Grand reporter, Vincent Jauvert vient de publier Kremlin confidentiel aux Éditions Albin Michel. S’appuyant sur des documents confidentiels, il brosse le portrait de Vladimir Poutine depuis son ascension au pouvoir. Ce récit éclaire la stratégie de la Russie et ses conséquences pour l’Europe et l’OTAN. Jauvert dévoile également ce que Poutine a toujours essayé d’occulter : sa soif d’argent et de luxe, ses liaisons, ses enfants cachés, ses comptes offshore, ses yachts et ses palais.
Nous remercions l’auteur et l’éditeur pour leur autorisation de publier le prologue de ce livre, qui jette une nouvelle lumière sur le fameux putsch de Prigojine.
Prologue
« Être roi n’est rien, l’être en sécurité est tout. » Macbeth, acte III scène I
Poutine sera-t-il encore au pouvoir ce soir ?
Nous sommes le samedi 24 juin 2023 à 10 heures du matin.
Cela fait trois heures que des véhicules blindés transportant 5 000 mercenaires du groupe Wagner ont quitté le sud de la Russie et foncent vers Moscou.
Leur chef dit qu’il veut en finir avec le clan de Poutine, « ses mensonges et sa corruption ».
Les rebelles ne rencontrent presque aucune résistance. Ils ont pris facilement Rostov-sur-le-Don, une ville de plus d’un million d’habitants, puis une base aérienne. Sur la route, des Russes ordinaires les applaudissent.
Leur avancée semble inexorable.
La capitale du plus vaste pays de la planète pourrait tomber cette nuit ou demain.
Finir comme Kadhafi
La résistance s’organise. Des barrages de chars sont dressés aux entrées de la ville. Des unités sont déployées autour du Kremlin avec leurs blindés.
Cloîtrés chez eux, les Moscovites retiennent leur souffle. Comment cette journée va-t-elle se terminer ? Par un bain de sang ? Un putsch ?
Pierre III, Paul Ier, Nicolas II, Khrouchtchev… plusieurs maîtres du Kremlin ont été renversés. C’est le cauchemar de Poutine depuis qu’il s’est installé au Kremlin, il y a presque un quart de siècle.
Une vision l’épouvante : finir comme Kadhafi, le dictateur libyen lynché par des rebelles en octobre 2011.
Il a visionné en boucle la vidéo de ce meurtre sordide.
À 70 ans, son tour est-il arrivé ?
« Papy dans son bunker »
Comme souvent, le cerveau de la rébellion est un proche du chef de l’État.
Il s’appelle Evgueni Prigojine, un drôle de particulier de 60 ans, chauve, à la mine patibulaire et au langage fleuri. Un repris de justice devenu milliardaire à l’ombre de Poutine. L’une de ses entreprises gère les dîners d’État au Kremlin. On le surnomme « le chef de Poutine ».
Le président russe l’a fait héros de la Fédération de Russie pour les exploits de ses mercenaires en Ukraine où, depuis un an et demi, ils massacrent, torturent, violent.
Et voilà que, hier soir, le vendredi 23 juin 2023, Prigojine a dénoncé cette guerre et les mensonges de Poutine qu’il surnomme « papy dans son bunker ». « Il n’y avait aucune raison de commencer cette guerre, s’est-il insurgé dans une vidéo avant d’appeler ses hommes à foncer sur Moscou. L’OTAN n’allait pas attaquer la Russie et Zelensky était prêt à négocier. »
Puis il a désigné son ennemi. « Cette guerre, a-t-il martelé, était nécessaire seulement pour le clan qui dirige la Russie, ce clan qui s’approprie tout. » Et il a accusé : « Ils ont tout prévu pour eux-mêmes, pour vivre le plus longtemps possible, y compris des cliniques dotées d’équipements spéciaux contre le cancer. Ils ne pensent plus qu’à une seule chose, prolonger au maximum la durée de vie de leur corps et le maintenir dans le meilleur état possible. Ce clan ne pense à rien d’autre. »
Ces septuagénaires obsédés par leur propre mort et méprisant celle des soldats, Prigojine a décidé de les chasser du pouvoir. « Nous sommes 25 000 et nous allons remettre de l’ordre, il est temps d’en finir avec le chaos », s’est-il exclamé en comptant les 20 000 qui occupent Rostov.
Puis Prigojine a exhorté tous les militaires russes à se joindre à ses mercenaires qui foncent vers Moscou.
« Un coup de poignard »
Pour sauver son pouvoir, voire sa peau, le maître du Kremlin doit agir très vite. Ce samedi 24 juin 2023 à 10 heures, il apparaît sur tous les écrans de télévision en Russie. Costume et cravate noirs, il a l’air épuisé, tendu. Il a été briefé sur la rébellion à 1 heure du matin. Depuis, il n’a pas fermé l’œil.
