le rend de plus en plus coriace, jour après jour. Il ne donne encore nullement l’impression d’être abattu. Il suffit de comparer ses photos d’avant la guerre avec celles prises aujourd’hui pour s’en convaincre, et s’en étonner : Zelensky reste aussi vif qu’auparavant et toujours prêt à en découdre. Certes, son regard trahit la fatigue, ses yeux sont cernés et son visage est un peu ridé, mais il reste toujours chargé de la même énergie.
Jour après jour, il assiste impuissant à l’anéantissement de son pays par un criminel de guerre qui s’appelle Vladimir Poutine. Celui-ci fait bombarder des villes, des hôpitaux, des écoles maternelles et des théâtres : Poutine n’a cure des conventions de Genève qui proscrivent toute attaque sur des cibles civiles.
On fait quotidiennement rapport à Volodymyr Zelensky sur les soldats tombés au front. Selon ses dires, on en serait à presque 50 000 morts, près de 400 000 autres soldats ayant été blessés. Mais selon d’autres sources, il y aurait déjà près de 100 000 soldats ukrainiens tués. Serait-il, lui, Zelensky, responsable de ces pertes humaines ? Bien sûr qu’il est impossible de digérer de telles hécatombes. Bien sûr qu’un sentiment de culpabilité vient l’assaillir.
Mais quel être humain peut supporter un tel poids ?
Car Zelensky reste ballotté entre de minces bouffées d’espoir et de longues phases de désespoir, et c’est constamment la douche écossaise. En février dernier, le président américain l’a mis en scène de la manière la plus infamante, face aux caméras, dans le « Bureau ovale » avant de le faire proprement jeter de la Maison-Blanche. Qui peut donc supporter un tel traitement ? Comment un être humain, comment un responsable politique peut-il surmonter un tel affront ? Puis est venu l’été, porteur d’un vague espoir : voilà que Trump s’entretient pendant un quart d’heure avec Zelensky, dans la fameuse basilique Saint-Pierre de Rome. « Un dialogue constructif et agréable », dira-t-on. Une fois de plus, ce sont… les « montagnes russes » : insupportable !
À propos, où en sont les Européens ? Ils ont compris – c’est déjà ça ! – qu’il n’y va pas que de l’avenir de l’Ukraine dans la guerre en cours. Mark Rutte, le patron de l’OTAN, met en garde contre des risques de sécurité inconsidérés si l’aide à l’Ukraine venait à se tarir. Poutine joue déjà avec le feu sur le territoire de l’OTAN en envoyant des drones dans le ciel de la Pologne et des États baltes. Et pour tester l’ennemi occidental, trois gardes-frontières russes à bord d’un aéroglisseur ont récemment franchi la frontière avec l’Estonie. À Riga, capitale de la Lettonie, le climat est à la peur.
Zelensky ne lutte pas seulement contre un criminel de guerre, mais aussi contre un président nord-américain malade mental
On assiste certes au ballet des présidents et chefs de gouvernement des pays de l’Europe occidentale, qui prennent volontiers le train de nuit pour se rendre à Kyïv et y assurer Zelensky de leur solidarité pleine et entière. Et c’est aussi à bras ouverts qu’on accueille ce dernier à Bruxelles. Mais le président ukrainien a besoin de bien plus que de simples démonstrations de solidarité. Ce dont il a le plus pressant besoin, c’est d’armes en grand nombre. Poutine ne comprend en effet que le langage de la force.
Or, pendant que les Russes confortent lentement leur avance sur le front, certes non sans peine, les Européens en restent, eux, à leurs interminables palabres sur l’opportunité ou non d’envoyer en Ukraine quelques blindés et quelques systèmes de défense.
Quant à la Suisse, elle continue, une fois de plus, de se prendre les pieds dans le tapis dans l’éternel débat sur sa neutralité – laquelle n’existe plus en réalité, et depuis belle lurette ! – faisant ainsi le jeu de Poutine.
