« Qui d’autre, sinon nous ? » Avec les secouristes de Kramatorsk

À Kramatorsk, principale ville de l’oblast de Donetsk restée sous contrôle ukrainien, la situation se dégrade de semaine en semaine. Située à une quinzaine de kilomètres des positions russes, l’ancienne cité industrielle subit chaque jour des bombardements et attaques indiscriminés, alors que plus de 50 000 civils vivraient encore sur place1. Pour secourir les victimes, les hommes du Service d’État des situations d’urgence, dont dépendent les pompiers, affrontent tous les périls.

DRIIIIIIIIIIIIIIING !!!!!! « Oh ! Qu’est-ce qui se passe ?? Qu’est-ce qui brûle ?? Où ça ?! » Le capitaine des pompiers Vladyslav Serhiovytch, 25 ans, cheveux courts et physique athlétique, se rue soudain hors du dortoir de la caserne. L’alarme appelant au départ en mission vient de retentir. En une minute, les hommes de l’équipe de garde complètent leur tenue et bondissent dans un camion-citerne tout terrain garni de filets. Engoncés dans leur gilet pare-balle, coiffés de leur casque militaire, trousse de secours à la ceinture, ils patientaient jusqu’alors à proximité de l’énorme fourneau du hangar voisin. Les portières claquent, le moteur souffle. Je repasserai pour l’interview du capitaine. À présent, pied au plancher. Il s’agit de ne pas perdre de vue les gyrophares.

Quelques rugissements de moteur plus tard, surprise : la cause de l’incendie n’a aucun rapport avec la guerre – si ce n’est que c’est un militaire qui a déposé une couverture sur un radiateur électrique. « On pourrait penser que nous sommes souvent sur ce genre de feu ; mais 80-90 % de notre activité est liée à la guerre », jette un pompier à la volée. Les rues du quartier résidentiel, où s’alignent toits de fibrociment et façades de briques pâles, sont trop étroites pour le camion. Les ordres fusent. Au pas de course, les hommes raccordent les tuyaux et attaquent enfin l’incendie.

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Un pompier attaque l’incendie qui s’est déclaré dans une installation énergétique suite à un bombardement. Au premier plan, on distingue les gabions remplis de sable qui devaient protéger l’installation. Kramatorsk. Octobre 2025. Photo : Oleksii Heneralov, Service d’État des situations d’urgence de l’oblast de Donetsk.

La tourmente approche

Soudain, un militaire qui assiste à la scène hausse la voix. « My friend, my friend! No pictures please. »  L’homme se veut courtois ; mais le ton et la gestuelle trahissent son anxiété. Jusqu’au printemps 2025, Kramatorsk était relativement sûre. Aujourd’hui, bombes planantes, drones kamikazes de type Shahed, roquettes ou missiles s’abattent chaque jour sur cette base arrière de l’armée ukrainienne. En ces nuits d’hiver, la lueur des déflagrations embrase parfois les nuages. Notre interlocuteur qui, probablement, se repose de retour du front, redoute qu’une photo ne révèle la position de la maison qu’il occupe avec ses camarades.

Interrogé sur l’évolution de ses missions dans un tel contexte, le capitaine Serhiovytch répond sans emphase. Mains dans le dos, pas une seconde il ne quittera la position « repos » durant la demi-heure que dure l’entretien. « Nous faisons face à un grand nombre d’alertes du fait des bombardements permanents. Deuxièmement, […] les gens – c’est-à-dire les civils ensevelis sous les décombres – se trouvent en permanence dans des zones menacées […]. Vous comprenez, nous avons des consignes précises et nous devons parfois interrompre le travail pour nous mettre à l’abri. »

Ciblés par les drones FPV

Interrompre le travail : une décision difficile pour ces hommes que la perspective d’une interview intimide – au point qu’ils échangent longuement pour savoir qui des leurs se dévouera pour cet exercice –, mais qui, sur le terrain, affrontent le danger sans perdre leur calme. « Dans notre unité, précise le capitaine, un véhicule a été frappé par un drone [kamikaze] FPV. Et ce n’est pas un cas isolé, ça arrive dans d’autres unités également. Donc nous nous considérons comme des cibles. » En conséquence, brouilleurs d’ondes et systèmes de détection ont été installés sur les véhicules de secours.

