Maja Thrane, une Suédoise qui aide l’Ukraine

Entretien réalisé par Galia Ackerman

Journaliste et traductrice suédoise, Maja Thrane participe au réseau d’aide à l’Ukraine en Suède. Dans cet entretien, elle raconte son parcours et explique ses motivations. Elle expose ses réflexions sur la société ukrainienne qui, pour elle, possède plus de dynamisme que nos sociétés occidentales, et parle également de ses voyages dans ce pays. De très belle expériences, que Maja nous relatera peut-être un jour dans Desk Russie

Nous allons commencer par quelque chose de très simple. Racontez-nous qui vous êtes, ce que vous faites dans la vie.

Je suis suédoise, mais de parents immigrés en Suède. Mon père est un immigré de Pologne. Et ma mère est danoise. Depuis 15 ans, je travaille comme traductrice, critique littéraire, écrivaine. J’ai notamment travaillé, depuis une dizaine d’années, pour un journal suédois qui s’appelle Svenska Dagbladet, en tant que critique littéraire.

Et depuis l’invasion, j’ai reçu la formation d’assistante infirmière. Puis j’ai fini par joindre une organisation de volontaires suédois qui travaillent en Ukraine. 

Qu’est-ce qui vous a poussée à faire cette formation ? Avez-vous compris, dès le début de la guerre, que c’était une guerre qui allait durer ?

Je ne me suis même pas posé cette question. Pour mon premier voyage en Ukraine, je voulais être formée pour soigner les blessés. Mais je ne suis pas toute jeune. Et c’est quand même très dur comme travail. J’ai donc décidé de tester mes capacités non pas sur la ligne de front, mais plus en arrière. Parce qu’on ne sait pas comment on va réagir dans une situation de guerre. Pour cette raison, j’ai finalement opté pour un travail de volontaire, en distribuant de l’aide humanitaire. 

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Maja Thrane. Photo : Laurent Denimal

Mais qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager dans cette guerre, précisément ? Pourquoi cette guerre plutôt qu’une autre ?

Peut-être que parfois, les choix qu’on fait, on les comprend plus tard. Je pense que ça doit être une combinaison du fait d’avoir grandi en Suède, ce que ça représente, ce que la Russie représente pour la Suède, et puis le fait de l’histoire familiale, sans doute, bien sûr, parce que mon père est Polonais. Il a quitté la Pologne communiste pour la Suède en 1969. Je n’avais aucune illusion sur ce qui était en train de se jouer en Ukraine, et ça m’a touchée très profondément.

Ma première sensation a été une douleur énorme. Et la deuxième pensée que j’ai eue, immédiate, a été pour ma grand-mère, une Juive polonaise. Au moment de l’invasion allemande de la Pologne, elle a voulu rejoindre la Résistance, mais elle a été repoussée parce qu’elle était juive, on ne voulait pas d’elle. Elle a donc passé cinq ans à se cacher. Elle a survécu avec sa mère, en Pologne même. Pour être ensuite persécutée pendant la campagne antisémite de 1969.

Là, elle a pris ses trois enfants qui ne savaient pas qu’ils étaient juifs, en disant, voilà, vous êtes juifs et on va partir en Suède. Et ils se sont rendus en Suède. Je pense qu’il y a quelque chose en moi qui est lié à cette histoire : je ne peux pas me permettre d’avoir des illusions sur certaines choses.

Des illusions sur la Russie ?

Je ne me suis jamais fait d’illusion sur les intentions de Poutine. Je pense que beaucoup de Russes, de Polonais, peut-être de Français, s’illusionnent en croyant qu’on peut négocier avec quelqu’un comme lui, mais moi, je n’y crois pas. 

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Photo prise par un volontaire suédois sur le lieu où son groupe a acheminé de l’aide après une frappe russe en octobre 2025 // Page Facebook d’OperationChange

Mais vous dites que c’était aussi l’atmosphère en Suède.

Il y avait, dès le début, une compréhension que la Russie représentait une menace, non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour tout le nord de l’Europe. La Finlande, qui est quand même très proche de la Russie, a vécu la guerre avec la Russie.