Le seul qui avait compris d’entrée de jeu que la fourniture d’armes était bien la question centrale, c’était… Joe Biden. Car c’est bien lui qui avait fait livrer à l’Ukraine pour 65 milliards de dollars d’armes, de munitions, de systèmes de défense anti-aérienne, de pièces d’artillerie et de missiles antichars. 65 milliards de dollars, oui ! Aujourd’hui, voilà que Biden est devenu la cible privilégiée de tous les sarcasmes du président qui lui a succédé : Trump le fait passer désormais pour responsable de tous les revers et de tous les échecs. Poutine n’a pu que se réjouir de la réélection de Trump : il a cru comprendre que dès lors, il avait gagné sa guerre contre l’Ukraine.
Voilà pourquoi Volodymyr Zelensky ne lutte pas seulement contre Poutine le criminel de guerre, il doit aussi lutter contre un président américain qui, manifestement, est… un malade mental.
L’objectif prioritaire de la guerre pour les Russes : faire assassiner Zelensky
Depuis le tout début, Zelensky a toujours fait preuve de courage. Il fut naguère une star adulée de la télévision – en Russie comme en Ukraine. Sa popularité s’est bâtie sur ses talents d’acteur, de metteur en scène, de présentateur TV et de producteur de films. Ses sketches comiques faisaient rire jusqu’à Poutine en personne… Jusqu’à ce qu’un beau jour de 2014, le maître du Kremlin annexe à la Russie la Crimée ukrainienne. Zelensky protesta, et dès lors, il fut déclaré persona non grata en Russie.
Huit années plus tard, Poutine envoyait des centaines de milliers de soldats à la frontière avec l’Ukraine. Mentant comme un arracheur de dents, il prétexta alors l’organisation de simples manœuvres militaires, jurant ses grands dieux qu’une attaque contre l’Ukraine n’était nullement à l’ordre du jour. Jusqu’au dernier moment, Zelensky lui-même se nourrit de cet espoir. Mais le 24 février 2022, dans une allocution télévisée programmée en pleine nuit, Poutine annonçait sa décision : celle d’une prétendue « opération spéciale » des forces armées russes en Ukraine.
L’objectif prioritaire de cette guerre était de conquérir la capitale Kyïv et de faire assassiner Zelensky. Celui-ci devait déclarer un peu plus tard que la Russie avait fait de lui sa « cible numéro un », et de sa famille sa « cible numéro deux », ce que les services secrets occidentaux ont pu confirmer expressément. L’intention des Russes avait été de mettre immédiatement en selle à la place de Zelensky un gouvernement à la botte du Kremlin.
Selon les informations obtenues par les services secrets américains et britanniques, des mercenaires du Groupe Wagner avaient reçu pour instruction de traquer Zelensky et de l’assassiner.
Rien que sur la première semaine de la guerre, trois tentatives d’homicide sur le président ukrainien auraient été empêchées de justesse. Zelensky aurait même dû se barricader derrière des meubles dans un bureau de la présidence après que des tueurs à gages eurent réussi à s’introduire dans les lieux et à s’approcher de lui.
Plusieurs blogueurs ukrainiens indiquent que Zelensky n’aurait échappé que de justesse à au moins dix tentatives d’assassinat. Certains d’entre eux précisent qu’il ne dort jamais au même endroit d’une nuit sur l’autre – un peu comme Fidel Castro jadis, à l’époque où il était dans le viseur de la CIA.
Et chez les Zelensky, finie la vie de famille ! Sa femme Olena Zelenska, née en 1978, qui est la « cible numéro deux » des Russes, parcourt l’Ukraine dans tous les sens, accompagnant courageusement des institutions d’aide sociale et apportant son assistance à des hôpitaux. On ne sait rien de l’endroit où séjournent les deux enfants du couple – leur fille née en 2004 et leur fils né en 2013 ; il est possible qu’ils aient été exfiltrés à l’étranger.
Personne ne saurait subir ce que subit Volodymyr Zelensky
Ne serait-ce que dans ses allocutions vidéo qu’il fait diffuser chaque jour à la population depuis la capitale ukrainienne, Zelensky fournit la preuve que, malgré les graves menaces qui pèsent sur sa personne, il se trouve bien à Kyïv. De temps en temps – et au grand dam de ses gardes de sécurité –, il se rend sur le front. Et alors qu’il lutte sans relâche pour son pays, il ne peut faire autrement que de rapporter aussi ses déconvenues et ses revers. Il doit en plus se rendre à l’évidence : la solidarité sans précédent dont l’Occident avait fait preuve dans les débuts de la guerre s’effrite de plus en plus. Les pays occidentaux semblent en avoir assez de cette guerre en Ukraine. Et dans beaucoup de médias, même les attaques russes les plus meurtrières ne méritent plus qu’un entrefilet.
