La guerre de la Russie contre l’Ukraine entre dans sa cinquième année. Plus d’un an après son investiture, Donald Trump n’a pu imposer la paix dont il rêvait debout. L’amateurisme des envoyés très spéciaux du président américain et la déformation des enjeux géopolitiques induits par l’affairisme et le népotisme de l’administration Trump ne sont pas seuls en cause. Une certaine compréhension de la Realpolitik, fondée sur l’axiomatique de l’intérêt, interdit de comprendre la vue-du-monde qui sous-tend la grande stratégie russe, tendue vers la reconstitution d’un grand espace eurasien.
Longtemps, on aura voulu se persuader que le maître du Kremlin et les siens étaient assimilables à un gang mafieux, avec le lucre pour seul moteur : leur volonté de puissance serait soluble dans l’affairisme et l’enrichissement personnel. D’une certaine manière, Steve Witkoff et Jared Kushner, tout à leur marchandage avec Kirill Dmitriev, illustrent cette illusion. Par-delà la dimension kleptocratique du régime, les ambitions du Kremlin sont plus larges : le grand motif de Vladimir Poutine et de ses siloviki est la domination géopolitique de l’espace autrefois soviétique, non pas dans une perspective néo-communiste mais dans celle d’une « Russie-Eurasie », à la pointe de l’opposition contre l’Occident. Ce programme géopolitique est sous-tendu par l’eurasisme, aux racines profondes et toujours vivantes.
À l’origine de représentations géopolitiques globalisantes, l’eurasisme constitue une vue-du-monde centrée sur l’idée d’une identité et d’une mission spécifiques de la Russie, en opposition à l’Occident. Cette vue-du-monde s’enracine dans l’histoire longue de la Moscovie, principauté auxiliaire de l’Empire mongol durant deux siècles et demi durant, noyau originel de ce qui devint un très vaste empire eurasiatique. Rappelons que les cosaques franchissent l’Oural et atteignent la mer d’Okhotsk bien avant que Pierre le Grand (qui régna de 1682 à 1725) ne force les portes de l’Europe. Par la suite, la défaite russe lors de la guerre de Crimée (1853-1856) marque un coup d’arrêt. Aussi l’Empire russe redéploie-t-il ses énergies vers le Caucase et l’Asie, conquérant le Turkestan occidental (l’Asie centrale) et la Mandchourie extérieure (l’actuel Extrême-Orient russe). Le port de Vladivostok ( « Maître de l’Orient ») est fondé en 1860.
L’Empire russe éprouve alors la « tentation de l’Orient1 » : militaires, savants et diplomates en mission dans ce lointain « Orient russe » nourrissent l’imaginaire impérial. Ils inspirent et reformulent l’Idée russe qui affirmait déjà l’originalité historico-culturelle et donc le destin propre de cet immense empire eurasiatique, présenté comme une synthèse-dépassement de la dialectique entre Orient et Occident. Ainsi le « grand siècle russe », considéré comme un âge d’or sur le plan littéraire, intellectuel et culturel, se révèle-t-il traversé par une quête identitaire qui mène à l’Orient. L’impérialisme russe en Asie a pour corollaire idéologique l’ « asianisme », ou « asiatisme », c’est-à-dire la proclamation de l’identité asiatique de la Russie. Dans son Journal d’un écrivain, (1873-1881), Dostoïevski s’en fait l’écho : « Le Russe n’est pas seulement un Européen, mais aussi un Asiatique. Bien plus : il y a peut-être en Asie plus d’espérances pour nous qu’en Europe. Bien plus : c’est peut-être l’Asie qui est, dans nos destins à venir, notre principale issue. »
En vérité, cette pulsion orientale est antérieure, tant l’héritage mongol aura marqué l’histoire de l’Empire russe, qui est pour une grande part celle d’un despotisme asiatique. Dès le XVIIIe siècle, la découverte de l’or des Scythes et d’une forme de civilisation bien antérieure à celle des Slaves, à savoir la culture des kourganes2, ouvre la question suivante : les Russes sont-ils des Européens de l’Est ou des Asiatiques de l’Ouest ? Le programme modernisateur de Pierre le Grand, qui entendait emprunter à l’Occident ses outils de puissance, perd de sa force et de son évidence. Au demeurant, l’Empire russe ne parvient pas à combler son retard historique, bientôt amplifié par la révolution industrielle des nations ouest-européennes.
