À l’occasion du 80e anniversaire du célèbre discours de Fulton de Winston Churchill, le Chapitre français de l’International Churchill Society et Le Grand Continent ont organisé une soirée à la Sorbonne pour commémorer cet événement, et le placer dans le contexte de l’époque et d’aujourd’hui. La soirée à la Sorbonne, dans la prestigieuse salle Richelieu, a été un grand succès. Le clou de la soirée fut la lecture du texte intégral du discours par Lambert Wilson, qui a merveilleusement bien figuré le grand homme britannique. L’assistance a été saluée par la présidente de la Sorbonne, Christine Neau-Leduc, ainsi que par Gilles Gressani, directeur de la revue Le Grand Continent, et par Jean-Noël Tronc, président du Chapitre français Churchill. L’historien François Kersaudy a présenté au public aussi bien le contexte historique dans lequel ce discours fut prononcé que les réactions occidentales : mal compris à l’époque, ce texte s’est avéré prophétique. Vous pouvez lire la totalité du discours et les commentaires de François Kersaudy et de Jean-Noël Tronc publiés par Le Grand Continent ici. La soirée s’est conclue par une allocution de Galia Ackerman, directrice de la rédaction de Desk Russie, faisant le bilan de l’état du monde et appelant à suivre l’exemple du plus grand homme d’État du XXe siècle. Nous reproduisons ici cette allocution.
Mesdames, Messieurs, chers amis,
Le discours de Fulton nous plonge dans un passé où il était encore permis à Winston Churchill et à tant d’autres de rêver d’un monde meilleur. Un monde où l’ONU, fraîchement constituée, jouerait le rôle majeur de gardien de la paix universelle. Où les États-Unis, à l’apogée de leur puissance, auraient une responsabilité redoutable envers l’avenir en tant que grande démocratie. Où le monde anglo-saxon, porteur de progrès et de justice, serait uni pour œuvrer pour le bien de l’humanité. Où les peuples de la terre entière construiraient ensemble un Temple de la paix.
Quatre-vingt ans plus tard, force est de reconnaître que ces souhaits et ces rêves, venus après les terribles années du sang et des larmes pendant la Seconde Guerre mondiale, ne se sont pas réalisés, au grand regret de ceux qui croyaient de toutes leurs forces en la démocratie et dans le « rêve américain », comme moi, qui suis née et ai grandi dans le monde communiste, en URSS.
Cependant, une partie du discours de Fulton était prophétique. Churchill est le premier à utiliser l’expression « rideau de fer » pour parler de l’Europe centrale et orientale, envahie militairement par les troupes soviétiques lors de leur marche sur Berlin, et qui était désormais incluse dans « la sphère soviétique », selon l’expression de Churchill. « Ce n’est certainement pas là l’Europe libérée pour laquelle nous avons combattu, constate-t-il, et ce n’est pas celle qui porte en elle les ferments d’une paix durable. »
Churchill sait que la bataille pour ce qui se trouve derrière le rideau de fer est perdue, pour l’instant en tout cas, et il propose de composer avec la Russie et les pays qu’elle contrôle dans une sorte de coexistence, sous l’autorité générale de l’ONU. Il s’inquiète néanmoins pour le monde libre : « Nul ne sait quelles sont les limites des tendances expansionnistes et prosélytes de la Russie soviétique », dit-il. Il parle des « cinquièmes colonnes communistes installées dans un grand nombre de pays à travers le monde, qui sont à l’œuvre, en parfaite unité et soumission absolue aux directives qu’elles reçoivent de la centrale communiste ».