Les services russes de renseignement savaient que Prigogine préparait quelque chose. Les Américains aussi. Mais le chef mercenaire les a pris de vitesse.
Que dire ? Comment réagir ? Poutine est obsédé par l’adage de Stolypine1 : « Rien n’est plus dangereux en Russie que l’apparence de la faiblesse. » Alors, devant des dizaines de millions de Russes angoissés, le maître du Kremlin attaque.
Debout devant le drapeau russe, presque figé, il lance : cette rébellion « est un coup de poignard dans le dos de notre pays et de notre peuple » au moment où il est en guerre. Il compare la rébellion de Prigojine à la trahison de Lénine qui, en 1917, en plein conflit mondial, a signé une paix honteuse avec l’Allemagne, « [un coup] qui a provoqué la désintégration de l’État et la perte de vastes territoires. Le résultat fut la guerre civile ».
Dans « cette bataille se joue le destin de notre peuple », martèle Poutine. Il appelle à « l’union sacrée », comme Staline en 1941 quand l’armée de Hitler fonçait vers Moscou. Puis il prévient : « Tous ceux qui ont délibérément choisi la voie de la trahison subiront un châtiment inévitable. » Et il ordonne à « ceux qui sont entraînés dans ce crime » de « cesser de participer à des actions criminelles ».
En réponse, Prigojine, qui dirige la rébellion depuis Rostov, le nargue. « Personne ne déposera les armes, rétorque t-il. Nous ne voulons pas que le pays continue de vivre dans la corruption, le mensonge et la bureaucratie. »
La panique s’installe au sommet de l’État.
« Prêt à mourir pour le président »
À 14 h 16, un avion présidentiel décolle de l’aéroport Vnoukovo près de Moscou, direction Saint-Pétersbourg. Puis un autre, chargé de matériel de communication militaire. À l’évidence, « papy » va s’installer dans un bunker loin de la capitale.
Puis l’aéroport de Vnoukovo est fermé, pour empêcher la fuite des élites qui a commencé.
Le chef de la garde nationale, chargée de la protection personnelle de Poutine, jure qu’il est « prêt à mourir » pour le président. Sidérés, le Premier ministre et beaucoup d’autres membres de l’élite politique, eux, se taisent. Certains gouverneurs suppriment même leurs canaux Telegram pour éviter d’avoir à prendre position. Tous attendent de voir de quel côté la pièce va retomber.
En milieu d’après-midi, la nervosité est extrême. Les Moscovites sortent de chez eux pour faire le plein d’essence et de roubles. De longues files se forment devant les stations-service et les distributeurs de billets. Les unités anti-émeutes ferment les accès au centre de la ville.
À 18 heures, le convoi des Wagner n’est plus qu’à 200 kilomètres de Moscou. 11 000 soldats de l’armée régulière, discrètement déployés non loin de là, attendent les ordres de Poutine.
Depuis 1945, jamais une guerre civile n’a été aussi proche d’éclater en Russie.
Négociations secrètes
Une heure plus tard, à 19 h 25, coup de théâtre : le président biélorusse, Alexandre Loukachenko, annonce que Prigojine accepte de stopper l’avancée de ses troupes.
Le chef des rebelles confirme : « Nous étions à 200 kilomètres de Moscou. [Mais] pour éviter que du sang russe ne coule, nos colonnes font demi-tour. » L’autocrate biélorusse et le patron de Wagner ont négocié toute la journée par téléphone.
Quelques jours plus tard, Loukachenko racontera sa version de ces discussions secrètes devant un parterre de hauts responsables biélorusses. « Après son intervention télévisée [du samedi] à 10 heures, Poutine m’a appelé pour me faire un compte rendu détaillé de la situation2 », fanfaronne-t-il. Le maître du Kremlin l’a averti qu’il avait décidé de suivre son instinct, l’instinct qu’il s’est forgé, enfant, dans les rues de Saint-Pétersbourg. Il va frapper fort et le premier. « Buter » les rebelles.
« Je lui ai suggéré d’y aller doucement, ajoute Loukachenko. “Parlons à Prigojine et à ses commandants”, ai-je dit. Réponse de Poutine : “Écoute, Sacha [diminutif d’Alexandre], c’est inutile, il ne décroche même pas le téléphone ; il ne veut parler à personne.” »
D’après ses dires, Loukachenko voulait absolument empêcher un affrontement entre les insurgés et l’armée régulière. Pas par bonté d’âme mais parce qu’il redoutait que ce combat entre Russes ne soit l’étincelle qui déclenche une révolte générale contre Poutine.
Et, il le sait, si le maître du Kremlin tombe, Loukachenko lui-même, au pouvoir depuis trente ans et qui ne doit sa survie politique qu’au soutien du président russe, serait renversé aussi.