Pendant ce temps, les événements se précipitent, avec les hauts et les bas habituels : de nouveau des bombardements, de nouveau des attaques de drones, de nouveau ce qu’on est convenu d’appeler des « pourparlers de paix », de nouveau des « négociations constructives » – et tout cela débouchant de nouveau sur… rien du tout ! Et encore une fois s’enchaînent des déclarations d’encouragement venues d’Europe, suivies de nouvelles phases de découragement, puis ce sont de nouveau des attaques russes qui pleuvent sur les villes ukrainiennes, et de nouveau pour leurs habitants le signal de la fuite dans les abris souterrains, les coupures d’électricité, et les enfants tués dans le déluge des bombes. Et voici que Volodymyr Zelensky propose un énième « plan de paix », cette fois un plan en 20 points. Et dans lequel figure le projet d’une zone tampon spéciale dans le Donbass ? Mais voyons ! Nous savons bien que Poutine est bien plus vorace que cela !
On a certes déjà vu un grand nombre d’hommes politiques se voir exposés durablement à un très haut niveau de stress, à une pression constante face à leur population. On en a vu beaucoup devoir évoluer sans relâche « en mode crise », ne plus avoir de vie privée, devoir porter une charge émotionnelle excessive, et payer de leur santé. Mais ce que Zelensky vit et ce qu’il subit au quotidien, personne d’autre sans doute n’a dû le vivre et le subir comme lui.
Assiste-t-on au combat d’un désespéré ?
Zelensky n’est bien entendu pas plus vertueux que le commun des mortels. Ce n’est pas un saint. On ne sait toujours pas s’il est impliqué dans les affaires de corruption qui ont été récemment signalées en Ukraine. Des critiques à son encontre se font entendre en Ukraine même. Vitali Klitschko, maire de Kyïv, ne lui parle plus depuis deux ans. Et on reproche à ce président une gouvernance de plus en plus autoritaire.
Tout cela n’empêche pas Zelensky de tenir fermement la barre et de porter haut les couleurs de son pays. Ceux qui le connaissent le décrivent comme extrêmement résistant à l’épreuve et extrêmement discipliné. Mais combien de temps pourra-t-il tenir à ce rythme ? Le combat pour son pays, il le mène de plus en plus obstinément. Et ce combat est aussi celui contre l’oubli, contre la lassitude de l’Occident face à la guerre, contre l’insuffisance du soutien apporté à l’Ukraine – enfin, c’est aussi un combat contre le Président Trump lui-même – lequel se montre enclin à sacrifier une partie de l’Ukraine libre pourvu que cela lui permette de se mettre en scène comme le président artisan de la paix. Il est pourtant bien clair qu’une paix extorquée par la force ne sera pas une paix véritable. Mais Trump se soucie comme d’une guigne de préserver la liberté de l’Ukraine : il ne se soucie que de son propre ego.
Poutine n’a pas craint pour sa part de faire pleuvoir des bombes sur l’Ukraine dès avant Noël. Les attaques ciblent les immeubles d’habitation de Kyïv, la capitale. Les coupures de courant se sont multipliées. Privés de chauffage, les habitants sont exposés à des températures polaires ; ils ont été invités à passer Noël dans des bunkers souterrains, dans l’obscurité, par un froid glacial. Mais il n’est pas question pour Zelensky de baisser les bras. Il n’a pas encore complètement abandonné l’espoir de parvenir à une paix juste. Son combat serait-il donc le combat d’un désespéré ?
En tout cas, s’il y en a un qui mériterait d’obtenir le prix Nobel de la paix, ce ne serait certainement pas Trump, mais bien Volodymyr Zelensky. Il semble malheureusement que ni lui, ni le président nord-américain ne puissent apporter la paix juste dont l’Ukraine a tant besoin.
Traduit de l’allemand par Marc Villain
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Heiner Hug est un journaliste et auteur suisse, né en 1946 à Zurich. Il rejoint la Télévision suisse en 1971. Il y effectue l’essentiel de sa carrière, soit près de trente-huit ans, occupant notamment les fonctions de correspondant à Genève et à Paris, puis de chef du service étranger.