C’est ce péril que Churchill appelle à contenir : « l’expansion indéfinie de la puissance de la Russie et de ses doctrines ». Et il souligne : « Il n’est rien que nos alliés et amis russes admirent autant que la force et rien qu’ils respectent moins que la faiblesse – surtout la faiblesse militaire. »
La réaction de Staline est enragée. Une semaine après la publication du discours de Fulton, Staline accorde une interview à la Pravda, dans laquelle il qualifie les propos de Churchill d’ « acte dangereux, destiné à semer la discorde entre les États alliés et à entraver leur coopération ». Il met même le politicien britannique sur un pied d’égalité avec Adolf Hitler. La Pravda publiait la caricature où Churchill, avec son éternel cigare, brandissait une bombe dans une main et traînait derrière lui des fantômes d’Hitler et de Goebbels. La réaction de Staline fut particulièrement vive face à l’affirmation selon laquelle les pays d’Europe centrale et orientale se trouvaient sous le contrôle politique de Moscou. En réponse à cette thèse, il adressa une sévère réprimande à Churchill. Il en ressortait que la volonté de l’URSS d’avoir des gouvernements amis dans les pays voisins n’était pas une expansion, mais une mesure naturelle d’autodéfense.
C’est à partir de ce moment qu’on peut parler de la guerre froide entre le « camp communiste » (коммунистический лагерь) et le monde occidental.
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Ce qui m’amène à la Russie poutinienne. Vladimir Poutine n’est pas un honnête historien, et il est nourri des mythes de la grandeur soviétique passée. L’idéologie, ou plus exactement la phraséologie communiste, a été rejetée, mais les pratiques du régime communiste sont restées les mêmes, amplifiées par de nouvelles technologies.
Sous nos yeux ébahis, car nous croyions que la Russie post-communiste serait un État « normal », capitaliste, libéral, occidentalisé, le régime de Poutine a vite montré ses dents : la deuxième guerre de Tchétchénie d’abord, dès 1999, quand Grozny a été rasé et que 10 % du petit peuple tchétchène, 100 000 personnes, ont été tuées. La guerre contre la Géorgie ensuite, en 2008, qui a provoqué l’amputation d’un pays indépendant, ancienne république soviétique, de 20 % de son territoire, et qui a précipité un changement de gouvernement : c’est un régime contrôlé par Moscou, oligarchique et mafieux, qui règne en Géorgie en réprimant toute opposition. En 2015, la Russie a envoyé ses troupes en Syrie pour aider le régime d’Assad à combattre son opposition et, dans une moindre mesure, l’État islamique. Enfin, et c’est le plus important, en 2014, la Russie a occupé militairement la Crimée et déclenché la guerre dans le Donbass. En 2022, elle a franchi un pas de géant dans ses ambitions territoriales et géopolitiques : dans un grand acte d’agression non provoqué, elle a attaqué toute l’Ukraine. Cette guerre, la plus terrible en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, dure toujours.
Ajoutons à cela une rhétorique terrifiante vis-à-vis de l’Occident, que les idéologues du régime traitent de pourri et menacent de la bombe atomique. Des actes de sabotage orchestrés par la Russie se multiplient depuis des années sur le territoire européen, une armada de pseudo-comptes générés par des fabriques de trolls et autres systèmes inondent les réseaux sociaux. Ils influencent les élections dans différents pays, et ils altèrent la perception de la réalité des citoyens occidentaux et de ceux du monde entier. Les cinquièmes colonnes dont parlait Churchill ne sont plus animés par des idéaux communistes, mais elles sont plus actives que jamais dans nos pays : des journalistes et des politiques à la solde des Russes, des milieux d’affaires à la vénalité sans borne, des militaires qui apprécient « la main ferme », une extrême droite qui soutient le soi-disant combat civilisationnel russe pour les valeurs dites traditionnelles, une partie de l’extrême gauche qui soutient la Russie pour des raisons «anti-impérialistes », etc.