« Comme la marche des bolcheviks »
En effet, explique le dictateur biélorusse, cette rébellion, somme toute modeste, pouvait se terminer comme « la marche triomphale des bolcheviks en 1917. À l’époque, ils n’étaient que 100 000 sans armes. Pourtant, ils ont bouleversé le destin de la Russie. » Or, aujourd’hui comme à la veille de la révolution d’Octobre, « il y a beaucoup de raisons pour qu’un chaos se propage en Russie et déferle sur tout le pays ».
« Il ne faut qu’un déclencheur, et il est apparu », résume-t-il.
Loukachenko a donc cherché à éviter cet affrontement à tout prix.
« Nous pouvons buter [Prigojine], ai-je dit [à Poutine]. Ce n’est pas un problème. Mais ne faites pas ça. Les hommes de Wagner ont combattu en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Ils sont l’unité la mieux entraînée du pays. Ils tueront des milliers et des milliers de soldats [russes]. Et les troubles se propageront à toute la Russie. »
Apparemment, Poutine a été convaincu par ce scénario catastrophe. Il a accepté que Loukachenko tente une médiation par téléphone.
Un signe de faiblesse
À en croire Loukachenko, le dialogue a d’abord été violent. « “Nous voulons la justice ! Nous allons marcher sur Moscou !” m’a dit Prigojine. “Et vous serez écrasés à mi-chemin comme des punaises, ai-je répondu. Réfléchis-y à deux fois.”»
Alors le chien de guerre a réfléchi. À 18 heures, quand il a constaté qu’aucun militaire russe ne rejoignait sa rébellion, il a accepté de stopper son avancée. Mais il a posé une condition : que Poutine abandonne les charges qui pèsent contre lui et les rebelles et qu’il les laisse s’exiler en Biélorussie. Plutôt que de le « buter », le maître du Kremlin a accepté le deal. D’où l’annonce de Loukachenko à 19 h 25 sur la fin de la mutinerie de Prigojine.
Jamais le président russe n’a montré un tel signe de faiblesse. Quelques jours plus tard, il semble même se coucher devant son « chef ». Le 29 juin, il le reçoit au Kremlin, accompagné de plusieurs de ses commandants, des hommes que, quatre jours auparavant, il qualifiait de « traîtres » mais dont, à l’évidence, il a toujours peur. Il en a besoin aussi en Ukraine et en Afrique. Alors il leur offre des contrats avec l’armée régulière. Et assure que Prigojine peut garder toutes ses affaires. Évidemment il ment.
Poutine veut avant tout être un tsar en sécurité.
Or, Prigojine en liberté représente une menace insupportable. Non seulement il a pris les armes contre lui, mais près d’un Russe sur trois a une bonne image de ce chef rebelle. Des dizaines de millions de ses sujets soutiennent plus ou moins cet homme qui vient d’organiser une mutinerie contre le Kremlin.
Poutine, qui n’a pas hésité à assassiner des concurrents moins dangereux, ne peut pas le laisser dans la nature. Il n’a pas oublié l’adage de Stolypine. Ni sa devise personnelle : « Je pardonne tout sauf la trahison. » Mais il ne se précipite pas pour le faire tuer. Il ne se sent pas assez fort. Il attend le bon moment. Que les rebelles se soient dispersés, qu’ils aient rendu leurs 2 000 chars et que l’égocentrique Prigojine ait relâché son attention. À ce moment-là, l’autocrate défié pourra frapper.
Une grenade du FSB
Le 23 août, deux mois après sa rébellion, Prigojine monte à bord de l’un de ses jets stationnés à l’aéroport Vnoukovo, direction Saint-Pétersbourg. L’autre fondateur de Wagner, Dmitri Outkine, accompagné du chef de la sécurité et de deux commandants du groupe embarquent avec lui. Trente minutes après le décollage, l’avion part en vrille et s’écrase près de Tver. Les dix personnes à bord sont tuées sur le coup. Le groupe Wagner est décapité.
Quelques heures plus tard, Poutine affirme que des éclats de grenade ont été découverts dans les corps des victimes. Il laisse entendre que, saouls ou sous l’emprise de la cocaïne, les chefs de Wagner auraient joué avec l’arme et l’auraient fait exploser par maladresse. Les services américains de renseignement affirment eux que des hommes du FSB (l’ex-KGB) ont placé un engin explosif sous l’une des ailes de l’avion. Selon eux3, c’est Nikolaï Patrouchev, un ancien général du KGB, proche de Poutine depuis les années 1970, qui a organisé l’assassinat.
Quoi qu’il en soit, le maître du Kremlin est débarrassé de la menace Prigojine. Ce faisant, il a envoyé un message aux patrons de tous les clans qui scrutent ses réactions : « papy » est sorti de son bunker. Il est toujours le chef de la meute.
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