Au XIXe siècle, les « doctrinaires orientaux » du panslavisme, notamment Nicolas Danilevski (1822-1875) et Constantin Léontiev (1831-1891), voient en la Russie un « monde du milieu », une synthèse supérieure entre Orient et Occident. Héritier de la slavophilie, Danilevski est plus animé par les applications pratiques dans le domaine de la puissance que par les spéculations religieuses et le romantisme rural de la première génération. Auteur de La Russie et l’Europe (1871), il prône l’union de tous les Slaves sous la direction de la Russie, afin de compenser la domination occidentale. Selon la « loi d’économie historique » qu’il élabore, la Russie constituerait un réservoir de forces vitales censées l’emporter sur des nations occidentales usées par l’Histoire. Cette « énergie tribale et ethnographique », l’enthousiasme discipliné des sujets du Tsar et l’osmose avec leurs dirigeants ouvriraient la voie à l’expansionnisme russe.
Considéré comme une sorte de « Nietzsche russe », Constantin Léontiev est l’auteur de Byzantinisme et monde slave (1875) et de L’Européen moyen, idéal et outil de la destruction universelle (un texte écrit entre 1872 et 1884, publié en 1912). Précurseur d’Oswald Spengler, il élabore une théorie naturaliste des trois âges de la civilisation (simplicité originelle, apogée et complexité florissante, étiolement et confusion), selon laquelle la Russie est engagée dans la phase ascendante de son histoire. En contrepoint, il prophétise l’avènement d’une Europe fédérale, en rupture avec les formes idéales et sublimes du passé, qui constituerait une menace existentielle pour la Russie. Consécutivement, l’un et l’autre auteur se tournent vers les profondeurs de l’Asie et les civilisations de l’Orient.
L’eurasisme proprement dit se constitue dans les milieux de l’émigration blanche, après le coup de force bolchévique et l’instauration de la Russie soviétique. Le géographe Peter Savitski, l’historien George Vernadsky et le linguiste Nikolaï Troubetskoï, auteur du Manifeste des Eurasistes (1921), sont les principaux représentants de ce courant de pensée. Homme clef de ce mouvement, Troubetskoï (1890-1938) expose ses théories dans des ouvrages dont les titres sont parlants (voir Russie-Eurasie et Le legs illustre de Gengis Khan). S’il publie son manifeste à Sofia, un temps centre de la pensée eurasiste, la principale maison d’édition se trouve à Berlin, ce qui permet des coopérations ponctuelles avec le géographe allemand Karl Haushofer (1869-1946), représentant de la Geopolitik et tenant avant l’heure d’un pacte germano-soviétique qu’il aurait voulu élargir au Japon (un axe eurasiatique Berlin-Moscou-Tokyo).
Selon Troubetskoï, le monde russe constitue un continent en soi, situé à l’est de l’Europe et au nord de l’Asie. Ce vaste ensemble géographique, qui unit de façon cohérente différentes familles de langues, est le support d’une forme d’harmonie dans la différence. Alors qu’il pose le monde romano-germanique en ennemi existentiel de la Russie, Troubetskoï dresse l’éloge de Gengis Khan et des Mongols. Par la suite, les « eurasistes » se divisent sur l’interprétation du stalinisme. Schématiquement, la question est de savoir si Staline est, ou n’est pas, un instrument de Dieu destiné à régénérer la Russie, jusque là pervertie par l’occidentalisme depuis le règne de Pierre le Grand. La situation historique n’ouvre pas la possibilité de débouchés politiques concrets aux théoriciens de l’eurasisme, mais leurs idées demeurent.