Coûteux, énergivores, ces systèmes ne permettent pas de protéger les secouristes de l’ensemble des drones FPV : ceux guidés par fibre optique sont insensibles au brouillage ; et leur usage dans l’armée russe s’intensifie. Contre cette menace, les filets installés sur les véhicules, censés piéger les drones avant l’impact, constituent le seul rempart. Depuis quelques mois, les drones FPV russes parviennent à atteindre la ville ainsi que les principaux axes routiers qui la relient à l’Ukraine libre, perturbant la logistique. « Nous ajustons constamment les itinéraires afin d’éviter la menace des drones. Cela s’applique aussi bien aux rotations du personnel qu’aux livraisons de carburant », précise le colonel Oleksiy Samisko, 43 ans, commandant adjoint du Service des situations d’urgence de Kramatorsk, que nous interviewons par téléphone.

Pour l’heure, le nombre de drones FPV parvenant à atteindre Kramatorsk demeure limité ; suffisamment limité pour que l’on puisse en estimer le nombre. À Kramatorsk et Sloviansk, la ville voisine, précise le colonel Samisko, « il y a des jours où jusqu’à cinq véhicules sont détruits [par ces armes] ». La situation est pire encore dans d’autres villes de l’oblast, comme Droujkivka, où les secouristes de Kramatorsk doivent parfois se rendre pour prêter main-forte à leurs collègues.

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Le colonel Samisko lors d’une intervention de secours déclenchée à la suite du bombardement d’un immeuble. Kramatorsk, août 2025. Photo : Service d’État des situations d’urgence de l’oblast de Donetsk.

Frappes en tandem

Les secouristes sont en outre confrontés à une autre pratique de l’armée russe : les frappes en tandem. Un drone de type Shahed est envoyé sur une cible ; un autre suit, quelques dizaines de minutes plus tard, pour tuer les secouristes – une pratique qui relève du crime de guerre, tout comme le ciblage des civils en règle générale. Interrogé sur le nombre de fois où il a été confronté à cette pratique, le capitaine Serhiovytch demeure laconique : « Je ne compte plus. »

Ce genre de frappes a donné lieu à l’une des missions les plus éprouvantes qu’ont dû affronter le capitaine et son collègue, le major Stanislav Baldine, 32 ans, chef adjoint des relations média du Service des situations d’urgence de l’oblast. Jusqu’à ce que la sonnerie ne retentisse, ce dernier écoute avec attention les propos du capitaine, acquiesçant silencieusement, complétant çà et là. Le 1er décembre, indique le major, interviewé par téléphone, « un drone [de type Shahed] a frappé un immeuble résidentiel de neuf étages […]. Deux femmes se sont trouvées bloquées dans leur appartement. Les secouristes ont débuté les opérations de sauvetage, en dégageant avec attention les décombres, morceau après morceau. Au début, les choses se passaient plutôt bien : on évacuait les résidents, on les aidait à ouvrir les portes pour qu’ils puissent accéder à leur appartement. Le temps commençait à refroidir. Puis, une deuxième attaque de drone a eu lieu. »

Résultat, les opérations sont interrompues, un incendie se déclare et l’une des deux femmes ne pourra être secourue. « Je pense que les attaques de drones répétées nous ont désorientés et ont retardé nos efforts, analyse le major d’un ton ferme. Quand la deuxième femme a été retrouvée, elle était ensevelie sous les décombres. Si la deuxième attaque n’avait pas eu lieu, je pense qu’elle aurait pu survivre. » Ce jour-là, le major Baldine participe aux opérations durant près de 14 heures d’affilée. Le lendemain, alors que le travail se poursuit, ajoute-t-il « j’ai capturé une image saisissante : une petite fille qui se balançait doucement sur une balançoire, avec sa mère à côté. Et à environ 15 mètres, une autre femme était agenouillée, en pleurs, parce que l’un de ses proches était mort. Le contraste – entre l’innocence de l’enfance et le chagrin profond – est quelque chose qui vous marque pendant longtemps. »

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Les pompiers tentent de maîtriser un incendie de grande ampleur qui s’est déclaré à la suite d’une frappe de drone russe sur un immeuble d’habitation. Les opérations de secours débutent aux alentours de 14 heures et se poursuivent jusqu’au lendemain. Du fait des attaques répétées, les secouristes doivent interrompre les opérations à plusieurs reprises pour se mettre à l’abri. Kramatorsk, 1er décembre 2025. Photo : Stanislav Baldine, Service d’État des situations d’urgence de l’oblast de Donetsk.