La Suède a peur, une véritable peur de la Russie. D’où son adhésion à l’OTAN, alors que pendant 200 ans, la Suède est restée « neutre », entre guillemets, parce qu’elle n’était pas neutre, mais se voulait neutre. Et pour beaucoup de gens que je connais, il était hors de question d’adhérer à l’OTAN.

Mais après l’invasion, ça a changé. C’était très étrange, parce qu’il y a eu très peu de débats préparatoires pour ce choix, pour cette décision. Ce n’était pas un vote populaire non plus, à l’initiative de la population. Les sociaux-démocrates ont fait un revirement total, et ça donne une idée du rapport de la Suède à la menace russe. À l’heure actuelle, nous sommes en train de mettre énormément de ressources dans la défense.

Vous avez rejoint un réseau suédois d’aide à l’Ukraine. Vous pouvez en parler un peu ?

C’est une organisation qui s’appelle OperationChange et qui s’est constituée spontanément lors de l’invasion, quand beaucoup d’immigrés ont afflué à la frontière polonaise. Des Suédois s’y sont rendus pour porter assistance, pour aider les Ukrainiens à partir en Europe, pour apporter leur aide. Et en fait, au fur et à mesure que les vagues d’immigration ont diminué, ces Suédois se sont rendus davantage à l’intérieur du pays, en Ukraine, où il y avait plus de besoins.

C’est une organisation d’aide humanitaire, il n’y a que des volontaires. On travaille pendant notre temps libre. On rassemble du matériel en Suède, on l’apporte en Ukraine et on le distribue sur place.

Presque dès le début, on a eu des gens sur place, des Suédois qui vivent là. On a une sorte de système de permanence où on essaie toujours d’avoir des volontaires expérimentés in situ. Et puis, on a des volontaires qui viennent, chaque fois un mois minimum, pour travailler. Il y a tout un système en Suède pour rassembler l’aide. Dès le début, nous avons distribué des centaines de tonnes d’aide humanitaire.

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Équipements destinés aux hôpitaux et centres de rééducation, livrés par des volontaires suédois // Page Facebook d’OperationChange

En quoi consiste cette aide humanitaire ?

En fait, nous allons voir des Ukrainiens et nous leur demandons quels sont leurs besoins. On ne va jamais faire des donations de ce qu’on ne nous a pas demandé parce que ça, c’est le pire. On travaille avec les orphelinats, avec les hôpitaux, avec les centres d’accueil pour des réfugiés internes. On travaille également avec des organisations qui soutiennent l’armée. Mais on a décidé de rester dans l’humanitaire, on ne travaille pas directement avec l’armée. Indirectement, on la soutient avec, par exemple, des couvertures chauffantes pour les blessés. Et puisqu’on est en hiver, on a fait une campagne pour en avoir plein pour les blessés, parce que c’est très, très important de se tenir au chaud. On a une section médicale pour tout ce qui est aide médicale. Elle est livrée aux hôpitaux et aux points de stabilisation.

Et puis, il y a tout ce dont on peut avoir besoin dans un centre de réfugiés. Des vêtements, mais aussi des produits sanitaires. Enfin, pour les orphelinats, il faut absolument de tout. Ça peut être des jouets, des vêtements, etc.

Une autre très grande chose qu’on fait depuis un an, c’est rassembler des filets de pêche qui protègent contre les drones. Les filets de pêcheurs suédois et danois sont de très bonne qualité. Donc nous avons transporté des centaines et des centaines de tonnes pour mettre autour des routes, autour des entrées d’hôpitaux, etc. Ça prend énormément de place dans un camion, mais c’est efficace. Nous avons également commencé un nouveau projet. 

En quoi consiste-t-il ?

C’était l’initiative d’une maison d’édition finlandaise WSOY. J’ai rencontré l’éditeur cet été à l’Arsenal, le grand salon du livre de Kyïv. Quand il a entendu parler de nos projets, il a dit, mais est-ce que nous, en tant qu’éditeurs, on ne pourrait pas soutenir l’Ukraine avec de la littérature ukrainienne, puisque les maisons d’édition, les endroits où on stocke les livres, les bibliothèques sont attaqués ? Il a proposé de soutenir l’achat et la production de livres ukrainiens. Il a fait une première donation, nous avons pu acheter des livres ukrainiens, et notre organisation les a distribués. 