Après la Grande Guerre patriotique, l’historien et ethnographe Lev Goumilev (1912-1992), chaînon intellectuel entre l’eurasisme d’avant-guerre et le néo-eurasisme post-soviétique, assure la perpétuation de ce système d’idées. Arrêté à l’époque de Staline, il est libéré en 1956 et donne cours et conférences à l’Institut de recherche de l’Université de Leningrad. Pourtant, il n’aura jamais été admis à l’Académie des Sciences et ses travaux sont longtemps interdits de publication. Goumilev est l’auteur d’ouvrages de référence dans la Russie contemporaine, comme La Russie médiévale et la Grande Steppe et Les rythmes de l’Eurasie. Il reprend l’idée d’une identité ethnique, culturelle et spirituelle russe en étroite symbiose avec les peuples asiatiques des steppes. Ses théories ethno-génétiques sont très fortement empreintes de naturalisme et il cherche à expliquer la succession des faits historiques par les fluctuations de l’énergie biochimique que libèrent les milieux naturels3. Son influence intellectuelle est importante, elle s’étend jusqu’à la rédaction des manuels scolaires, et Vladimir Poutine le cite dans ses discours. Au cours des années 1990, les thèses de Goumilev fournissent les matériaux intellectuels d’une forme simplifiée d’eurasisme, que l’on appelle « néo-eurasisme », qui va influencer les cercles de pouvoir moscovites.
Au vrai, le philosophe Alexandre Panarine (1940-2003) est à l’origine d’une réflexion plus théorique qu’idéologique. Il s’appuie sur une science des civilisations, la « culturologie », et sur les Histoires du temps (Oswald Spengler, Arnold Toynbee, Fernand Braudel) pour identifier les caractères spécifiques de la Russie-Eurasie. Panarine adopte le paradigme de Samuel P. Huntington sur le conflit des civilisations (The Clash of Civilizations) ; il développe un relativisme culturel selon lequel les différents ensembles humains ne sauraient être classés et hiérarchisés faute de référent universel (l’universalisme occidental ne serait que la projection pathologique d’un particularisme). Pourtant, il reprend la thèse du messianisme de la Russie et de son rôle spécifique dans l’espace eurasiatique : celle-ci aurait vocation à prendre la tête d’un monde « post-moderne » irrigué par de nouvelles valeurs (sens du collectif, retour de la religion et de l’ascétisme, sensibilité écologique). Panarine identifie des lignes de continuité entre le tsarisme, la période communiste et la Russie post-soviétique pour élaborer la notion de « Grande Tradition ». Il réhabilite l’idée d’Empire, seule forme politique adaptée à l’ensemble eurasiatique. In fine, la « culturologie » se révèle être une doctrine de combat contre l’Occident. L’archaïsme de la Russie est censé lui conférer une supériorité dans le monde post-moderne, dans le cadre d’une nouvelle bipolarité Orient-Occident.
Né en 1962,Alexandre Douguine fait figure d’idéologue en chef d’un néo-eurasisme mâtiné d’occultisme et de national-bolchévisme. Ainsi se voulut-il un temps l’héritier du national-révolutionnaire belge Jean Thiriart (1922-1992). Avec Édouard Limonov (1943-2020), Douguine fut d’ailleurs le fondateur d’un éphémère Parti national-bolchévique (1992). Si la réputation de « Raspoutine » du Kremlin qu’il entretient est très exagérée, le personnage fait preuve d’une grande activité médiatique, publie abondamment et entretient un réseau idéologique au-delà des frontières russes, en Europe, en Turquie et en Asie centrale. Il exerce une réelle influence sur certains segments du spectre politique. Douguine inscrit son combat idéologique dans la perspective d’une lutte à mort entre un grand empire eurasien et le « nouvel ordre mondial » américano-centré, par la suite qualifié de satanique. Ce « vieux-croyant », qui reconnaît l’autorité du patriarcat de Moscou, interprète cette lutte, explicite et ouverte depuis l’agression russe contre l’Ukraine, comme une grande bataille eschatologique (les fils de la lumière contre les forces des ténèbres).
Après la dislocation de l’URSS, un eurasisme renouvelé et simplifié tient donc lieu de « formule » pour combler le vide idéologique causé par l’effondrement du marxisme-léninisme. Chemin faisant, il absorbe quelques idées et concepts de la géopolitique classique (celle du premier XXe siècle), dont l’opposition géopolitique entre Terre et Mer, portée sur un plan métaphysique, et le dualisme Heartland/Rimland4 : pivot continental de l’histoire universelle, le Heartland russo-sibérien aurait vocation à dominer la masse terrestre eurasiatique et à satelliser le Rimland, à savoir la ceinture périphérique de territoires qui l’entoure, depuis l’Europe jusqu’à la péninsule coréenne, en passant par le Moyen-Orient.