Tension constante

Pour l’heure, les équipes du capitaine Serhiovytch ne déplorent que quelques blessés. Toutes les unités de Kramatorsk n’ont pas cette chance, comme en témoigne le colonel Samisko. « Le plus difficile, c’est de perdre vos amis. Plus dur encore, c’est de ramener leur corps à leur mère et d’organiser les funérailles. Soutenir le regard de leur mère, de leur veuve et de leur père, quand de jeunes hommes – des gens avec qui vous travailliez, des gens que vous connaissiez personnellement – sont partis. La douleur est indescriptible. » Le ton de sa voix, étrangement, ne laisse transparaître aucune émotion.

« Personnellement, je n’étais pas prêt du tout – je veux dire, moralement, je n’étais pas préparé, indique, quant à lui le capitaine Serhiovytch, du ton martial dont il ne se départ pas. « Ce que nous disent nos psychologues, explique le major Baldine, c’est que nous sommes tous en état de surmenage […]. Beaucoup de détails qui en choqueraient d’autres ne nous affectent plus de la même façon – c’est devenu une routine. » Interrogé sur son ressenti, le pompier Mykhaïlo Novik, 27 ans (un beau gosse que l’on « choisit toujours pour être sur les photos ») se montre plus réservé. « Qu’importe que vous soyez courageux, quand une roquette ou un [drone] Shahed passe, c’est effrayant pour tout le monde. Plus tard, vous pouvez en rire ; mais sur le moment, c’est vraiment terrifiant. »

Juste distance et cohésion

Loin de sa famille, de son épouse ou compagne, souvent déplacée ailleurs en Ukraine ou réfugiée à l’étranger, chacun a sa méthode pour affronter la pression quotidienne. Pour le pompier Novik, sommeil, musique, sport, pêche et socialisation sont la clef pour « faire une pause par rapport à tout ça – et ça aide ! », souligne-t-il avec conviction. Le major Baldine, quant à lui, se ressource à travers ce que ses proches et lui-même nomment ironiquement des « fêtes Face-Time », c’est-à-dire des appels vidéo. Originaire de Bakhmout, ville de l’oblast occupée depuis l’été 2023, il n’a pas d’autre choix pour renouer avec un semblant de vie d’avant-guerre. « Ce sont les mêmes personnes avec lesquelles j’avais l’habitude de passer mes soirées et mes week-ends à Bakhmout. À présent, on ne communique plus qu’à travers des écrans », résume-t-il sans effusion.

Les choses sont un peu plus simples pour le colonel Samisko. Jusqu’en décembre 2025, explique-t-il, son fils âgé de 16 ans était réfugié à Hambourg avec sa mère et sa sœur ; épouse et enfants visitant leur père à Kramatorsk tous les six mois. Puis, poursuit le colonel, « au cours de l’une de ces visites, [il] m’a dit “Papa, je reste avec toi” ». Depuis lors, père et fils demeurent à Kramatorsk. « L’aider à faire ses devoirs, vérifier ses exercices… ça m’aide à me détacher de la réalité qui m’entoure » poursuit notre interlocuteur, avant d’ajouter qu’il s’est également mis à la cuisine. « J’ai appris à faire du borchtch [une soupe traditionnelle à la betterave, NDLR], des pancakes, des beignets, des frites, du poisson frit. Le temps passe et, pendant un moment, tout semble être retourné à la normale. »

En dehors de ces moments privés, la solidarité dont font preuve les secouristes entre eux joue un rôle essentiel. « Dans notre profession, on ne peut pas faire sans. On doit s’aider les uns les autres, sinon, on ne pourrait pas faire face », souligne le pompier Novik. « L’humour joue aussi un grand rôle, précise quant à lui le major Baldine. Même dans les moments difficiles, on plaisante entre nous. Ça aide à relâcher la tension et à détourner [notre] attention des émotions négatives et des événements éprouvants auxquels nous sommes confrontés. »

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Au pied d’un immeuble bombardé, deux habitantes se recueillent devant la dépouille d’une victime civile. Kramatorsk, 1er décembre 2025. Photo : Stanislav Baldine, Service d’État des situations d’urgence de l’oblast de Donetsk.

Équipement : des progrès, mais un seul camion-échelle

Dans ces épreuves, les services de secours n’ont pas été oubliés. D’après nos interlocuteurs, les effectifs sont suffisants, bien que les secouristes demeurent mobilisables et que certains d’entre eux se soient engagés dans l’armée. À l’image du major Baldine, nombre d’hommes se sont repliés en Ukraine libre, au fur et à mesure de l’avancée des troupes russes depuis 2022. Quant au budget alloué par l’État au Service des situations d’urgence, il a été « augmenté à plusieurs reprises », constate le colonel, ce qui a permis aux secouristes d’enfin moderniser leur matériel. À ce soutien étatique s’ajoute celui des volontaires, ainsi que des organisations ukrainiennes et étrangères, dont les fonds permettent parfois d’acquérir du matériel supplémentaire.