Vous les avez achetés où ?

On les a achetés directement dans deux grandes maisons d’édition ukrainiennes. Nous avons coopéré avec Pen Ukraine, qui avait reçu une partie de la donation, car ils font, depuis déjà 2014, des voyages littéraires avec des auteurs ukrainiens et des livres, dans des endroits qui ont été occupés ou qui se trouvent près de la ligne de front, là où les libraires n’ont plus beaucoup de livres.

Nous nous sommes dit que nous serions complémentaires, que nous irions dans les hôpitaux, les orphelinats, qui ont aussi un grand besoin de littérature ukrainienne, et nous avons fait le premier voyage en novembre. Nous avons emmené deux auteurs ukrainiens qui ont fait des ateliers avec les enfants sur place. 

Vous avez vous-même conduit des camions en Ukraine ?

Oui, plutôt de grosses camionnettes.

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Photo : OperationChange

Combien de voyages avez-vous fait pendant la guerre ?

Je suis allée une fois en 2024, et là j’ai fait deux voyages cette année. Ce n’était pas prévu, mais j’ai beaucoup aimé le projet de distribution de livres. Je suis allée là-bas au mois de mai, et puis j’y suis retournée en novembre 2025, pour le projet Books for Ukraine.

Et où avez-vous pu aller, en novembre ?

Principalement à l’est, parce que c’est là où les besoins sont les plus urgents. Après, c’est vrai que ça devient de plus en plus compliqué, à cause des attaques de drones. Il est très compliqué de se rendre dans une grande partie de l’oblast de Donetsk. Il y a des endroits où on ne peut plus aller personnellement, alors on cherche des solutions.

Dans certains endroits où nous sommes allés il y a quelques mois encore, on ne peut plus se rendre. Par exemple, en 2024, nous allions à Pokrovsk, c’est impossible maintenant. 

Au début, nous avions notre base à Sloviansk. J’y étais en 2024. Et puis, la même année, il y a eu une attaque de missile. Nous avons eu beaucoup de chance parce que le missile a explosé entre notre immeuble et notre parking, pile au milieu, ça a fait un cratère entre les deux. Heureusement, personne n’a été blessé. Mais par contre, l’immeuble avait été partiellement détruit. Nous avons une autre base maintenant.

Et quand vous y allez, vous vivez chez l’habitant ?

Ça dépend. Il y a notre base, là où on se repose, on se réorganise, on planifie les voyages. La plupart du temps, on prépare des voyages de trois ou quatre jours. Et là, selon la location, on peut loger soit dans des hôtels qui sont un peu à l’écart, soit chez des amis ukrainiens volontaires comme nous.

Les volontaires suédois, qu’est-ce qui les anime ? Est-ce que c’est surtout des gens qui ont des racines à l’Est ?

Pas du tout. Et c’est très intéressant, je trouve. Parce que ce sont vraiment des Suédois ordinaires, des « monsieur et madame Toutlemonde ». Il y a beaucoup de gens à la retraite, qui vont en Ukraine et qui veulent participer, qui veulent aider, parce qu’ils ont le temps. Ils sont aussi très engagés, se sentent concernés par la situation. Mais il y a tous les âges. Souvent, ces volontaires n’ont aucune expérience de guerre, ni expérience dans l’armée. 

Parmi ceux qui sont partis spontanément au tout début pour porter secours à la frontière, beaucoup de gens avaient l’expérience de la vie associative, qui est très forte en Suède. C’est-à-dire qu’on se réunit pour faire quelque chose ensemble. Cet esprit associatif, faire quelque chose ensemble, sans profit, ça fait du bien. 

Et maintenant qu’on est à quatre ans de guerre, est-ce que vous sentez une certaine lassitude au sein de la société suédoise et même parmi ces volontaires ? Vous avez toujours du souffle ?