Qu’avons-nous entrepris, nous Occidentaux, face à cette déferlante ? Rappelons-nous ce passage du discours de Fulton : « Jusqu’en 1933, et même jusqu’en 1935, l’Allemagne aurait pu être sauvée du sort terrible qui s’est abattu sur elle, et nous aurions tous pu échapper aux malheurs que Hitler a déchaînés sur l’humanité. Jamais, dans toute l’histoire, une guerre n’a été plus facile à prévenir, par une action opportune, que celle qui vient de ravager d’aussi vastes régions du globe. À mon avis, elle aurait pu être empêchée sans coup férir, et l’Allemagne pourrait aujourd’hui être puissante, prospère et honorée. »
C’est une affirmation juste, et elle est applicable à la Russie d’aujourd’hui. Nous n’avons pas élevé notre voix pour défendre les Tchétchènes et empêcher les Russes de commettre des atrocités contre eux. Or ce modèle basé sur la soumission des civils par les tueries de masse, la torture et la destruction de l’habitat, est entièrement appliqué aujourd’hui à l’Ukraine. Les Géorgiens, qui avaient un président pro-occidental, Mikheïl Saakachvili, et qui étaient massivement pro-OTAN (à 77 %), ont été déboutés en avril 2008 à Bucarest dans leur demande d’adhérer au programme de l’OTAN Plan d’action pour l’adhésion, le premier pas pour entrer dans l’OTAN, ce qui a encouragé l’agression russe qui s’est produite à peine quelques mois plus tard. Et là, après cette agression, avons-nous introduit des sanctions ? MM. Kouchner et Sarkozy ont été bernés par les Russes, et l’ensemble du monde occidental est resté coi.
Enfin, en 2014, nous avons introduit quelques timides sanctions, tout en cédant sur l’idée que la Crimée était russe, une opinion bien ancrée mais fausse chez beaucoup de nos concitoyens. Et quand la guerre à grande échelle a commencé, en février 2022, nous n’avons pas manifesté clairement notre intention non seulement d’aider l’Ukraine à survivre, mais de lui permettre gagner la guerre contre la Russie. En fait, ni les Européens, ni les Américains n’ont une idée nette de nos objectifs dans cette guerre, et l’Ukraine paie le prix immense, incommensurable, de notre pusillanimité.
Je voudrais conclure en disant quelques mots sur l’état du monde. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à l’éclatement de l’URSS, le monde était bipolaire. Aujourd’hui, il ne l’est plus, et le plus tragique, le plus inimaginable pour Sir Winston Churchill, dont nous honorons aujourd’hui la mémoire, c’est le changement dramatique survenu en Amérique. L’ONU est impuissante, et la menace impérialiste n’est plus seulement russe et chinoise, elle est aussi américaine. Aux USA comme en Russie, des idéologies réactionnaires, millénaristes, apocalyptiques envahissent l’espace public, et cela fait craindre qu’une autre prophétie de Churchill ne se réalise : « Les âges obscurs pourraient revenir ; l’âge de pierre pourrait revenir, porté par les ailes étincelantes de la science, et ce qui pourrait aujourd’hui répandre des bénédictions matérielles sur l’humanité serait à même de provoquer sa destruction totale. »
Peut-on combattre encore ces forces du mal, le poutinisme comme le trumpisme ? Là aussi, je vous encourage à suivre l’exemple de Churchill. Refusant de capituler alors que le Royaume-Uni était la dernière nation européenne à résister à la percée nazie après la défaite de la France, il a organisé les forces armées britanniques et les a finalement conduites à la victoire contre les puissances de l’Axe. Aujourd’hui, l’Europe doit s’unir au Royaume-Uni et jouer ce rôle conjointement avec lui, afin de sauvegarder nos valeurs et nos libertés face à l’expansionnisme russe et à son désir de conquérir nos élites, et face à la révolution conservatrice américaine et à ses velléités impérialistes.
Galia Ackerman, née à Moscou, est une écrivaine, historienne, journaliste, essayiste et traductrice littéraire franco-russe, spécialiste du monde russe et ex-soviétique. Elle est docteure en histoire de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et chercheuse associée à l'université de Caen.