« Nous sommes équipés à 80 % », poursuit le colonel, non sans indiquer que certains équipements essentiels, comme des camions-échelle, manquent encore aux unités de Kramatorsk. « Idéalement, il nous en faudrait deux ou trois ; mais, pour le moment, nous n’en avons qu’un », précise-t-il gravement, avant de partager sa frustration. « Il y a des situations où l’on peut voir une personne piégée sous les décombres. Elle est vivante. Elle communique avec vous. Mais vous ne pouvez pas l’atteindre, faute de matériel adapté. C’est l’expérience la plus douloureuse : savoir que quelqu’un est en vie et être incapable de sauver [cette personne] à temps. »

Interrogé sur les réformes qui permettraient selon lui d’améliorer cette situation, notre interlocuteur décide d’élargir la question au fonctionnement des institutions ukrainiennes de manière plus générale. « En 2014, lorsque nos territoires ont été occupés, le système hiérarchique s’est effondré dans son ensemble. Pendant un moment, toutes les institutions ont été entièrement paralysées », se souvient-il, avant d’indiquer que la même situation s’est reproduite en 2022. « La prise de décision ne doit pas être uniquement centralisée dans la capitale, juge-t-il. Les autorités locales doivent être habilitées à agir sans attendre les instructions de Kyïv. »

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Un secouriste se repose lors d’une opération de secours déclenchée suite au bombardement d’un immeuble résidentiel. Kramatorsk, 31 juillet 2025. Photo : Oleksii Heneralov, Service d’État des situations d’urgence de l’oblast de Donetsk.

Servir malgré tout

En dépit de leurs conditions de travail extrêmes, les secouristes de Kramatorsk affichent leur détermination à tenir leur poste. « Qui d’autres, sinon nous ? », feint d’interroger le capitaine Serhiovytch avec un réalisme glaçant. « Je reste ici parce que mon service l’exige […]. Mon devoir est ici. Ma famille est dans une région plus sûre et ça me tranquillise l’esprit », résume le major Baldine qui envisage de poursuivre sa carrière au sein des services de secours, y compris après la guerre.

Sceptique quant à l’issue des négociations en cours, il peine à se projeter dans une Ukraine en paix. « Au minimum, j’aimerais que ma famille soit à nouveau réunie et voir mes proches plus souvent […]. Et, bien sûr, j’aimerais retrouver un foyer. J’ai perdu ma maison. Ma famille a aussi perdu la sienne. J’aimerais que nous ayons de nouveau un endroit à nous – une maison familiale, notre espace à nous, notre coin de stabilité et de paix », précise cet homme qui, après avoir fui Bakhmout avec les siens, s’était installé à Pokrovsk – une ville de l’oblast aujourd’hui contrôlée à 90 % par l’armée russe.

Même s’il estime que la guerre pourrait encore durer plusieurs années, le colonel Samisko se projette davantage. « Quand viendra la victoire – et je suis convaincu qu’elle viendra – je voudrais transmettre les compétences et l’expérience que j’ai acquises à mes jeunes collègues ou à des partenaires étrangers. Après quoi, je pense prendre ma retraite, m’accorder un repos bien mérité et me consacrer à l’apiculture. » Une aspiration compréhensible, car le colonel n’en est pas à sa première expérience de la guerre. En 2014, il a continué de servir six mois durant comme secouriste dans sa ville d’origine, Horlivka, après la conquête de celle-ci par les séparatistes pro-russes soutenus par le Kremlin. Les affrontements avec les combattants loyalistes ukrainiens font alors rage. Il se réfugie en Ukraine libre. Une partie de sa famille demeure depuis lors en territoire occupé et en Russie.




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Antoine Laurent est journaliste indépendant. Contributeur du bimensuel suisse Echo Magazine, du média italien Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa et d’autres titres de façon plus ponctuelle (Le Courrier de Genève, Linkiesta…).

Notes

  1. Il est difficile de donner des chiffres exacts. En juillet 2025, le gouverneur de l’oblast de Donetsk indiquait la présence d’environ 53 000 civils sur place, contre plus de 150 000 avant le début de l’invasion de 2022. Cependant, début janvier 2026, le site d’information ukrainien Mezha relayait le chiffre de 79 000 habitants, contre plus de 200 000 avant 2022.

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