Je pense que tout le monde, partout, sent une lassitude, on veut que ça s’arrête, bien sûr. Parfois, pendant nos réunions de volontaires, on rêve du jour où on va pouvoir venir en Ukraine juste pour passer du temps ensemble. Je pense que tout le monde est fatigué. Mais si nous, on est fatigués, il faut se dire que ce n’est rien par rapport à ce que ressentent les Ukrainiens. Et le besoin de les soutenir se fait d’autant plus pressant, justement parce que ça ne s’arrête pas. Quand on regarde comment ça se passe pour les volontaires ukrainiens, nous ce n’est rien. Parce qu’on peut rentrer, se reposer, s’en aller, choisir de repartir, choisir de se reposer. On pense tous qu’on est des privilégiés, en fait, par rapport aux Ukrainiens qui n’ont pas ce choix. 

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Des volontaires suédois expédient vers l’Ukraine des filets de pêche destinés à la lutte contre les drones // OperationChange

Vous y êtes allée pour la dernière fois il y a pratiquement deux mois, en novembre. Comment sentez-vous la société ukrainienne d’aujourd’hui ?

Je suis très, très impressionnée par l’Ukraine et par les gens. Il y a un éveil de solidarité et  d’entraide que je trouve assez magnifique. Cela nous apprend quelque chose qui, je l’espère, va vraiment aider la société ukrainienne pour l’avenir, parce qu’elle aura de vraies ressources et une sorte d’expérience démocratique et d’entraide, d’anti-corruption aussi. 

À cause des problèmes de corruption, on garde une certaine prudence. On va sur place, on se rencontre, on discute. On fait une petite donation et on voit comment ça marche. Et vu qu’on est tellement proche des personnes à qui on donne qu’on sait très bien ce qui se passe, donc on voit très, très vite si ça ne va pas.

Il y a eu des cas où on a interrompu la coopération parce qu’on sentait qu’il y avait quelque chose de pas clair. Mais la plupart du temps, c’est quand même du travail très honnête et très solide. 

Les Ukrainiens sont beaucoup plus avancés que nous, en Suède. Chez nous, on croit que l’État doit faire ci, l’État doit faire ça… Et quand l’État ne le fait pas, on est mécontents et on va voter différemment parce qu’on n’est pas contents. Je vous donne un exemple. Cet hiver, il y a eu beaucoup de neige. Et à Stockholm, il y a eu 10 000 plaintes auprès de l’autorité régionale parce qu’il n’y avait pas assez de machines pour enlever la neige. Et moi, je me suis dit, mais qu’est-ce qui empêche les gens de prendre la pelle et de sortir dehors pour nettoyer le trottoir devant leur immeuble ? 

En Ukraine, on sait très bien que si on veut qu’il se passe quelque chose, il faut le faire. On ne peut pas toujours s’attendre à ce que l’État nous apporte tout ce dont nous avons besoin. Il y a une sorte de sens des responsabilités, on assume sa propre responsabilité pour la société. 

Cette structure horizontale de la société ukrainienne, cette auto-organisation, on l’a déjà vue, par exemple, sur le Maïdan. Comment expliquer ce réflexe de trouver soi-même des solutions, comme ces babouchkas qui tricotent des écharpes pour les soldats ?

Une bonne question. Peut-être que le fait de savoir que l’État ne pourra pas apporter son aide encourage l’idée de trouver des solutions par soi-même… Cela vient de la faiblesse de l’État ? Oui, peut-être. Une sorte de troisième voie, parce qu’on sait qu’on ne pourra pas compter sur ce système-là ?

Vous avez parlé de la corruption. Avez-vous été réellement confrontée à la corruption pendant vos voyages ?

Très peu. Personnellement, je n’ai pas croisé de cas de corruption. Mais parfois, quand on allait rendre visite à un nouveau contact, on ne le sentait pas du tout. C’est difficile de comprendre pourquoi, mais parfois il y a quelque chose qui cloche. 

Cependant, à un niveau plus élevé, je sais qu’il y a eu des scandales avec la Croix-Rouge internationale, par exemple. Peut-être que lorsqu’il y a des fonds qui arrivent et personne pour vérifier où ça va, c’est une circonstance propice à la corruption. Et au niveau gouvernemental, il y a encore de vieux crocodiles, qui fonctionnent toujours selon de vieux schémas. Mais le combat contre l’ennemi commun soude les gens et freine la corruption. 

Pour finir, pourriez-vous me raconter quelque chose que vous avez vécu, comme une histoire qui sort de l’ordinaire ?