De manière consciente ou subconsciente, cette vision des enjeux géopolitiques sous-tend la doctrine de l’ « étranger proche », articulée en 1992 dans le traité de Tachkent. Ce traité fonde l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), et le long effort de la Russie pour établir une communauté économique eurasiatique. L’eurasisme donne également sens et substance à la diplomatie Primakov des années 1990, qui débouchera sur un « partenariat stratégique » sino-russe, axe structurant de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghaï). À tous égards, le grand projet poutinien d’Union eurasienne, lancé le 1er janvier 2015, est le prolongement des thèses eurasistes sur l’unification de l’espace eurasien autour de la Russie. Rappelons que ce fut le refus ukrainien de rallier ce projet qui convainquit le maître du Kremlin de renoncer à son entreprise de phagocytage, lui préférant la guerre et l’invasion (2014). De conserve avec Xi Jinping, il pose l’Eurasie sino-russe en futur maître du monde, au détriment de l’Occident.
En guise de conclusion
La grille de lecture eurasiste semble essentielle à la compréhension des fondements historiques, culturels et géopolitiques de la grande stratégie russe. Il importe de comprendre que l’eurasisme n’est pas une simple doctrine intellectuelle qui serait murmurée à l’oreille de Poutine par tel ou tel idéologue. Il s’agit là d’une vue-du-monde qui récapitule, condense et synthétise l’histoire longue, la pratique du pouvoir et la géographie eurasiatique de la Russie. Toutes choses égales par ailleurs, nous pourrions esquisser un parallèle avec ce que Montesquieu nommait l’ « esprit général » d’une nation, ou encore son « âme universelle » (les mœurs, les mentalités, le caractère commun d’une nation).
Cette vue-du-monde commande la perception qu’a la Russie-Eurasie de son environnement international et conditionne sa grande stratégie, dans ses buts comme dans ses voies-et-moyens. Ce ne sont pas les petits jeux oscillatoires d’une prétendue Realpolitik, moins encore les expectatives chiffrées d’ « oligarques américains » se prenant pour Machiavel, qui contrarieront les espérances stratégiques du Kremlin. Il y faudra un choc géopolitique, provoqué par une défaite extérieure et/ou une rupture intérieure. Encore un tel phénomène ne ferait-il que reporter dans le temps les ambitions d’un despotisme oriental voué au culte de la puissance (la Derjavnost). Sachons-le. La restauration des frontières orientales de l’Europe et leur conservation sont et seront des tâches dignes de Sisyphe.
Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.
Notes
- Cf. Lorraine de Meaux, La Russie et la tentation de l’Orient, Le Grand Livre du Mois, 2020.
- Un kourgane est un tumulus funéraire. La civilisation indo-européenne des kourganes recouvre les steppes pontiques et eurasiennes, depuis la fin du Néolithique (Chalcolithique) jusqu’à l’âge du Bronze, du IVe au Ier millénaire av. J.-C.
- Voir le curieux concept de « passionarité », étroitement lié à celui de « lieu-développement ». Selon Goumilev, le lieu décide de tout et porte l’essence de ce qui a été, est et sera. Le lieu, l’espace et leurs différentes caractéristiques (topographiques, géologiques et climatiques) déterminent l’ethnogenèse. La passionarité constitue une sorte d’énergie mystérieuse liée à l’espace, qui anime et met en mouvement ethnies et peuples. Goumilev cherche ainsi à dégager des cycles de passionarité par lesquels les ethnies accèdent à l’existence, se développent et se transforment en « super-ethnos », puis s’affaiblissent et se résorbent en quelque sorte dans leur écosystème. Le concept de passionarité, très marqué par le matérialisme et le scientisme, ouvre sur une interprétation cyclique de l’histoire.
- Le géographe britannique Halford MacKinder (1861-1947) est à l’origine du concept de Heartland, ce cœur continental des terres auquel il faut interdire la possession et le contrôle des grandes péninsules de l’Ancien Monde, ce « croissant intérieur » ensuite nommé Rimland par le Hollando-américain Nicholas Spykman (1893-1943).