J’ai l’impression qu’on tombe presque tous les jours sur quelque chose qu’on trouve extraordinaire, là-bas. Je peux vous raconter deux petites histoires.

La première se passe à Kyïv en 2024 – il y avait beaucoup d’attaques sur la ville à l’époque. On s’était dit : on va quand même essayer de pas rester trop longtemps en ville, on va repartir. Mais on est tombés en panne avec notre camion, un vendredi après-midi en pleine ville, sur un pont, où il ne faut surtout pas rester. On a commencé à chercher un contact pour nous dépanner. On a fini par trouver un homme qui a dit, oui, je peux me rendre sur place dans une heure. Malgré un gros souci avec notre camion, nous avons réussi à nous rendre chez un garagiste. Et lui, quand il a vu qu’on était des volontaires, il a mis toute l’équipe sur notre camion parce qu’on disait qu’on voulait partir le soir. Et ils ont fini par réparer le camion. C’est un truc tout bête, mais pour moi, c’est quand même magnifique. 

Et une autre chose que je trouve quand même assez incroyable, c’est qu’aujourd’hui, il y a plein de choses qui marchent mieux en Ukraine qu’en Pologne ou qu’en Suède.

Il y a le service des postes Nova Pochta, qui est magnifique, qui est incroyable, et qui maintenant, quand on ne peut pas livrer à certains endroits, nous assure la livraison. Il y a les Chemins de Fer d’Ukraine, qui sont magnifiques, qui marchent beaucoup mieux qu’en Suède ou en Pologne. Il y a des cartes bancaires très performantes, on peut régler même dans un tout petit café, on peut payer partout et ça marche. Bref, il y a une modernité en Ukraine qu’on ne connaît pas en Occident. C’est très moderne au niveau technique. 

Bon, je vais vous raconter l’autre petite histoire, que j’ai décrite dans un texte qui sortira en suédois. C’était au mois de mai, par un jour ensoleillé, et on allait se rendre à Mejové, qui est à 30 kilomètres de Pokrovsk, pour une livraison. Normalement, quand on va dans des endroits comme ça, on ne reste pas très longtemps. Quand on est à 30 kilomètres du front, on entend en permanence l’alerte qui se déclenche et là, tout était très silencieux. On a su plus tard que l’alarme avait été débranchée parce qu’elle stresse les enfants, et aussi les animaux. Quand on est arrivés là où on devait livrer – c’était dans un hôpital –, la personne n’était pas là.

On était en train de discuter de quoi faire, et trois vieilles dames étaient assises là à nous observer. Une Ukrainienne qui travaille dans notre organisation nous a apporté des fraises. Je ne sais pas du tout comment elle a trouvé ce petit paquet de fraises. Et comme il y avait du retard pour notre rendez-vous, on s’est installés là, sur un banc, à manger des fraises. Et on a fini par partager ce moment avec ces trois vieilles dames, qui ne vivaient sans doute pas leur première guerre, ni même leur deuxième… On a passé ce beau moment ensemble. Maintenant, malheureusement, il ne reste pas grand chose de Mejové.

C’est cela qui me fend le cœur. Tu rencontres tous ces gens et puis tu t’aperçois qu’ils vont devoir partir. Ça me fait mal surtout pour les personnes âgées, parce qu’à 80 ans, 90 ans, tu as vécu toute ta vie quelque part et tu vas devoir tout laisser derrière toi pour aller dans un endroit que tu ne connais pas. Ces trois vieilles dames, on ne sait même pas où elles sont maintenant. Or, quand on est âgé, on est censé passer ses jours dans son village adoré pour finir sa vie en paix.

On faisait une livraison dans une autre ville, dans l’oblast de Donetsk justement, et on a croisé deux réfugiés qui venaient de se faire évacuer de leur village. L’homme n’avait pas enlevé ses bottes depuis un an parce qu’il voulait avoir le temps de descendre dans sa cave ou de fuir. Que reste-t-il de la dignité dans cette situation ? C’est un pays entier qui souffre de ce que personne ne devrait avoir à vivre.

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Galia Ackerman, née à Moscou, est une écrivaine, historienne, journaliste, essayiste et traductrice littéraire franco-russe, spécialiste du monde russe et ex-soviétique. Elle est docteure en histoire de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheuse associée à l'université de Caen.

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